Pour une culture du « oui »

Devons-nous nous résoudre à ce que notre système éducatif forme ce que Marc Bloch appelait des chiens savants, “dressés à donner, par quelques exercices choisis d’avance, l’illusion du savoir” 1 ? En 1944, déjà, l’historien dénonçait la manie examinatrice du système éducatif français et ses conséquences sur les élèves : “la crainte de toute initiative ; la négation de toute libre curiosité (…) là où devrait au contraire régner la libre joie d’entreprendre”.

Un constat sévère qui reste pourtant largement d’actualité. Plus qu’ailleurs en Europe, les trajectoires des jeunes Français.es sont marquées par une pression à “se placer” socialement, le plus vite et le mieux possible, par la possession de diplômes 2. Ce système a ses avantages – une forte désirabilité des études par exemple -, mais aussi ses effets pervers, car il crée de l’angoisse sur l’orientation et une vive compétition scolaire 3. Ce système laisse aussi peu de place à l’autonomie, à la recherche de soi, à l’expérimentation de projets et de trajectoires.

Aujourd’hui, consacrer ses heures à un projet civique ou solidaire vous attirera souvent un regard réprobateur de l’institution éducative, quand elle pourrait aménager votre emploi du temps pour vous permettre de concilier études et engagement. Faire valoir une formation dans deux disciplines hors du cadre très malthusien des bi-licences est généralement impossible. Proposer de remplacer un cours en amphi par un Mooc (cours gratuit en ligne) suscitera quasiment toujours un refus a priori. Prendre une année de césure après le bac vous empêchera de vous inscrire, à votre retour, dans les mêmes conditions qu’un bachelier de l’année.

Il n’est pas très surprenant, dans ces conditions, que 71% des jeunes Français.es estiment que la société française ne leur donne pas les moyens de montrer ce dont ils et elles sont capables 4. Pourtant, dans le monde actuel, nous avons besoin de personnes créatives et innovantes, qui savent travailler en collectif. Il est urgent que les lieux d’enseignement comme les lieux de travail soient également des espaces de liberté et d’expérimentation, au sein desquels le premier réflexe n’est pas de dire “non” à tout ce qui sort du cadre.

Et si, à l’inverse, chacun.e dans nos sphères d’activité, nous disions “Oui” par principe et non par exception ?

Certains organismes promeuvent déjà cette posture avec succès. Plutôt que de demander aux porteurs.es de projet d’aligner préalablement les diplômes, ils leur font confiance et partent du principe que l’apprentissage par le faire, par la prise de risque, par la formulation d’idées neuves – fussent-elles un peu folles – est profitable aux individus comme à la société.

Ainsi, certaines entreprises réinventent le lien avec leurs salarié.e.s en se donnant les moyens de les associer à la résolution des défis auxquels elles font face. L’université Toulouse 3 expérimente l’enseignement par les pairs tandis que l’ESSEC implique les étudiant.e.s dans le choix et la construction de plusieurs cours. L’Institut de l’Engagement permet de valoriser un engagement au service des autres pour accéder à une formation supérieure, créer son activité ou entrer dans une entreprise. Autant d’initiatives prometteuses. Mais encore si modestes au regard des énergies et des idées que pourraient libérer nos universités, nos écoles, nos administrations, nos entreprises, nos associations.

 

Promouvoir la “culture du Oui”, c’est privilégier les bénéfices possibles du « oui » aux effets indésirables du « Non ». Cela commence par des principes d’action simples que nous pouvons toutes et tous mettre en œuvre :
? Écouter avant de dire non
? Considérer toutes les idées, même celles qui sortent radicalement de l’ordinaire
? Encourager la personne, même si on dit non au projet qu’elle présente
? Ouvrir son carnet d’adresses pour faciliter la suite des démarches
? Assumer ses responsabilités sans renvoyer, dès qu’on le peut, la décision au niveau supérieur

Dire “Oui”, faire confiance, est la meilleure manière de (re)bâtir un sens commun, un sens du “nous”, un sens du “we”. Alors, qu’attendons-nous ?

Emmanuel DAVIDENKOFF, directeur de la rédaction de l’Etudiant ; Martin HIRSCH, directeur général de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris et président de l’Institut de l’Engagement ; Guillaume HOUZEL, directeur du CNOUS, François TADDEI, directeur du CRI (Centre de Recherches Interdisciplinaires) ; Coline VANNEROY, déléguée générale d’ANIMAFAC.

 

1 Marc Bloch : Notes sur la réforme de l’enseignement supérieur, 1944

2 Cécile Van de Velde : Devenir Adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Presses universitaires de France, coll. « le lien social », 2008

3  Baromètre L’Etudiant du moral des lycéens et des étudiants, 2015

4 Résultats de l’enquête “Génération Quoi ?” France Télévisions, 2014

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