Les non-experts peuvent-ils contribuer réellement à la science ? Pour Beau Lotto, neuroscientifique britannique, la réponse est évidente : la science n’est pas une question de diplômes mais un état d’esprit et une façon de voir le monde. Pour le prouver, il a réalisé le « Blackawton bees project » dans lequel une classe d’enfants de huit à dix ans a conçu et mené une expérience sur la vision des couleurs des bourdons. Leur résultat inédit a donné lieu à la publication d’un article dans Biology Letters, une revue scientifique à comité de lecture. Retour sur cette expérience et, à travers elle, la manière de repenser l’enseignement des sciences.

 

 

Comment vous sont venues les idées du « Blackawton bees project » et du « I, scientist program » dans lesquels les enfants sont des acteurs de la science ?

 

Nous avons débuté le « Blackawton bees project » suite à de nombreuses expériences que je réalisais en public. Je déplaçais mon arène à abeilles dans des galeries d’art et des musées scientifiques à travers le Royaume-Uni. Le but dans ces expériences était de réaliser réellement de la science en public. Cela n’était vu ni comme de l’art ni comme de la science mais comme quelque chose qui dépassait les frontières : si vous placez l’arène à abeilles et la mettez dans une galerie d’art de South Bank, cela devient soudainement une installation artistique. Le même élément dans un musée scientifique devient une installation scientifique. Dans chaque cas, une expérience originale était réalisée en public mais ces expériences étaient conçues par moi même.

 

Le public pouvait y participer, il pouvait poser des questions pendant que j’entrainais les bourdons mais ils étaient plus spectateurs que partie prenante au processus expérimental. Cependant, c’était l’une des premières fois que quelqu’un réalisait des expériences comme celles-ci. En travaillant avec l’école, nous avons exploré cette idée : et si nous transportions l’arène à abeilles dans une école mais que cette fois ce ne soit pas moi qui conçoive l’expérience mais les enfants ? Avec Dave Sturdwick, le directeur de l’école, nous avons installé l’arène à abeilles là bas et commencé le programme avec un cadre très souple. Il y avait deux défis : comment intéresser les enfants à faire de la science véritable et quel en est l’intérêt ? La motivation était de reproduire ce qui avait déjà été fait tout en cassant une barrière supplémentaire : ce n’est pas seulement faire de la science en public mais que le public conçoive lui-même la recherche. Je suis plus devenu un technicien qu’un chercheur et c’est comme cela que cela a débuté.

 

Le programme «I, scientist » a découlé de ce que nous avons appris quand nous avons réalisé le « Blackawton bees project » et de la motivation à ce que le public soit partie prenante à la science. Mon but n’est pas de créer de nouveaux scientifiques mais de transformer la manière dont les gens se perçoivent à travers la science. Tout notre travail concerne la perception, l’idée que lorsque vous étudiez la perception de quelque chose d’autre, vous apprenez sur votre propre perception et vous comprenez mieux ce qui crée du sens dans le monde. Pendant le « Blackawton bees project » par exemple, les enfants devaient se mettre dans la perspective d’autrui. Si vous vous posez une question à propos d’un bourdon, vous pensez « qu’est-ce qui est important pour un bourdon ? », vous devez faire preuve d’empathie et sortir de vous-même.

 

La partie la plus difficile et la plus importante de la science est de poser une bonne question. Poser une question est effrayant parce que si vous le faites, vous devenez incertain et c’est admettre que nous ne savez pas quelque chose. Une grande partie de notre programme « I, scientist » concerne le fait de poser une bonne question et d’aider les gens dans cet espace où ils sont incertains. Cet espace d’incertitude est un endroit très stimulant pour une classe. C’est très courant dans un laboratoire mais cela ne l’est pas à l’école parce que les écoles veulent savoir, surtout en France où c’est très strict et programmé, mais la science ne peut être ni stricte ni programmé.

 

Les concepts dans ce programme sont multiples. Tout d’abord, la science est un jeu. Formulé autrement, la science est une manière d’être et le processus de la science est un jeu. Jouer est, dans la nature, la manière par laquelle nous découvrons les modèles et les relations à l’oeuvre dans le monde. C’est l’objectif de la science, vous jouez et, en ajoutant des règles, vous obtenez un jeu. D’une manière presque littérale, la science est un jeu et cela crée une réelle opportunité pour laisser les jeunes penser la science d’une toute autre manière. Pour être bon en science, vous devez être créatif, être excité d’être incertain, pouvoir faire preuve d’empathie ou de compassion et être capable de penser les choses sous différentes perspectives. Ces mêmes qualités qui sont requises pour être un bon scientifique sont celles que vous souhaitez pour être bon en tout. C’est cela que l’on essaye de développer dans le programme « I, scientist ».

