Symboliques du rapport que la science et le grand public peuvent entretenir, les nanosciences et les nanotechnologies fascinent autant qu’elles inquiètent. Yvan Ariel Levenson, physicien en nanophotonique et directeur du programme national C’Nano revient sur l’importance d’une recherche interdisciplinaire ouverte sur la diffusion des savoirs et l’échange avec les citoyens.

 

Que sont les nanosciences et les nanotechnologies et comment impactent-elles nos vies quotidiennes ?

 

Le domaine des nanosciences et des nanotechnologies recouvre des aspects variés nés il y a quelques décennies. Au départ, c’est essentiellement grâce à des visionnaires comme le physicien Feynman qui, en travaillant dans le domaine quantique, a compris qu’il y avait beaucoup de choses à analyser et à exploiter dans le domaine du tout petit, le domaine nano. A l’époque, c’était presque une démarche heuristique, de philosophie des sciences. Avec l’invention du microscope à effet tunnel il y a une trentaine d’années, l’accès au monde nano a été rendu possible. La question de ce que sont les nanosciences et les nanotechnologies est raisonnable et c’est la première qui vienne à l’esprit mais ce n’est pas la plus évidente à laquelle répondre. Il existe en effet un point de vue européen et un point de vue américain bien différents. Pour moi, les nanos ce sont les domaines scientifiques qui étudient des objets de taille nanométrique, (1nm = 10-9 m), objets qui, par leur taille, possèdent des propriétés différentes des objets de taille macroscopique. Nanosciences et nanotechnologies englobent des réalités multiples depuis des objets qui existent dans la nature, à des objets que l’on façonne, que l’on fabrique y compris ceux conçus pour mimer des réponses biologiques. Tout cela est nano.

 

Comment cela impacte-t-il notre quotidien ?

 

Tout d’abord en impactant le quotidien d’une partie non-négligeable de chercheurs dans le monde : physiciens, chimistes, biologistes, ingénieurs, médecins, sociologues, géophysiciens, etc. Cela impacte également le quotidien de tout un chacun dans des domaines aussi variés que la médecine, l’énergie, les technologies de l’information et de la communication. Se posent également des questions sur la transformation de la société par les usages ainsi que des questions éthiques que l’on se posait déjà dans d’autres secteurs. D’autres interrogations sont spécifiques car les nanos sont porteuses de beaucoup d’espoir et d’applications. Il ne faut pas pour autant oublier, et on ne l’oublie pas, le questionnement sur les risques toxicologiques éventuels ou avérés et les dommages potentiels.

 

Il existe déjà des produits sur le marché qui utilisent des nanotechnologies offrant des propriétés différentes : des nanotubes de carbone pour rendre les structures plus résistantes, des tissus hydrophobes, des vitrages, des nanos à visée thérapeutique, des éléments dans le domaine de l’imagerie médicale, du photovoltaïque, du traitement de l’eau, etc. Dans les technologies de l’information, les nanos sont arrivées dans la continuité de ce que l’on faisait dans l’électronique pure pour réduire la taille des composants. Ainsi, par exemple des composants dans les lecteurs de disques ou les téléphones portables présents sur le marché sont déjà nanos.

 

Comment s’organise la communauté scientifique autour des nanos en France ?

 

Il existe une démarche française originale intéressante : il s’agit du programme C’Nano. Etabli en 2006 par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) conjointement au Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) et au Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, son but est de rassembler, sous forme d’un réseau, l’ensemble des communautés scientifiques françaises travaillant dans le domaine des nanos en animant la recherche et en favorisant la diffusion des savoirs et la valorisation des travaux.

 

Aujourd’hui, le programme représente 7000 chercheurs permanents et non permanents, près de 300 labos et plus de 500 équipes et structures sur l’ensemble du territoire. Le réseau se base sur la coordination de six centres de compétences régionaux et une cohérence d’ensemble est apportée par le programme national.

 

C’Nano met en avant l’interdisciplinarité puisque toute équipe publiant ou travaillant sur les nanos a sa place dans le programme, et ce quelque soit sa discipline d’origine. Quand on travaille dans un domaine à évolution aussi rapide que les nanos, il faut avoir une vision globale pour développer une recherche responsable. Il ne faut pas pour cela attendre que les conséquences de nos recherches au niveau sociétal nous reviennent tel un boomerang. C’est pour cela que nous nous efforçons de mettre en synergie des équipes qui travaillent aussi bien sur les aspects chimiques, biologiques, physiques, toxicologiques que philosophiques, sociologiques, éthiques, juridiques, etc. Pour des raisons d’accélération et de diffusion des connaissances mais aussi d’interaction accrue entre sciences et société, les nanos sont arrivées à intégrer ces dimensions multiples plus rapidement que n’importe quel autre domaine au cours de l’histoire des sciences. La communauté scientifique s’est emparée elle-même des questionnements, sans que quiconque ne la pousse à le faire ou peut-être s’est-elle sentie poussée, je l’ignore.

