Professeur en sociologie à l’Université d’Örebro (Suède), Liisa Husu est également administratrice d’EPWS, la plateforme européenne des femmes scientifiques. Elle revient sur la dimension de genre liée à la société de la connaissance, qui par l’intermédiaire des institutions scientifiques, universitaires et de recherche fait encore la part belle aux hommes.

 

Des études montrent que la société de la connaissance actuelle est caractérisée, dans sa dimension de genre, par un effet de ciseaux. Comment décririez-vous ce phénomène ? Est-ce que toutes les disciplines sont concernées de la même manière ?

 

Les organisations scientifiques et académiques comme les universités, les instituts de recherches, les académies de sciences, les organismes de financement, etc. semblent neutres du point de vue du genre mais sont en réalité profondément marqués par cette dimension de genre et cela est persistant. Les recherches internationales comparatives montrent qu’il s’agit d’un phénomène global. Plus la position est haute, moins on retrouve de femmes. Même si les femmes sont majoritaires au niveau des diplômés de licence en Europe et dans beaucoup de pays du monde, elles continuent à être une minorité parmi les chercheurs en Europe et dans le monde, surtout parmi les leaders scientifiques et les « gardiens du temple » des institutions. L’une des raisons derrière ce phénomène est une discrimination de genre subtile qui peut prendre diverses formes, d’une culture de département ou de discipline peu accueillante, à une marginalisation, l’exclusion des femmes de réseaux importants ou un manque de soutien et d’encouragement, etc. Une discrimination de genre ouverte et flagrante a été remplacée par des formes plus subtiles de discrimination qui sont plus difficile à observer et à contrer. Le fossé de genre dans les sciences naturelles et la technologie est plus important que dans les humanités, les sciences sociales ou la médecine, mais les relations de genre dans ces champs apparemment favorables aux femmes sont loin d’être non problématiques.

 

Une question somme toute provocante. Cette situation représente-t-elle vraiment un problème dans une perspective d’efficacité de la science et de création de savoirs ? En d’autres termes, si sur dix chercheurs, il y a cinq hommes et cinq femmes ou bien dix hommes, au final, il y a toujours dix personnes qui font de la recherche.

 

D’un point de vue d’efficacité de la science, peu de gens peuvent être en désaccord avec le fait que nous devons trouver et employer les meilleurs cerveaux et les meilleurs talents scientifiques sans considération de genre. On ne peut que difficilement réussir à découvrir les meilleurs talents si nous nous restreignons à ne recruter que parmi la base de talents masculins. De surcroît, une base plus diversifiée de chercheurs promeut plus de complexité, de diversité et de créativité dans la formulation des questions de recherche, ce qui à nouveau promeut plus d’innovation dans la création de connaissances.

 

Comment qualifieriez-vous l’effet du genre sur la science et la connaissance? Ces deux notions sont souvent perçues comme neutres et objectives mais peut-on considérer l’existence de différentes approches liées au genre ?

 

Je perçois le genre, la science et la connaissance comme socialement construits et mutuellement constitutifs, et non pas comme quelque chose de neutre, objectif ou donné. En bref, la dimension de genre de la science concerne en premier lieu des individus qui possèdent un genre : qui fait la science ? Qui sont les leaders, les gardiens du temple, les inventeurs, les travailleurs ? La seconde dimension est l’organisation de la science en fonction du genre : comment sont dirigées, organisées et menées la science et la technologie dans les organisations scientifiques ? Enfin la troisième dimension suscite de grands débats, c’est la question de la connaissance selon le genre dans les sciences, la pertinence du genre pour la construction de la connaissance scientifique. Ces trois dimensions sont mutuellement constitutives et se croisent de multiples manières.

 

Que devrait-il être fait pour assurer une meilleure participation des femmes dans la société de la connaissance ?

 

Traditionnellement et dans beaucoup de pays, la promotion de l’égalité des genres dans les sciences et à l’université s’est concentrée sur les femmes comme un problème à résoudre mais en laissant largement non questionnés les structures et cultures de genre dans les organisations scientifiques et académiques, leur leadership et les critères d’avancement dans les carrières en les prenant pour acquis. Depuis les années 1990, un déplacement graduel peut être observé vers une approche plus large de promotion de l’égalité de genre, questionnant les organisations scientifiques et académiques comme un tout, en visant une transformation institutionnelle. Plusieurs décennies d’interventions pour l’égalité des genres indiquent que les inégalités dans la recherche scientifique et académique sont un phénomène persistant et complexe. Il n’y a pas de solutions rapides ou de recettes simples pour faire advenir un changement. Défier les inégalités à l’université par des recherches et des mesures politiques requières, un travail de long-terme dans plusieurs domaines et par différents acteurs, c’est en fait « un dur travail » pour reprendre le titre de l’ouvrage réalisé sur cette question*.

 

Les dirigeants des institutions scientifiques doivent prendre au sérieux la question du genre et comprendre que l’égalité améliore l’excellence. Un exemple d’engagement des dirigeants scientifiques dans la promotion de l’égalité des genres est le projet genSET du septième programme cadre de la Commission européenne. Projet dans lequel des dirigeants scientifiques européens ont conjointement développé des recommandations dans le domaine de l’égalité des genres pour les institutions scientifiques, sur la base de preuves issues de la recherche et de leur propre expérience en tant que dirigeants scientifiques.

 

Une condition fondamentale pour penser, mettre en place et suivre les effets de mesures effectives pour l’égalité des genres est que les organisations scientifiques collectent régulièrement et distribuent des statistiques de genre solides sur la composition des équipes, la division des tâches, le recrutement et l’allocation des ressources. Cela n’est encore pas le cas dans beaucoup d’organisations, les publications « She figures » de la Commission européenne témoignent que même des données nationales clefs à jour sur l’égalité de genre dans la recherche scientifique ne sont pas disponibles dans beaucoup de pays de l’Union européenne.

 

Au niveau international, les programmes les plus prometteurs visent à un changement organisationnel fondamental et une transformation institutionnelle engageant l’organisation tout entière, comme le vaste programme ADVANCE financé par la National Science Foundation aux Etats-Unis. Pour qu’un changement durable ait lieu, toutes les parties prenantes, leurs dirigeants et différents leaders doivent être impliqués, augmenter leur sensibilité à la question du genre et prendre des mesures : cela est valable pour les universités, les conseils de recherche, les personnels universitaires et leurs syndicats, les académies de sciences et les sociétés savantes, les journaux scientifiques et les presses universitaires aussi bien que les individus et leurs réseaux.

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