S’il va de soi que toutes les formes d’action et de médiation culturelle ne participent pas au renforcement de la cohésion sociale, à la recréation du lien social et au développement du sentiment d’intérêt général d’une façon aussi directe que l’ensemble des engagements et des actions visant à remédier à l’ « urgence sociale », il faut sans doute rappeler comment et pourquoi il serait malheureux et même dangereux de négliger le soutien aux nombreuses et foisonnantes initiatives du domaine culturel.

 

L’urgence sociale est un terme générique utilisé de manière quasi-automatique par les politiques et les institutions depuis le début de la « crise », et recouvre les champs d’action investis par l’Etat, les collectivités et la société civile dans leur tentative de combler au mieux les manques, les espaces et les temps laissés à l’abandon par l’apparition d’une société qui laisse se généraliser et se normaliser une existence fragmentée, isolée et précaire sur tous les aspects. Ainsi, les priorités absolues sont de remédier aux conséquences d’un développement, d’un progrès devenu de fait incontrôlable : nettoyer les plages souillées par d’immenses navires lancés à toute vitesse sur les autoroutes maritimes de la modernité triomphante, nettoyer les forêts après le passage des touristes-consommateurs, pallier à la solitude des personnes âgées, dont les enfants, toujours trop pressés, ont délégué la « charge » à des institutions impersonnelles, réconforter ou porter sur le devant de la scène le « problème des SDF », organiser des distributions de nourriture aux plus démunis, à qui la société ne permet même plus de ne pas vivre autrement qu’obnubilés par la faim, se battre pour obtenir des logements décents, etc.

 

En réalité, ces nombreux schémas d’action ont un point commun : celui d’assurer ou de revendiquer, avec plus ou moins d’efficacité et selon des modalités différentes, un service que l’Etat n’assure plus, parce qu’il ne le peut plus ou ne le veut plus. Soyons clairs : notre discours n’a pas pour but de pointer du doigt le désengagement généralement peu assumé de l’Etat des affaires sociales, puisque ce n’est tout simplement pas le débat. Par contre, il ne serait pas légitime de la part de cet Etat de négliger volontairement un pan entier de l’action collective – je veux parler de l’action culturelle et de ses nombreuses formes de mise en pratique – au prétexte que les institutions, les dispositifs, les discours doivent valoriser l’engagement du plus grand nombre de citoyens afin de suppléer à des carences du service public. Qu’on assume la fin de l’Etat-Providence et qu’on prône l’avènement d’une société libérale sous tous ses aspects, pourquoi pas ? Mais comment et pourquoi rejeter la nécessité de s’emparer de l’aspect social sur la société civile, c’est-à-dire reconnaître de fait l’impératif, pour un groupe d’hommes et de femmes constitué en société organisée, d’agir socialement ? On pourrait gloser longuement sur le déroulement historique et philosophique des événements et des pensées qui ont mené à la séparation du social et du politique, sur le détachement de l’Etat par rapport à la société, et de la société vis-à-vis de l’individu, mais cela ne servirait pas nécessairement notre propos actuel.

 

Martin Hirsch, dans le Livre vert de la Jeunesse, parle de “proposer à chaque jeune une ou plusieurs expériences de participation ou d’engagement au service de la collectivité” et de “créer des lieux et des projets dans lesquels se rejoignent des jeunes issus d’horizons les plus divers”. Le service à la collectivité, c’est celui d’ “intérêt général”. Bien que certains pensent que cette notion ne possède aucune réalité, je serais toujours – et cela n’engage que moi – convaincu du contraire.

 

Il n’y a rien de plus concret et de plus réaliste que l’intérêt général : il n’y a qu’à vivre pour l’éprouver. Il n’y a qu’à considérer qu’aucun de nous ne vit en ermite pour se convaincre du bien-fondé d’une conscience collective de la communauté et de l’intérêt à l’animer. L’existence même des individus fonde en droit et en fait le commun intérêt. Et ce constat n’est en rien démenti par l’émergence d’individus égoïstes, de conflits d’intérêts ou d’un individualisme généralisé. Car le contre-exemple n’est pas un démenti.