 

L’aspect interdisciplinaire de ce programme se décline à trois niveaux :

 

La recherche. Chaque communauté possède des moteurs internes permettant de trouver les sujets et acteurs pertinents et il n’y a pas une discipline qui donne le la. Par cette approche « bottom-up », il est envisageable de proposer, sur la question de l’éthique par exemple, à un philosophe de compléter son projet en collaborant avec un médecin, un biologiste ou un chimiste. Il garderait la main sur son projet mais pourrait se nourrir des compétences d’autres champs de recherche. Nous incitons donc à l’interdisciplinarité tout en s’assurant que chaque discipline garde sa feuille de route. C’est la première étape vers la co-construction de nouveaux projets et thématiques communes.

 

La diffusion des savoirs. Le domaine des nanos peut faire rêver tout comme le domaine de l’astro. On peut donc facilement diffuser les savoirs sur ce sujet. Il est également à noter que les nanos représentent un terrain propice à la création d’emplois qui peuvent donc représenter des débouchés professionnels potentiels intéressants pour les étudiants. Ainsi, nous menons des actions de sensibilisation des jeunes aux nanosciences par le biais d’interventions dans les lycées en utilisant comme outils des mallettes de démonstration et des présentations, comme c’est le cas dans les régions Ile-de-France, Rhône-Alpes et dans le Sud-Ouest. Nous sommes également intervenus au Palais de la Découverte dans le cadre d’« Un chercheur, une manip » où trois cycles de démonstration se sont succédés pendant un an. Il y a également des travaux de diffusion des savoirs à mener avec le monde associatif. La diffusion des connaissances se passe généralement mieux lorsque l’intervenant peut s’identifier au public et vice versa. Ainsi, afin de toucher le public lycéen ou étudiant, nous essayons de motiver les doctorants à intégrer la diffusion des savoirs dans leur démarche scientifique. Cependant, une difficulté bien connue est qu’une telle action n’est malheureusement pas reconnue comme une priorité pour un jeune chercheur qui n’a pas encore de poste fixe. Nous essayons donc de travailler avec les écoles doctorales sur ce sujet qui nous paraît crucial.

 

L’échange avec la société. Dans le premier aspect, la recherche, nous sommes les chercheurs qui savent et cherchent entre eux. Dans le second, nous voulons diffuser les savoirs et, dans ce troisième aspect, concernant l’interaction science et société, nous cherchons à échanger sur des questionnements communs avec le public. Ce n’est pas toujours évident, c’est encore moins notre métier que la diffusion des savoirs mais cela est très enrichissant pourvu que l’on ne veuille pas forcer les choses. J’ai une expérience personnelle éclectique en matière de débats et d’échanges. Si à certaines occasions, mes collègues et moi-même avons pu être déçus par le manque d’interaction avec le public lorsque l’échange s’est déroulé dans des situations mal préparées, j’ai pu réaliser au travers d‘autres expériences beaucoup plus positives à quel point le public, les citoyens non scientifiques, peuvent être ouverts aux questionnements.

 

Pourtant, le débat public sur les nanotechnologies qui s’est clos en début d’année 2010 est passé largement inaperçu pour le grand public. C’était une occasion manquée ?

 

Ce débat a laissé dans la communauté scientifique un arrière goût d’insatisfaction et de gêne assez profonde. Il était censé faire échanger scientifiques, associatifs, politiques et public sur les nanosciences et les nanotechnologies. A titre personnel, je devais intervenir. Je n’ai pas de formation particulière pour cela, je suis un scientifique, mais je suis parti la fleur au fusil avec la volonté d’échanger. Mais au final, les seules choses avec lesquelles j’ai échangé ont été un micro et une caméra : la salle était vide et fermée pour des raisons diverses et variées, dont l’extrémisme de certains. A ce moment, je me suis réellement posé la question de l’intérêt de participer à un tel « débat ». Si je le faisais, mon seul interlocuteur était un micro ne me laissant donc pas la possibilité d’échanger avec un public, de répondre à ses arguments, questionnements, etc… Si je ne le faisais pas, cela pourrait être interprété comme un refus du scientifique de débattre. J’ai donc considéré qu’il valait mieux que j’accepte malgré les circonstances. Cela n’a malheureusement pas été productif. Pour autant, de véritables échanges et débats sont cruciaux et évidemment productifs pour tout le monde et en particulier pour la société.

 

Est-ce pour éviter un « syndrome OGM » où, suite à une contestation de la part de la société, la recherche sur cette question a été quasiment gelée en France, que le programme C’Nano a adopté une démarche de dialogue avec la société ?