 

 

 

 

Conférence d’Amy O’Toole et Beau Lotto sur TED

 

 

Comment aidez-vous les enfants dans ce processus ?

 

Pour le « Blackawton bees project », nous avons commencé par poser des questions et par présenter la science comme un jeu. Nous avons réfléchi à comment poser une question, à ce qu’est une bonne question, et à ce que cela signifie. Une bonne question est celle qui défie vos représentations communes du monde. En poser sur quelque chose que vous ne connaissez pas (le commencement de l’univers, comment la vie a débuté…), est pertinent mais facile. Poser des questions sur les choses dont vous pensez déjà connaître la réponse est vraiment difficile et c’est ce qui est excitant. C’est là, je pense, que vous posez une bonne question et elles ont tendance à être très simples.

 

Nous avons aidé les enfants à se poser ce type de questions à propos des bourdons et ils ont ensuite conçu l’expérience et l’appareil. J’ai entraîné les bourdons et les enfants ont réalisé l’analyse des données, ils ont dessiné des schémas avec des crayons de couleurs et nous avons écrit l’article ensemble. Ils m’ont donné les mots et je les ai replacés dans une narration, c’est la raison pour laquelle l’article est en langage enfantin et débute par « Il était une fois…».

 

Cette vision de la science comme une manière d’être n’était pas partagée par la majorité de la communauté scientifique à l’époque. Vous avez d’ailleurs rencontré des difficultés pour publier l’article.

 

L’article scientifique a pris deux ans pour être publié car personne ne l’acceptait. Tout le monde adorait le projet, ils aimaient l’idée mais ils ont refusé l’article car il ne contenait pas de références et était écrit en langage enfantin. C’était très non-conventionnel. J’étais frustré car cela n’en restait pas moins de la science véritable. J’ai donc fini par faire moi-même relire l’article par différents experts afin de montrer qu’il s’agissait réellement de science et que cela apportait une véritable contribution. Nous avons ajouté un commentaire écrit par des experts pour restituer les découvertes dans le contexte scientifique et à partir de ce moment là, une revue l’a considéré. L’article a été soumis à un comité de lecture. Les éditeurs lui ont demandé de regarder au-delà du format pour ne s’intéresser qu’au contenu.

 

Nous n’avons pas pu obtenir de financement non plus sur ce projet pour deux raisons principales. La première était liée à une question de pédagogie (les enfants ne peuvent pas le faire) et l’autre était que le projet ne proposait pas assez de bénéfices pour la somme d’argent qu’il allait coûter, alors que ce n’était que quelques milliers de livres. Ces deux critiques ont été réfutées et les mêmes organisations financent maintenant nos travaux.

 

Concernant les difficultés de publication de l’article, faut-il en déduire que dans le monde de la recherche, les références aux autres travaux sont plus importantes qu’une contribution réelle au savoir ?

 

Il est évident qu’il est important d’avoir des références car cela montre que vos expériences sont nouvelles et qu’elles sont pertinentes pour la réflexion que mènent d’autres personnes. Il n’est donc pas question de dire que cela ne compte pas mais la question est de savoir ce que l’on fait si quelqu’un fait une découverte originale, que personne n’a faite avant, mais qu’il ne connaît pas l’état de l’histoire ou de la littérature scientifique. Que fait-on de cette découverte ? Car cela ne signifie pas qu’elle n’est pas pertinente. Quand des non-experts font de la science, la partie la plus difficile est de savoir s’ils posent une question originale, une question que personne n’a jamais posée avant. C’est la raison pour laquelle l’expert est très important car d’une certaine manière, il est la personnification de la littérature. Vous n’avez pas à lire 200 ans d’histoire, l’expert la connait et sait si c’est une bonne question. Cela donne aux gens la confiance pour le faire. Cela représente aussi un défi car si vous voulez vraiment qu’un maximum de gens fassent de la science, ou que des écoles se lancent véritablement dans des projets scientifiques, l’expert est essentiel : c’est à la fois la solution mais également le problème. Chaque école devrait alors identifier un expert et les scientifiques ne sont pas payés pour faire cela. Ils sont payés pour obtenir des bourses de recherche et ensuite, secondairement, pour faire des découvertes. Ils ne sont pas payés pour s’engager auprès des écoles, même si certains scientifiques comme moi pensent que c’est important (et sont passionnés par cela). La question est comment régler ce problème ? Nous pensons avoir la solution : se débarrasser des experts pour que cela soit accessible au plus grand nombre.

