Le pari des associations étudiantes

À l’heure du premier forum des associations étudiantes, durant l’année de célébration du centenaire de la loi de 1901, Animafac a voulu donner à voir son univers, en interpellant avec optimisme et fraîcheur ceux qui le néglige trop aisément.

Pourquoi y a-t-il tant de jeunes qui participent à des associations ? Après tout, les raisons ne manquent pas de rester à l’écart. Les études prennent du temps, les amis et la famille pareillement, les loisirs envahissent notre vie.. quelle disponibilité reste-t-il pour ceux qu’on ne connaît pas, pour la société dans son ensemble..

En peu de temps, la France semble passée de la désespérance devant le chômage de masse à une euphorie assoupie, à peine troublée par la persistance de la précarité, quelques catastrophes naturelles, le plus souvent loin de son jardin et l’angoisse pour nos retraites. Sa jeunesse, naguère tétanisée par la peur du sida ou l’absence d’avenir professionnel, se plait aujourd’hui à des longues transitions, largement consacrées à rentabiliser une carte d’accès illimité au cinéma ou à explorer dans leurs moindres détails les univers des jeux vidéos. Ce qu’elle plébiscite : le cocooning familial et les vacances.

Le système scolaire par tradition et par inquiétude paraît avoir pour premier objet le fait de discipliner les élèves. Un marketing toujours plus oppressant incite à satisfaire toujours plus immédiatement ses envies consuméristes. Entre ces deux  » éducations « , quel espace reste-t-il au don de temps au bénéfice des autres ?

Pourtant, dans le même temps, les deux tiers des jeunes souhaitent agir pour plus de solidarité. Pourtant, chaque année se révèlent de nouveaux bénévoles, se fondent de nouvelles associations…

Les  » engagés  » de l’an 2000 sont loin des  » enragés  » de mai 1968. Les discours globaux ont mal résisté à la chute du mur de Berlin et à l’affaiblissement de l’État Nation. La crise des idéologies se double d’une crise des institutions qui s’est nourrie de la professionnalisation de la classe politique, du climat délétère des affaires judiciaires et plus fondamentalement des interrogations sur la capacité à agir politiquement.

L’accès direct à l’information et la hausse du niveau de formation favorise l’expression individuelle, sans médiation et sans délégation. L’engagement associatif correspond à cet état d’esprit. D’une affiliation partisane, conduisant à des solidarités globales avec son camp, on est passé à une contractualisation des engagements. Le temps n’est plus au don sans réserve de soi à une cause. L’individu réclame qu’on respecte son autonomie. Même de mort lente, rares sont les Français prêts à mourir pour des idées.

Cette logique de la participation ne nie pas toujours ses ambitions et ses résultats politiques. D’une certaine manière, les associations représentent le temps long du politique. Combien de débats de fond, de l’égalité entre les femmes et les hommes en passant par le respect de notre environnement ont d’abord été portés au sein du monde associatif. L’engouement va à la maîtrise de son engagement, à la fois dans ses finalités et dans ses procédés. Beaucoup se satisfont d’un bénévolat immédiat, à l’efficacité plus facilement évaluable. Si certains choisissent de s’engager fortement dans un projet, c’est alors le plus souvent le leur, et non en rejoignant une équipe, une tradition déjà établie. C’est une passion personnelle que l’on veut réaliser, c’est l’affirmation de son identité qui est en jeu, avec l’adhésion à une association qui forme une petite communauté.

Les fédérations peinent à faire preuve d’assez de souplesse pour capter ces énergies volatiles. Tout devient réseau, au moins dans les discours. La liste de diffusion remplace l’organigramme. Si l’échange et la rencontre sont toujours utiles, les congrès rebutent.

Le monde étudiant vit et porte ces évolutions dans une université ayant radicalement changé de nature. Après plusieurs décennies d’ouverture croissante de l’enseignement supérieur, les années 90 ont vu la stabilisation des effectifs étudiants au-dessus de deux millions. Et cette massification s’accompagne d’une dispersion géographique elle aussi sans précédent. L’université des  » héritiers  » était celle des facultés dans les capitales régionales. La nôtre, sans réussir sa démocratisation, est présente dans presque tous les départements, avec un fourmillement de filières, de diplômes. C’est celle qui reçoit la majorité des jeunes, même si leurs conditions d’études sont très hétérogènes.

Quant aux engagements étudiants, leur mue nous semble tout aussi radicale. Le mythe bien ancré de la grande UNEF, école des cadres de la société a pris un coup de vieux. Le syndicalisme étudiant, à l’influence réelle auprès des institutions, s’affaiblit sur les campus. Les locaux des corpos peinent à trouver des occupants ; si les galas restent des « dates » à ne pas manquer, la fréquentation des soirées courantes est à la baisse. La mode est ici, encore davantage qu’ailleurs, au projet concret, mené par une équipe resserrée. Cette vie associative bouillonnante est à la fois fragile et pleine de promesses. Son efficacité est indéniable, autant pour les résultats concrets des actions que pour ce qu’elle apporte à la formation civique et professionnelle des jeunes. Sa capacité d’innovation n’est pas négligeable, autant pour mieux vivre ensemble que pour contribuer à la vie économique nationale.

C’est la réalisation d’un pari qui est en cours. Celui d’une vie associative qui allie sens du projet et vivacité démocratique. Celui d’initiatives solidaires menées parfois à quelques-uns, mais conscientes de la société dans son ensemble. Celui d’une économie qui n’est pas toujours capitaliste mais parfois sociale. Mais l’univers des associations étudiantes s’appuie aujourd’hui encore sur une tradition bien ténue. Et son développement réclame une conjugaison d’engagements qui n’a rien d’évident.

La puissance publique doit savoir, à tous les niveaux, encourager le mouvement. Des Ministères aux établissements d’enseignement supérieur, des préfectures aux collectivités locales, il s’agit non seulement de collaborer normalement avec ceux qui prennent spontanément l’initiative, mais aussi d’inciter activement à de nouveaux engagements. Le paternalisme devant ceux qui sont trop jeunes pour connaître tous les rites comme la suspicion devant ceux qui n’ont pas encore fait leurs preuves ont fait leur temps.

Les associations « instituées » s’inquiètent de leur renouvellement. Elles ne pourront trouver une nouvelle jeunesse qu’en s’ouvrant à de nouvelles pratiques. La meilleure stratégie pourra quelques fois consister à favoriser l’élection de jeunes administrateurs qui se verront confier des responsabilités actives ; ailleurs, c’est par la collaboration avec une association dirigée par des jeunes qu’il sera préférable de passer. Aucune « recette » n’est miraculeuse, mais toute avancée passe par le respect mutuel des apports de chacun.

Enfin, les étudiants eux-mêmes sont les premiers maîtres de leur destin. Il faut certes consentir quelques efforts pour obtenir des résultats. Ce n’est pas une raison pour renoncer à toute ambition. Nous pouvons faire beaucoup pour la société comme pour nous-mêmes. À nous de nous prendre en main.

Guillaume Houzel

Pour aller plus loin
Soyons sociaux
Réagir c'est agir