 

Il n’est pas question d’avoir une vision idyllique et de dire que la communauté scientifique et le chercheur en nano se posent des questions éthiques plus pertinentes que tout autre chercheur. Ce serait également faux de dire que c’est en réaction à des échanges ratés entre sciences et société que le programme a mis en place ce principe d’échanges entre disciplines et avec la société. Cependant, je dirais que cela importe peu. Peu importe en effet, car à la fin, même si cette démarche de dialogue a été mue par la motivation de certains chercheurs d’éviter les erreurs du passé, ou par toute autre motivation, cela s’est fait précocement pour les nanos et c’est positif. Quand nous avons organisé des bureaux sciences et société dans les C’Nano avec des philosophes, des économistes, des chimistes, des biologistes et des toxicologistes pour animer la recherche et promouvoir les rapports entre science et société, cela n’a pas été évident. Il a fallu trouver un langage commun, discuter des contraintes des uns et des autres, cela prend du temps. Mais lorsqu’on organise des événements, des échanges à l’intérieur du réseau, on se rend compte que les jeunes y participent tout naturellement et en demandent plus. Quelle que soit la motivation par laquelle nous y sommes arrivés, les effets sont positifs même si cette démarche n’est pas spécifique aux nanos. Nous n’avons ni clients, ni patients, comme dans d’autres domaines où la relation est alors nécessaire, mais il existe une motivation à explorer l’échange avec les citoyens. La société évolue et les chercheurs évoluent de la même manière. Des domaines scientifiques ont produit des avancées et questionnements majeurs, et l’échange « science et société » a été initié trop tard pour qu’il ait une valeur ajoutée et pour éviter une guerre des tranchées, et ce, malgré des bonnes volontés dans les deux camps. Quand cela vient trop tard, il n’est malheureusement plus possible d’échanger de manière saine et constructive.

 

Le dialogue avec la société est une démarche volontariste. Nous avons inclus dans notre feuille de route la diffusion des savoirs et la rencontre avec les citoyens même si notre activité de base est la recherche. L’interdisciplinarité répond à la même logique volontariste. En effet, c’est un véritable défi de décloisonner les communautés scientifiques, prendre et demander à chacun du temps pour se rassembler et discuter entre chercheurs d’horizons tellement variés alors que les chercheurs ne sont souvent évalués qu’en termes de publications et de citations dans les journaux scientifiques.

 

Que reste-t-il à faire pour encourager le dialogue sur la question des nanotechnologies ?


Il faut favoriser le contact de terrain, le travail avec les associations, en se laissant du temps. Lors du débat public sur les nanotechnologies, la scénographie même montrait une séparation physique nette entre les non-scientifiques d’un côté de la salle et les chercheurs de l’autre, sur la scène. Il est indispensable d’encourager la proximité car beaucoup de questions, comme celles des usages ou tout simplement celles concernant le type de société à laquelle nous aspirons, sont autant de sujets sur lesquels les citoyens non scientifiques ont autant à dire que les scientifiques eux-mêmes. Créer un dialogue constructif ne se décrète pas, il faut y travailler. Il existe des espaces de dialogue, de rencontres comme les centres de culture scientifique et technique (CCSTI), les bars des sciences, … mais je pense que l’on peut en développer davantage.

 

Nous avons initié une démarche pour favoriser les échanges mais je ne dis pas que l’ensemble de la communauté scientifique est engagée dans le processus ni que nous trouvons des associations à chaque fois. Il n’y a pas de modèle unique, il nous faut favoriser les échanges de terrain, et ce, dans la durée.

 

A la question de l’espace du dialogue, s’ajoute celle du relais qui est autant sinon plus importante. Comment tirer le bout de la ficelle, comment commencer ? Je suis en admiration quand, par exemple, un élève de l’école Boulle vient nous voir pour nous dire : je veux faire une œuvre sur l’art et les nanos. Je me dis : mais où a-t-il trouvé l’information ? Ce n’est donc pas un manque d’envie ni de questionnement de la part de la population. J’ai pu vivre cela lors du jury citoyen sur les nanotechnologies en Ile de France en 2006-2007 rassemblant une vingtaine de Franciliens. Les intervenants, des associatifs, des personnes du milieu de l’industrie, des scientifiques, les aidaient à prendre connaissance des différents sujets et ils décidaient ensuite d’approfondir tels ou tels aspects pour à la fin prendre position sur le sujet. J’y suis allé en me demandant ce qui allait m’arriver mais, finalement, leurs questions étaient extrêmement pertinentes. Les recommandations qu’ils ont formulées étaient principalement centrées sur l’envie et le besoin de connaissance, d’informations et d’échanges. Les citoyens sont avides de savoir et de précisions et il y a un manque, parfois à leur insu. Mais quand on ouvre la porte, ils montrent leur volonté d’en savoir plus. Le terreau est fertile !

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