 

 


Comment y arriver ?

 

Nous pensons que le but d’une école qui s’engage à faire de la science ne doit pas nécessairement être la publication d’un article scientifique écrit dans le format standard. La partie d’introduction et la partie de discussion sont les deux endroits où vous avez principalement des références dans un article. En quoi consiste une introduction ? L’introduction explique les raisons pour lesquelles vous posez la ou les questions que vous posez. Pourquoi c’est une question qui est importante pour vous et pas nécessairement pour tout le monde. Quand nous travaillions avec les enfants, l’important à propos de la question n’était pas ce que certains experts pensaient mais bien le point de vue des enfants. Ainsi, ils ont écrit une introduction où ils disent pourquoi ils pensent que c’est une question importante. Par bien des aspects, leur introduction capture l’essentiel d’une introduction classique.

 

La partie la plus significative d’une discussion est d’expliquer pourquoi vous pensez que les découvertes réalisées sont importantes. L’introduction concerne la question que vous posez, la discussion les observations que vous avez faites. En l’occurrence, pourquoi les enfants trouvaient que cela était important et pour quelles raisons cela peut l’être pour d’autres personnes. Là encore, un scientifique replacerait normalement ces découvertes dans le cadre de ce que d’autres ont dit auparavant. Cela doit être comme une histoire : voilà ce que certains ont dit et voilà maintenant ce que nous disons. Les enfants ne pouvaient pas faire cela mais cependant leur introduction et leur discussion reflètent véritablement l’essence de ce que cela doit être : pourquoi les questions et les observations sont importantes. Nous étions ainsi fidèles à un article scientifique même si nous ne pouvions pas nous situer dans un contexte historique. Mais les enfants savaient que les observations étaient originales grâce à moi. J’étais leur bibliographie, je pouvais leur dire que c’était nouveau ou non mais je ne leur disais pas si cela était bien ou mal. Ce que nous souhaitons faire maintenant, c’est de se débarrasser de moi dans le processus car je suis à la fois la solution et le problème. Comme je l’ai dit, si vous avez besoin de beaucoup de personnes comme moi, la majorité ne prendra pas le temps de le faire.

 

C’est la raison pour laquelle je ne pense pas que la publication d’un article soit le bon objectif. S’il est vraiment question de jeunes qui font de la science, ils devraient communiquer d’une manière qui leur est familière, au regard de leurs passions et leurs intérêts. Cela ne passe pas par l’écriture d’un article scientifique pour une revue à comité de lecture. Bien sûr, ils ont apprécié le fait d’avoir réussi à le faire mais ce n’est pas la manière dont ils communiquent normalement.

 

La façon dont ils le feraient naturellement, c’est à travers des histoires. Nous sommes en train de travailler sur cette idée que les enfants écrivent des histoires à propos de ce qu’ils ont fait et qu’ils incluent leurs observations dans la narration. C’est bien plus personnel. Evidemment, les articles scientifiques ne sont pas censés inclure de subjectivité car cela doit porter sur les données et les observations et non sur la personne qui les a faites, pour des raisons de reproduction. Si je fais une découverte et que personne ne peut la reproduire, cela signifie donc qu’elle n’est pas réellement pertinente. Mais si d’autres personnes peuvent faire la même observation alors je ne suis pas important, mais l’observation l’est. Pour les enfants, c’est différent. Ils ont fait un voyage et ont une histoire à raconter. C’est pourquoi nous explorons l’idée que l’article qu’ils écrivent ne soit pas sur le modèle « introduction, résultats, méthodes, discussion » mais que ce soit une histoire : chapitre 1, chapitre 2… ce qui est beaucoup plus intuitif pour eux.

 

Vous parlez de « voyage », de science « comme un jeu » mais ce n’est pas de cette manière qu’elle est enseignée à l’école.

 

La science est mal enseignée à l’école pour de nombreuses raisons. En fait, la science véritable n’est pas enseignée à l’école. Ce qui est fondamental dans la science, ce ne sont pas les faits ou bien se souvenir des dates ou qui a fait quoi. La science, fondamentalement, ce sont des découvertes, le fait d’être incertain, de poser des bonnes questions et de s’interroger à propos de choses que l’on tient pour acquises. C’est ce qu’est la véritable science. Cependant, l’école l’enseigne comme s’il n’était question que de faits, de données alors qu’il y a un énorme processus qui amène à l’observation et c’est cela qui a besoin d’être enseigné. Ce processus est d’ailleurs le même que celui que chacun d’entre nous met en oeuvre à chaque fois que nous faisons une observation sur le monde ou sur nous-même. En un sens, le processus scientifique est fondamental à ce qu’est le fait d’être humain.

