Président de la Société française des sciences de l’information et de la communication, Alain Kiyindou revient sur la perspective internationale de la société de la connaissance. Alors que les sommets internationaux mettent l’accent sur les techniques, une société de la connaissance partagée au niveau mondial passe par la prise en compte de la dimension culturelle de celle-ci et du respect de l’altérité.

 

Comment peut-on qualifier la situation internationale de la société de la connaissance ?

 

Après le Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) qui s’est tenu à Genève en 2003 et à Tunis en 2005, des initiatives ont été menées pour faire prendre conscience de l’écart qui existait aussi bien en matière d’équipement, d’information, de connaissance et de valorisation de la connaissance entre les différents pays. On a assisté à une action de lobbying des autochtones qui sont venus de plusieurs pays, principalement d’Amérique latine, pour montrer qu’ils avaient une place dans la société de la connaissance, et que la société de la connaissance qui existait actuellement ne les satisfaisait pas. Il fallait prendre en compte leur état d’esprit, leur rationalité, leur mode de vie, leur croyance et leurs espoirs.

 

Ils ont pu mettre en place une alliance avec des autochtones d’autres pays notamment les autochtones d’Afrique, les populations nomades et quelques pygmées qui mènent une vie différente de la notre et qui ont du mal à s’adapter aux normes de notre société actuelle. Ces revendications ont été acceptées et des promesses ont été faites pour une prise en compte de celles-ci. Mais tout cela est resté à l’état de principes et dans la réalité, il n’y a pas eu grand-chose de fait pour tenir compte de ces connaissances et de ces savoirs qui étaient jusque là écartés.


Jusqu’à présent, la société continue de fonctionner comme un homme qui a deux hémisphères à son cerveau et qui s’appuie sur un seul en oubliant l’autre. S’il pouvait s’appuyer sur les deux, tout marcherait encore mieux. On a essayé de résoudre la fracture numérique en donnant des équipements aux gens et en oubliant (un petit peu) que ce qui était le plus important, ce n’est pas la fracture numérique telle qu’elle est perçue en matière de déséquilibre d’équipement, mais la fracture cognitive.


La fracture cognitive a été considérée comme l’écart qui existe en matière de connaissances et s’inscrit dans un modèle hiérarchique que je n’admets pas. Il y aurait d’un côté des gens qui ont beaucoup de connaissances et de l’autre des gens qui en ont moins. L’idéal serait donc de donner ces connaissances qui sont au Nord aux gens qui sont au Sud et qui en manquent. En fait, ce n’est pas cela le problème car chacun a les connaissances dont il a besoin pour vivre dans son milieu. La société de la connaissance est également un terme abusif. Cela sous-entend que nous avons plus de connaissances que les sociétés avant nous.

 

Cela est prétentieux et dans quarante ans que vont-ils dire ? Les connaissances sont relatives : le San du Kalahari a des connaissances qui lui permettent de s’adapter à son milieu et moi à Bordeaux, j’ai des connaissances, des diplômes. Si on me laisse trois jours dans le désert du Kalahari, je serais peut-être mort malgré toutes mes connaissances et tous mes diplômes. L’idée est trop ethnocentriste, on ne regarde pas les connaissances des autres comme valables. Cependant, elles leur permettent de vivre en phase avec leur milieu et c’est important. Les habitants du Sud ont leurs connaissances, beaucoup de connaissances même, mais celles-ci sont très peu valorisées. On sait par exemple que dans le domaine médical, il y a beaucoup de chercheurs qui vont dans ces pays s’inspirer des connaissances autochtones, locales. Récemment l’entreprise américaine Pfizer qui est un grand de l’industrie chimique a commercialisé une pilule pour lutter contre l’obésité et cette pilule est basée sur une molécule tirée du hoodia gardonii, une plante que les Sans utilisaient depuis très longtemps dans le désert du Kalahari. Donc les connaissances existent mais elles ne sont pas valorisées et quand elles sont reconnues, elles sont pillées, appropriées par le milieu industriel et les populations productrices de ces connaissances n’en tirent aucun bénéfice.

 

Quelles attitudes adopter face à ce déséquilibre ?

 

Cela nous ramène au système international qu’il faut remettre en cause : le système de la propriété intellectuelle. Il ne permet pas de protéger de façon efficace les connaissances autochtones car nous sommes en Europe et en Occident dans un monde individualiste. On a établi ce système de protection intellectuelle en se basant sur ce modèle. On ne peut protéger que des créations, des productions individuelles. Toute connaissance issue d’une production collective ne peut être protégée. Du coup, ces connaissances traditionnelles, autochtones, locales, qui sont le fruit d’un travail long, d’un héritage ancestral et d’une production collective ne peuvent pas être protégées et sont à la merci des industries prédatrices.

