Affublé d’un patronyme déroutant, cet aspect de la création musicale dénote : paradoxalement marginalisé, il frappe par sa prolificité et sa force d’innovation. Largement plébiscité par la population étudiante, c’est aussi le terrain d’un engagement associatif puissant. Etat des lieux.

Le flou artistique. Difficile de savoir exactement de quoi il s’agit à première vue… On entend généralement par les « Musiques Actuelles » tout ce qui se trouve sur votre chemin lorsque vous allez du rock à la techno en passant par le hip-hop, la chanson et les musiques expérimentales. Bref, un parcours étrange, atypique voire labyrinthique où l’on se perd facilement. Un monde sonore en forme de fourre-tout dont il est difficile de faire le tour.

Pour mieux cerner ce mystérieux domaine artistique, on pourrait parler de pratique non-académique (ça peut aider, mais pas besoin d’être diplômé de conservatoire pour percer dans le hip-hop) ou encore de culture populaire, de loisirs (nombreux sont ceux qui ont commencé en gratouillant leurs six cordes dans des centres aérés). Les Musiques Actuelles se rangent alors docilement sur votre étagère du côté des objets de sous-culture, toutes empreintes à vos yeux de cette patine d’authenticité, de vérité et de force que seul « l’underground » sait offrir aux choses. Souvent stéréotypées (voire formatées), les Musiques Actuelles entretiennent et en même temps subissent le cliché qu’elles ne seraient que de la « musique de jeune » (avec pour seul objectif de « kiffer la vibe » en bonne compagnie). Si cela est parfois vrai, l’essentiel se trouve en fait dans la formidable diversité de ce qu’elles offrent à entendre aujourd’hui.

Cultiver sa différence.

Puisant dans les sources du rock puis du hip-hop et de l’électro, les Musiques Actuelles évoluent au fil du temps obéissant aux lois d’une sorte de darwinisme musical. Fortes d’un héritage musical pour le moins conséquent et puissamment ancrées dans leur époque, elles s’érigent au rang de musiques identitaires pour les communautés et jalonnent l’histoire moderne. Très vite, les sonorités se mélangent, les rythmes se permutent, les mélodies s’échangent : elles s’influencent entre elles. Les barrières ne tombent pas vite, mais le mécanisme est imparable et se percutant entre elles, les Musiques Actuelles se multiplient dans un ballet anarchique.

Cette hybridation des genres est extrêmement féconde : de sous-genres en sous-sous-genres, les Musiques Actuelles croissent exponentiellement dans un métissage sans fin. On y retrouve pêle-mêle, post-rock, nu-jazz, broken beat, 2step, electro-clash, avant-pop, deep-house, abstract hip-hop… Subtilités extrêmes pour les uns ou épiphénomènes pour les autres, une régénérescence immuable s’opère quoi qu’il en soit. Les Musiques Actuelles n’ont pas de limite.

Ce contexte d’évolution permanente et d’hybridation constante autorise toute expérience, toute tentative. A la fois très accessible et très permissif, le monde des Musiques Actuelles s’avère alors un formidable espace de liberté où tous les particularismes sont légitimes. C’est un terrain de jeu désormais mondial. Chacun peut y trouver sa place, à condition de ne pas s’y perdre.

Ne pas perdre le fil.

Les Musiques Actuelles ont toujours prospéré là où les progrès technologiques leur offraient les moyens de s’épanouir. Les dernières années ont été particulièrement marquées par la multiplication et la démocratisation des outils (car les instruments aussi se sont hybridés) à leurs services ainsi que de leurs potentialités. Nouveaux outils, nouvelles pratiques ; selon cet axiome, les mutations s’intensifient à outrance jusqu’à dissoudre peu à peu le reste de repères encore visibles. On risque alors de lâcher prise et de ne plus pouvoir reprendre le fil, de ne plus être capable que d’appréhender le pré-mâché.

Si l’accès à la musique s’est aujourd’hui considérablement simplifié, l’écoute des Musiques Actuelles est rendu plus difficile par le besoin de décryptage constant qui l’accompagne. Elles restent des musiques immédiates (elles nous parlent quasiment physiquement) mais il faut dorénavant être capable de retracer le cheminement musical exact de tout ce qui les nourrit pour en apprécier totalement la pertinence de création (un étrange exercice souvent fastidieux qui tourne parfois au ridicule). D’où le rôle éminemment important des médias dans l’essor des Musiques Actuelles. C’est à eux qu’incombe cette mission (mais comprennent-ils leur responsabilité dans cette affaire ?) de redonner les repères manquants, de resituer les choses, de faire les comparatifs nécessaires… Bref, de rendre compte d’une réalité de création. Il reste malheureusement peu de médias capables de jouer ce rôle de nos jours (avec la dérive commerciale des contenus éditoriaux, certains y ont même perdu leur crédibilité), ce qui apparaît plus qu’inquiétant vu l’effervescence de la création du moment.

La curiosité est encore le meilleur atout pour rester connecté. Toutefois, l’enjeu réside dans la capacité des acteurs des Musiques Actuelles à créer les passerelles, les accès, les chemins d’approche. Là encore, les médias ont une responsabilité ( » Où sont les passeurs ? » demandait Pierre-Jean Crittin dans Vibrations) et devront certainement œuvrer à se réinventer. C’est aussi une question de reconnaissance et d’apprentissage. Qui sont les « enseignants » de cette (re)connaissance ? Où s’apprend l’Histoire des Musiques Actuelles (on enseigne bien le Jazz…) ? Quels référents dans cette nébulosité culturelle ? En attendant l’heure d’un hypothétique cours magistral sur « l’influence croisée de l’énergie rock-garage new-yorkaise et de la production r’n’b californienne sur l’après french touch », j’écoute Radio Campus…

 

 Crédits photo Steffi

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