 

Si vous pouvez aider à ce processus de créativité, à regarder les choses sous différentes perspectives et à poser des questions, vous ne facilitez pas seulement la science, vous aidez le développement personnel en général. C’est une chose très difficile à faire dans le contexte d’une école car l’ensemble du système scolaire est pensé à l’inverse : le professeur mène, le professeur dit… Dès que vous laissez les élèves vous mener, vous ne savez pas où vous allez. C’est génial et facile pour les élèves mais c’est compliqué pour le professeur. Comment trouver l’équilibre entre le fait d’avoir un certain contrôle tout en développant cette incertitude et cette créativité ? Le processus de découverte survient dans trois phases différentes, la première étant la recherche aléatoire. C’est cette même phase que même les bourdons peuvent suivre. Vous pouvez faire des découvertes mais c’est aléatoire, vous n’essayez pas de faire quelque chose, vous cherchez seulement. La phase suivante est quand vous pensez que vous savez quelque chose mais vous n’en êtes pas sûr, vous êtes incertain. Vous n’êtes pas complètement dans le brouillard mais vous êtes naïf, incertain. Durant la dernière phase, il y a l’expert, vous êtes maintenant très confiant sur ce que vous faites. Chacune de ces trois phases est importante pour l’apprentissage et l’éducation.

 

L’éducation se focalise sur la dernière, être un expert, connaître les données, les informations. Ce que nous voulons réellement faire, c’est d’être capable de créer des personnes qui peuvent se déplacer dans ces trois phases.

 

Parfois, il est vraiment important d’être un expert. Si un bus vous fonce dessus, vous voulez être un expert, vous ne voulez pas penser « Hum, je me demande ce que je dois faire ici ? », vous voulez vous écartez le plus rapidement possible. Mais, si vous tentez de trouver une nouvelle question, vous ne voulez pas être un expert car à chaque question qui vous viendra vous connaîtrez déjà la réponse. Vous voulez revenir dans l’espace d’incertitude où vous êtes naïf. Cependant être incertain est assez effrayant pour les gens, surtout dans nos vies personnelles. L’incertitude est littéralement une chose dangereuse du point de vue de l’évolution : si je ne suis pas sûr que c’est un prédateur alors il est trop tard… Donc notre cerveau a évolué pour dépasser l’incertitude, créer du sens à partir de l’incompréhensible. Nous demandons aux gens d’aller contre des millions d’années d’évolution et d’exister dans cet espace d’incertitude car c’est uniquement dans cet endroit que vous pouvez faire quelque chose de différent. Comment aider les gens dans cet espace ?

 

L’idée est de les aider à travers le jeu parce que le jeu est la manière naturelle par laquelle nous faisons des découvertes dans cet espace d’incertitude. Cela devient un endroit excitant et non menaçant. Ce que vous ne pouvez pas faire par définition est de savoir ce qui va arriver. Vous ne savez pas, par exemple, ce que les enfants vont proposer, vous ne savez pas ce que seront les découvertes, vous ne savez pas à quoi ressemblera la fin de la journée mais vous devez vous placer dans cette situation si vous souhaitez quelque chose de nouveau. Vous ne pouvez pas prédire ce que sera cette nouveauté, c’est ce qui est vraiment dur pour les professeurs mais ce que les enfants adorent. Ils aiment savoir qu’ils sont en train de faire ce que personne n’a jamais fait avant. Quand ils font de la science classique, par exemple quand ils réalisent une expérience en classe, ils font quelque chose qu’eux n’ont jamais fait avant mais qui a été répété maintes et maintes fois et ils savent donc qu’il y a une bonne réponse parce que d’autres l’ont fait. Ils pensent que ce qu’ils font est de concevoir une expérience pour arriver à cette bonne réponse. Cela est beaucoup moins intéressant et beaucoup moins créatif. Quand ils savent qu’il n’y a pas de bonne réponse, que personne d’autre ne l’a fait avant eux, ils sont alors complètement ouverts.

 

Pour en savoir plus sur les recherches et expériences menées par les équipes de Beau Lotto, connectez-vous sur le site du Lotto Lab.

 

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