Récits sensoriels avec les étudiants du Groupement national d’enseignement aux personnes incarcérées (Genepi). Rare association étudiante habilitée à intervenir dans les prisons, elle propose soutien scolaire et activités socioculturelles aux détenus. Difficile d’entrer y faire un reportage : Thyphaine, Sébastien et Elodie tentent de nous y faire pénétrer en racontant au plus près leurs impressions des lieux lors de leurs interventions.

 

Sébastien, génépiste à la prison des Baumettes à Marseille
‘ C’est un lieu clos avec une lumière grise très particulière. Obscure, opressante. Tous les sens sont en prison : l’horizon c’est le mur d’en face à cinq ou six mètres. Avec un bruit incessant de cliquettements métalliques, de portes qui claquent, de clés. Et de chahut, entre les détenus qui communiquent en hurlant d’une cellule à l’autre, ou les familles qui à l’extérieur de la prison tentent de communiquer avec leurs proches en criant sous les fenêtres : ce qu’on appelle le  » parloir sauvage « .
Les Baumettes sont à côté des calanques : on entend les cris des mouettes qui traînent autour, c’est un drôle de mélange sonore. Une odeur spéciale aussi, de renfermé, de shit, de sueur, de vieux. ça donne le sentiment d’un lieu qui n’a pas été ouvert depuis des années et des années. En intervention, ce qui m’a le plus marqué est la lumière du jour qu’on retrouve quand on sort. C’est aussi le sentiment d’être coupé de toute humanité possible : même à l’intérieur, les mouvements ne sont pas libres, on est contrôlé tout le temps, c’est très impressionnant. On a le sentiment de n’être qu’un pion dans l’échiquier de l’administration pénitentiaire.
Les rapports humains sont exacerbés, tout rebondit sur les murs, rien ne peut s’échapper. Tout ce qu’on vit est plus fort, de la violence, aux rires que j’ai pu partager avec les détenus lors d’interventions. Il n’y a pas de demi-mesure. C’est une micro-société, en modèle réduit et en noir : restreint, confiné, très destructeur. La prison est une pompe à énergie, c’est fatigant d’y rentrer. Au-delà de tout ce qui est moral, c’est physiquement destructeur, le corps est meurtri pour les détenus comme pour ceux qui y travaillent : l’espérance de vie des gardiens est de 67 ans.  »

 

Thyfaine, génépiste à la prison de Fleury-Mérogis
‘‘ Quand on arrive, quantité de chats sauvages rôdent autour des poubelles, ou de la nourriture que les détenus n’ont pas mangée et balancent par les fenêtres. à l’intérieur, je m’attendais à voir des clés mais le système de verrouillage est avec des aimants, donc des boutons. Les salles de cours sentent le vomi de chat. C’est assez propre ceci dit, mis à part les vitres extérieures, extrêmement sales, boueuses. Dans les cellules, les vitres qui avaient été brisées par les détenus lors de la canicule laissent place à des bouts de cartons, des sacs en plastique scotchés.
Des voix comme dans un aéroport annoncent la promenade, des voix plus brouillées comme un talky walky les tours au parloir. Vers midi la file de gens qui attendent est impressionnante. D’un côté, les avocats, les infirmières, les éducateurs et intervenants. De l’autre côté, les familles, avec d’immenses cabas en plastique à carreaux bleus et roses, remplis de vêtements qu’elles apportent à leurs proches. On entend toutes les langues du monde. Une prof de français me disait qu’elle avait corrigé les fautes d’un message qu’un détenu serbe avait réussi à faire traduire par des co-détenus du serbe au croate, puis du croate à l’allemand, puis de l’allemand au français pour le passer à son avocat. La nuit, les cellules sont faites de telle façon qu’en s’éloignant on voit des croix, avec des lucarnes allumées ou pas.  »

 

Elodie, génépiste à la prison des femmes à Rennes.

Seuls 4% des détenus sont des femmes en France.
‘ La première fois que je suis rentrée dans la prison des femmes, j’étais extrêmement surprise. C’est un couvent, ce n’est pas une prison. Pas de bruits, c’est calme, apaisé, pas d’odeurs non plus. Le bâtiment date de 1870 et a bien vieilli : il est propre. Les portes sont en bois, il y a une grande cour hexagonale, avec une croix au milieu, une cloche qu’on faisait sonner pour la libération, une immense chapelle. Il est interdit de traverser cette cour : les détenues doivent circuler par les parties couvertes tout autour. Une atmosphère de respect y règne, jamais cette règle n’est enfreinte.
L’ambiance n’est pas sécuritaire, la direction tourne ses moyens vers la réinsertion. Il n’y a que 280 détenues : le personnel les connaît toutes. Beaucoup y sont pour de longues peines : 230 sur les 280. En tant que génépiste, je m’occupais de faire des jeux de société avec elles. Je me souviens d’un jour, nous étions deux intervenantes et cinq détenues, on jouait à Taboo. Nous étions mortes de rire. Sept filles totalement écroulées dans la salle.  »

 

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