 

Pour ne pas rester négatif, il existe quelques projets qui ont été menés afin de protéger et valoriser les savoirs autochtones. Ces projets ont été notamment financés par la Banque mondiale, l’Unesco ou l’Organisation internationale de la francophonie. Par exemple, certains d’entre eux consistent à aller dans des pays pour constituer une sorte d’herbier pour répertorier toutes les espèces qui existent, leurs utilisations et usages. Un autre projet a été mené en collaboration avec les radios rurales africaines. Il consistait à répertorier toutes les histoires importantes de la société ouest-africaine, notamment l’histoire du Mali, de la société malienne et tout cela a été numérisé et sauvegardé.

 

Ce sont des initiatives louables, bien financées et bien menées mais nous sommes confrontés à des problèmes de rationalité : les savoirs protégés sont sélectionnés par des gens qui ont un regard différent des personnes qui utilisent ces savoirs en question. On va dire : « Quelles sont les connaissances dans votre milieu qui peuvent être intéressantes ? »  Vous exposez tout ce que vous savez et ensuite ils choisissent et vont dire « cela est intéressant, on va le conserver, cela est intéressant, on va le prendre » donc il y a une sélection qui se fait déjà par quelqu’un qui n’est pas membre du groupe. Une fois que cette sélection est faite, il faut également un traitement de cette information pour pouvoir la mettre au format numérique ou pour permettre sa diffusion. Dans ce formatage, une rationalité va entrer en jeu et l’on va négliger un certain nombre de choses que l’on va croire irrationnelles, qui vont sembler superflues.


Par exemple, ma mère est thérapeute et quand elle va chercher une plante pour soigner les gens, elle sait que cette plante doit être cueillie au plus tard à huit heures du matin. Avant de la cueillir, il faut tourner trois fois autour de la plante, chanter une chanson, faire une prière. Ma mère va dire tout cela et les personnes qui vont recueillir l’information vont se dire : « la chanson, ce n’est pas important, on va oublier ce détail ; elle tourne trois fois autour de la plante, cela n’a aucune importance, on va oublier cette information ; elle cueille toujours avant huit heures cela n’a pas d’importance, l’important est de savoir de quelle plante il s’agit et qu’elle permet de soigner telle maladie ». On va procéder à des sélections comme cela et il arrive que l’on se trompe parce que si ma mère va cueillir la plante en question avant huit heures du matin (elle ne le sait peut-être pas ou elle ne le dit pas) c’est parce qu’à partir de huit heures du matin le soleil se lève, la photosynthèse entre en jeu, les propriétés de la plante peuvent changer et peuvent être moins efficaces. Des éléments comme cela qui ressemblent à des rituels, semblent être irrationnels mais peuvent parfois avoir de l’importance et sont écartés. On a parlé dans les années 1970 du Nouvel ordre économique international.

 

Ensuite, cela a évolué et a donné une revendication internationale que l’on a appelé le Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication. Cette revendication menée par des indépendantistes a amené un débat au sein de l’Unesco et l’on a confié au sénateur McBride le soin de réunir une commission pour réfléchir à cette question. L’idée était qu’il y avait un déséquilibre entre le Nord et le Sud en matière d’information et de communication. Les savoirs et les informations partaient du Nord vers le Sud ; très peu de choses venaient du Sud. Le SMSI est revenu sur ce problème de déséquilibre mais les solutions apportées n’ont pas permis de le résoudre car la question est souvent traitée au niveau technique. On pense que l’on va régler la question grâce à la technologie, à l’équipement alors que le problème est fondamentalement culturel. Il est culturel mais il est également psychologique. Nous avons tendance à croire que la culture occidentale est supérieure aux autres. C’est la culture des Lumières, alors elle apporte nos lumières aux autres. Nous avons du mal à accepter que les autres cultures soient aussi avancées ou presque que la nôtre. A chaque fois que l’on essaye de faire quelque chose d’intéressant, même lorsque l’on essaye de travailler à la valorisation des connaissances d’ailleurs, il y a souvent cette supériorité qui apparait. On a pitié des autres, on les aide alors que parfois ils n’ont pas besoin d’être aidés mais seulement d’être reconnus et d’être acceptés tels qu’ils sont. Le problème est avant tout un problème de recadrage, un changement de repères, de références. Changer le regard que l’on a de l’autre, c’est cela qui permettrait d’avoir une société de la connaissance qui soit digne de ce nom, qui ne soit pas une société technicienne, qui soit une société dans laquelle tout le monde a sa place et toutes les cultures ont une place.

