Cécile Van de Velde s’exprime sur le droit à la césure

Cécile Van de Velde (sociologue), François Chérèque (président de l’Agence du Service civique) et François Taddei (directeur du Centre de Recherches Interdisciplinaires) soutiennent notre campagne pour un droit à l’année de césure. Ils expliquent pourquoi.

 

 

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Cécile Van de Velde est sociologue. Elle est notamment l’auteure de « Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe », prix Le Monde de la recherche universitaire 2006.

L’année de césure peine à trouver sa place en France, à l’exception des grandes écoles. Comment l’expliquez-vous ?

Même si les choses évoluent, nous avons encore du mal en France à valoriser les expériences extra-scolaires et à en saisir tous les bénéfices sur les parcours. Nous restons en réalité très marqués par une conception « républicaine » de l’éducation : l’Ecole, centralisée par l’Etat, détient une place absolument centrale dans les trajectoires de vie, car c’est elle qui est censée rassembler et éduquer tous les enfants de la République.

Autrement dit, c’est l’Etat qui garde dans notre société le quasi-monopole de l’éducation légitime. Nous sommes héritiers de ce schème de pensée, et nous avons des difficultés à valoriser ou à légitimer d’autres acteurs éducatifs ou d’autres modes de formation des individus, comme les expériences professionnelles, les engagements sociaux, les voyages ou les autres projets personnels… En France, « l’Ecole » reste bien plus valorisée que « l’école de la vie »… et donc l’année de césure apparaît aux yeux de certains presque incongrue au regard d’une année d’étude supplémentaire.

« Nous continuons en France de former prioritairement des « diplômés » davantage que des « adultes »

Cette place centrale du temps des études m’avait frappée dès mes premières enquêtes comparatives sur le « devenir adulte » en Europe : nous continuons en France de former prioritairement des « diplômés » davantage que des « adultes ». Plus qu’ailleurs en Europe, les trajectoires sont marquées par une pression à « se placer » socialement, le plus vite et le mieux possible, et ce par la possession de diplômes. Ce système a des avantages (une forte désirabilité des études et un rapport relativement existentiel au travail par exemple), mais aussi ses effets pervers en temps de crise, car il crée de l’angoisse sur l’orientation et une vive compétition scolaire. Evidemment, dans un contexte de difficultés sur le marché du travail, cet enjeu des études laisse peu de place à la valorisation de temps de suspension ou de césure…

Mais c’est pourtant loin d’être systématiquement le cas en Europe : au Royaume-Uni, en Amérique du Nord ou en Australie, la « gap year » fait partie des chemins possibles à la sortie du système secondaire, et dans les pays du nord de l’Europe, cette suspension des études est même largement valorisée. Au Danemark par exemple, elle permet notamment de gagner des points pour l’entrée à l’Université.

Mais même en France, les pratiques évoluent : dans mes enquêtes récentes sur les nouvelles tensions qui marquent les parcours de vie, j’ai pu remarquer que les jeunes Français souhaitent et initient de plus en plus fortement ces temps de respiration dans les parcours, même si c’est « contre » l’avis de l’institution, de la famille ou des futurs employeurs. Ces temps restent le plus souvent considérés comme des actes de résistance individuelle, et ils répondent à un souhait profond de prendre du recul dans des parcours absorbés par le temps des études pour « choisir » ou « vivre » sa vie, ou encore à une manière de dépasser une tension montante entre les choix stratégiques et les aspirations personnelles. Sur ce point, on peut dire que les institutions sont en retard sur les comportements.

Quelles sont les conséquences sociales de cette exception française ?

Cette tendance accentue certaines inégalités sociales : alors que certains étudiants vont réussir à valoriser ces temps de respiration comme un attribut valorisant sur le CV (sous la forme d’une année à l’étranger et de « compétences » linguistiques par exemple), pour d’autres, elle va prendre des formes plus « cachées » et moins directement valorisables, comme celle d’une première année d’essai à l’université, presque destinée à être redoublée, le temps de se socialiser au mode de vie universitaire et de choisir un domaine d’études plus approprié.

Ce n’est pas un hasard si les grandes écoles ont intégré ce nouvel « attribut » dans leur scolarité… Aux autres institutions de prendre le relais et de conjurer cet effet inégalitaire, en favorisant cette possibilité. Certes, les passerelles et les souplesses institutionnelles se sont beaucoup développées ces dernières années, et les programmes européens comme Erasmus ont ouvert de nouvelles possibilités de mobilité, mais nous pouvons aller plus loin dans la valorisation sociale de ces phases de « césure » : ils devraient à mes yeux constituer un élément fort de nos politiques éducatives et de jeunesse, en les instituant comme des « temps » constructifs -que ce soit en termes de mobilité, d’engagement, ou de compétences- et en les valorisant plus fortement dans les parcours.

Plus largement, c’est le regard sur ces phases d’exploration et de bifurcation qui pourrait changer : elles constituent en réalité un bien social au niveau de la société toute entière, car elles sont désormais une forme de préparation et de réponse aux parcours de demain, marqués par une incertitude croissante et à une nécessité de se renouveler tout au long de sa vie.

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