 

Ce qu’il nous faut voir, c’est que l’intérêt général n’est pas le domaine réservé des actions directement liées à l’entretien de nos territoires de vie – comme dans le cas du nettoyage des plages ou des sites pollués en général – ni celui des palliatifs aux carences de l’affection humaine – à la façon de l’assistance à domicile. Ce dernier peut et doit investir des champs d’action n’ayant apparemment aucun lien, ou des liens ténus, avec la cohésion sociale. Il doit embrasser la plus grande part des idées et des projets mis en œuvre dans une volonté d’ouverture et de plaisir partagé. La culture est un terme on ne peut plus large, qui recoupe des formes très différentes d’expression et de mise en relation du public à l’œuvre. On peut néanmoins tomber d’accord sur la définition partielle qui suit : la culture consiste dans la mise en œuvre de médiations entre l’art et le public, bien qu’elle renvoie également aux formes d’art elles-mêmes. Comment alors imaginer que l’art, dans ses nombreuses fonctions désintéressées, ne permette pas à chaque acteur ou spectateur de celui-ci d’opérer un retour sur soi, une remise en perspective de soi par rapport au monde et par suite de soi par rapport aux autres ?

 

Lorsqu’une association dite « culturelle » organise un concert, un festival, monte une pièce de théâtre, anime un débat, etc., comment imaginer que ces nombreuses actions, aussi diverses et divertissantes soient-elles, ne recèlent pas en leur sein un vecteur de cohésion sociale ? Partager des moments informels de détente, de discussion, toucher du doigt la réalité du groupe, se retrouver autour d’une forme artistique, sont autant de manières d’appréhender la politique au sens premier – celui de vie de la cité – sous un jour où la société n’est temporairement plus incarnée par l’Etat – cette forme supérieure et, pour le coup, abstraite, de l’intérêt général – et ses lois, mais bien plutôt par l’accessibilité soudaine et momentanée à l’art pris comme l’expression de l’homme et du monde par l’homme lui-même. Cette vision de la culture ne peut remplacer ou rendre superflue la création collective de normes, c’est-à-dire la création et le maintien en vie d’un Etat, mais il nous faut simplement prendre conscience de l’absolue nécessité de tout mettre en œuvre pour donner les moyens à ces deux voies de se développer sereinement. L’un ne va pas sans l’autre. L’institution doit laisser le champ libre à la création, tout comme l’art doit, à mon sens, rester dans les limites paradoxales de son absolue liberté et ne pas s’abaisser à vouloir faire passer des messages explicites dans ses œuvres, à vouloir mélanger la facette partisane de la politique et l’expression artistique.

 

Les liens entre culture et divertissement, s’ils ne peuvent être niés, doivent être circonscrits aussi bien dans les faits que dans les esprits : pourquoi l’art ne pourrait-il aller de pair avec le loisir ? Il est simplement nécessaire de savoir faire la part des choses, de savoir distinguer en droit les deux domaines, même lorsqu’ils se chevauchent le temps d’un événement. Il n’est pas question ici de dresser une échelle de valeurs, qui irait des loisirs futiles aux arts élitistes, mais plutôt de nous interroger sur la justesse du raisonnement qui conduit à assimiler la culture au loisir, réfutant par là même la possibilité d’une action culturelle accessible au plus grand nombre. Confondre art et divertissement revient à réduire drastiquement la confiance en une puissance sociale de la culture, sur la base de l’établissement de frontières entre différents niveaux artistiques, depuis l’ « art de bas niveau » qui se marierait sans problèmes avec les loisirs, jusqu’à l’art réservé à une élite éduquée, qui, lui, serait resplendissant de pureté. Il faut, au contraire, prôner une culture la plus ouverte et accessible possible, afin de toujours mieux transcender les obstacles sociaux-économiques reproduisant les inégalités éducatives. C’est à cette condition que le pont entre citoyenneté, intérêt général et action culturelle peut s’établir.

 

Fort de 204800 associations culturelles (18,6% des associations, 4,3 millions d’adhérents) agissant sur l’ensemble du territoire français et touchant près de 20 millions de personnes , soit deux à trois fois plus que les institutions subventionnées et conventionnées (1), le monde associatif doit prendre conscience de sa force et de son caractère indispensable, et développer une expertise autant philosophique que pratique sur son apport fondamental au mouvement aujourd’hui nécessaire de refondation du lien social et de recréation de citoyens.

 

Il convient donc de réaffirmer la place essentielle de l’action culturelle associative dans le champ des dispositifs institutionnels de soutien à l’engagement (Service Civil Volontaire, futur Service Civique, volontariat associatif, bénévolat, etc.) et le caractère pertinent de la culture comme vecteur de développement du sentiment d’intérêt général.

 


(1) COFAC, Propositions des fédérations et associations de culture et de communication face à une crise de sens de l’action culturelle publique, Mai 2008, http://www.cofac.asso.fr/IMG/pdf/Propositions_de_la_COFAC_face_a_une_crise_de_sens_de_l_action_culturelle_publique_version_definitive_mai_2008_.pdf

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