 

L’Unesco fait un travail intéressant sur ces questions et essaye de proposer des solutions mais que ce soit dans le domaine du développement ou de la constitution de la société de la connaissance, cela a tendance à se construire sans la participation de tous. Je le comprends car il est difficile d’organiser la participation de tous, nous n’avons pas vraiment d’outils qui nous permettent de le faire facilement. La logique que l’on a est généralement une logique de projets qui doit obéir à des termes précis (une durée, des financements pour faire le travail) et cela ne correspond pas toujours avec le temps qu’il faut pour faire participer des populations qui sont souvent analphabètes et qui ne comprennent pas forcément ce qu’on leur demande. Certains ont donc tendance à « zapper » ces processus et à arriver à des réponses toutes faites. C’est ce qui fait que le développement tel qu’il est proposé dans les pays du Tiers monde n’a jamais pris, c’est ce qui fait que la société de la connaissance actuelle reste inégalitaire.

 

Au niveau du développement, on part toujours du principe qu’il n’y a qu’un seul développement basé sur la possession des biens matériels, sur l’accroissement du niveau financier alors qu’il peut être autre chose que cela. Dans certains pays, une personne riche n’est pas forcément une personne qui a beaucoup d’argent mais une personne qui a une grande famille et beaucoup d’amis. Il existe d’autres formes de développement: chez les Indiens, il y a le swadechi-sarvodaya, le bantare aussi. Ce sont des visions du développement différentes. Chez les Bantous, le kimuntu, qui est l’idéal de vivre en harmonie avec les hommes et avec la nature, surtout avec les ancêtres, est ce que l’on recherche avant tout. La société de la connaissance, à mon avis, c’est une société qui doit arriver à prendre en compte les différentes rationalités et même ce que l’on appelle les irrationalités. Ce qui est irrationnel pour nous est rationnel pour d’autres car on parle toujours de notre propre point de vue.

 

Ainsi à l’instar du développement, tente-t-on d’exporter un modèle unique de la société de la connaissance ?

 

La société de la connaissance a une histoire. Avant de parler de société de la connaissance, on parlait de société de la communication, qui a été évoquée par Norbert Wiener en pensant que grâce aux machines on allait pouvoir remédier à l’inefficacité du système politique. C’était dans les années 1940. Ensuite, nous sommes passés à la société de l’information avec la montée des technologies de l’information et de la communication, des ingénieurs, dont nous avons beaucoup parlé. Ensuite est venue la société de la connaissance puis la société des connaissances car il existe des connaissances différentes. En 2005, l’Unesco a utilisé le terme « société des savoirs ». La même année, le président du Sommet mondial sur l’information, Adama Sammasékou, parlait de la société des savoirs partagés. La société des savoirs, c’est bien parce qu’il y en a plusieurs mais s’ils ne dialoguent pas, ce n’est pas très intéressant. Son idéal est donc une société des savoirs partagés où ils se mettent à dialoguer, à échanger. Plusieurs visions existent mais c’est toujours resté du domaine de l’idéal, du théorique et dans la pratique ce dialogue n’a pas existé.

 

On se base toujours sur les technologies, c’est un modèle que les anglo-saxons appellent « leap-frogging », saut de grenouille. On va penser que grâce aux technologies on va pouvoir faire des sauts, aller plus vite en sautant des étapes. On va devenir plus intelligents, plus efficaces, plus riches, plus productifs… Il s’agit d’une croyance qui date de très longtemps. Par exemple, quand on a crée le chemin de fer, on pensait que grâce à lui, il n’y aurait plus de guerre car les gens allaient pouvoir se rencontrer, discuter, vivre en paix. On est dans une idéologie qui est entretenue encore maintenant et Dominique Wolton est dans une optique intéressante quand il dit que, dans la société actuelle, le plus important ce ne sont pas les techniques ou les technologies mais l’homme. Les technologies vont permettre le rapprochement car les barrières qui existaient vont disparaitre. On va pouvoir discuter facilement avec un Chinois qui est à 10 000 kilomètres, on va pouvoir discuter avec un Japonais, un Américain, un Italien, un Africain mais la technologie ne permet pas d’enlever les barrières culturelles. Le plus compliqué, ce n’est pas la technique mais la culture, l’homme. Une société de la connaissance qui ne met pas en avant la question de la culture ne peut rester qu’un fragment de société de la connaissance et ne peut pas avoir toutes les vertus qu’on lui prête. La société de la connaissance qui est promue au niveau européen fait la part belle à l’économie de la connaissance. N’est-ce pas la réduire à une vision que l’on pourrait qualifiée d’utilitariste? La société de la connaissance, ou la société de l’information, ont été impulsées par des techniciens, des informaticiens. Par exemple à l’occasion du SMSI, il y a eu à Genève 12 000 personnes pendant un mois et deux ans plus tard à Tunis 20 000 personnes qui se réunissent pour débattre de ces questions. C’est le moment clef à mon avis de la mise en orbite de la société de la connaissance. Le problème est que l’on va confier l’organisation de ces débats et de la réflexion non pas à l’Unesco, peut-être la plus habilitée, outillée et armée pour mener ce travail, mais à l’Union internationale des télécommunications. C’est un choix politique important qui oriente la vision, les débats et les décisions. Du coup, cela inscrit la question dans une vision très technicienne, productiviste qui élimine ou réduit la portée des sciences humaines et sociales.

 

On va également constater que la société civile est là mais elle n’a pas suffisamment de poids au contraire des entreprises comme Microsoft, IBM, Cisco… Dans la société civile, on va avoir des ONG mais financées par Microsoft, IBM et il y a donc beaucoup de risques qu’elles véhiculent la pensée de ces entreprises. Aujourd’hui, les solutions développées le sont dans un contexte économique où l’entreprise a besoin de faire des bénéfices, des profits et donc ce qui marche bien ce sont des solutions que l’on peut vendre aux entreprises. L’idée intéressante de développer les logiciels libres convainc difficilement les gens actuellement car nous restons sur des modèles propriétaires qui permettent d’avoir de l’argent et de financer l’investissement pour se développer. Les applications produites et qui coutent chères sont destinées aux entreprises : il existe aujourd’hui des systèmes d’écoute, des systèmes de traitement, de diffusion de l’information que les particuliers ne peuvent pas acquérir. Ces systèmes en question, ce n’est pas demain que l’on va les utiliser dans les pays pauvres. Une société de la connaissance basée sur ces principes ne peut être qu’inégalitaire.


Existe-t-il une réelle volonté politique pour voir émerger une société de la connaissance partagée au niveau international ?

 

La connaissance comme le savoir est un objet de pouvoir. Celui qui connait a le pouvoir sur ceux qui ne connaissent pas. Celui qui sait a le pouvoir sur ceux qui ne savent pas. C’est pour cela que la connaissance reste une chasse gardée. Que ce soient les hommes politiques ou les chefs d’entreprises, ils ont intérêt à ce qu’une partie des connaissances qu’ils ont ne soient pas diffusées à tout le monde. Une technique de manipulation des politiciens bien connue est de distiller petit à petit les informations et non d’un coup. C’est uniquement lorsque l’on pose des questions qu’ils livrent les informations mais ne disent jamais tout. Il y a une volonté politique, qui est le contraire de tout ce que l’on affirme. Il y a une partie des connaissances que l’on peut livrer à tout le monde et une autre, les connaissances stratégiques, que l’on va garder au niveau de l’Etat, au niveau du parti ou du noyau du parti au pouvoir. Il y a des connaissances stratégiques que l’on veut garder au niveau de la France et que l’on ne veut pas voir à l’étranger car il y a de la concurrence notamment en matière économique et l’on doit veiller à ce que ces connaissances stratégiques ne soient pas diffusées. Autre exemple, les connaissances sur le nucléaire, qu’on ne peut pas mettre à la disposition de tout le monde. Ce n’est pas le propre des démocraties occidentales, dans les systèmes traditionnels africains, il y a également des connaissances qui sont gardées et qui ne sont jamais divulguées à tout le monde. Des personnes qui sont soi-disant des sages, des sorciers, travaillent avec des collaborateurs auxquels ils ne transmettent qu’une partie de leurs connaissances. Ils ne disent pas tout de manière à ce que le collaborateur ne puisse pas être indépendant car s’il savait tout, il pourrait alors partir et devenir un concurrent. On fait tout pour garder les gens sous contrôle. L’idéal de transparence, de liberté, de circulation complète totale et absolue des connaissances reste à l’état d’idéal.


L’essentiel reste ce système international qu’il ne faut pas blâmer. Les hommes politiques sont dans un système qui fonctionne comme cela et ne peuvent pas tout contrôler car il y a d’autres acteurs (les producteurs des applications économiques que l’on utilise) qui ont leur mot à dire. Le système est régi par la circulation de l’argent, on a besoin d’agent pour produire des connaissances. Elles demandent des moyens pour être traitées, mises en forme, construites. Il faut donc trouver de l’argent quelque part et les rentabiliser même si ce n’est pas le fonctionnement idéal que l’on pourrait espérer. 

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