Agir pour l’image de son quartier

Fiche pratique

Les représentations simplistes font mal. Une allure générale, quelques incidents montés en épingle et c’est tout un quartier qui est stigmatisé. Lorsqu’un territoire apparaît relégué, un cercle vicieux se met en branle, alourdissant ses handicaps. La confiance recule, parmi les habitants ou dans les relations avec ceux « de l’extérieur ». Les tensions s’accroissent. Les discriminations s’accumulent.

Agir pour l’image de son quartier, c’est donner à voir un dynamisme, des atouts, une pluralité qui fait les nuances et la richesse d’une communauté locale. C’est, avec un peu de réussite, engager un cercle vertueux pour transformer en profondeur son potentiel et son avenir.


1. Ancrés dans le territoire

Interagir dans un environnement préexistant.

Le progrès ne peut venir de bons sentiments extérieurs. Ce sont d’abord les résidents qui doivent se mobiliser. D’autant que les crispations ne sont pas qu’allogènes : ce sont aussi les voisins qui construisent cette réalité et ces représentations.

De l’intérieur

Vouloir changer l’image d’un quartier, c’est donc le connaître de l’intérieur. La première étape consistera logiquement à identifier ses principaux acteurs, partenaires naturels des initiatives que vous voudrez engager. Associations territoriales et/ou thématiques, clubs sportifs, enseignants dynamiques, élus locaux, réunion de commerçants, bailleurs sociaux, entreprises de transport et bien sûr forces de l’ordre, ils contribuent tous à la vie et à l’image de votre quartier. Ce sont eux, leur stratégie et leurs initiatives qu’il s’agit de cerner et de comprendre pour agir intelligemment, avant de se tourner aussi vers des appuis extérieurs.

Coopération

Faire appel à ces différents acteurs est presque un passage obligé. Non pas pour limiter votre imagination et cadrer vos projets, mais pour mieux les définir en toute connaissance de cause. Il y a en effet toutes les chances qu’une bande de jeunes prenant l’initiative soit accueillie comme un chien dans un jeu de quilles. A moins de passer sous les fourches caudines d’une collectivité territoriale, des services de l’état ou de toute autre institution bienveillante (y compris associative), le plus probable est qu’il faudra jouer des coudes pour être entendu et accepté. Mais la coopération sera indispensable. L’établissement préalable d’un diagnostic sera nécessaire pour placer judicieusement votre action dans un environnement préexistant. Ceci dit, tous les modes d’action sont envisageables.

Votre imagination est la seule limite

Une fiche pratique ne suffirait pas à faire le tour détaillé des possibles, qui peut seulement être entamé ici.

Jeu de piste

Changer la représentation d’un quartier, c’est d’abord faire connaître ses atouts humains, culturels et patrimoniaux à ses habitants. Favoriser les déambulations de chacun autour d’un jeu de piste ou d’une activité culturelle, par exemple autour de la photo. Montrer la beauté là où elle n’est pas évidente. Donner rendez-vous dans un lieu original, dérangeant, voire saugrenu, pour une activité sportive, un spectacle, une rencontre.

Parole

Surprendre, interpeller, et surtout, discuter ! Lorsque les conversations s’engagent, l’altérité s’accepte. C’est souvent difficile et réclame une préparation approfondie, pour éviter un conflit qui dérape. Et permettre au contraire l’émergence d’une vision commune.

Musique

On pourra passer par la musique ou la danse, par des pratiques artistiques qui favorisent l’affirmation de soi. Attention toutefois à éviter de s’enfermer dans une seule culture. En osant les mélanges des genres et le décloisonnement, en inventant des modalités d’explication des styles, on brasse les publics et on encourage le dialogue.


2. Médias positifs contre stigmatisation médiatique

Les initiatives locales sont essentielles, mais il est impossible de négliger l’impact du jeu médiatique. Images chocs d’un quartier populaire au journal télévisé, voitures incendiées et tags sur les murs : autant de clichés qui plaquent sur une banlieue et ses habitants une image dont il est ensuite difficile de se départir. Parmi les journalistes qui “fabriquent l’information”, ceux n’étant pas issus des quartiers populaires risquent de diffuser leurs propres stéréotypes. Un sentiment d’étrangeté en grande partie construit sur du vent.

Il serait toutefois trop simple de se dire que les journalistes sont les seuls responsables. En ce sens, les individus finissent par s’identifier à l’image qu’on donne d’eux. Le cliché du rappeur en baskets et survet’ relayé sur les écrans de télévision est repris par les jeunes eux-mêmes et fait désormais partie de leurs codes. Les jeunes se donnent un style, et aller au-delà de l’apparence est en soi un véritable travail. Besoin est pour ces deux acteurs, journalistes et habitants, de s’interroger sur ces préjugés, de comprendre que ce ne sont que des images, et de s’en libérer.

Apprendre à parler (ensemble) à la presse

Difficile d’agir seul, pour changer une image

C’est une simple question de rapport de forces, et de poids face aux médias. Lorsque ces derniers se précipitent après un incident dans un quartier, il faut parfois savoir refuser une interview, même si l’occasion est séduisante. De l’heure d’entretien ne resteront souvent que deux minutes d’images. Mais, si un individu reste muet devant le micro tandis que dix se précipitent, le journaliste aura beau jeu de choisir lui même la réponse qu’il présuppose parmi toutes les réactions.

Choisir son terrain

Le mieux est d’abord de dialoguer et de choisir son terrain. Expliquer la situation en refusant le cadre imposé, c’est prévenir le plus grand nombre des pièges médiatiques. Dialoguer avec le journaliste sans entrer dans les dérives de son jeu, l’inviter à revenir pour une occasion moins crispée, pour mieux comprendre la vie quotidienne d’un quartier, est particulièrement avisé. En cas d’erreur ou de désaccord, le droit de réponse peut être demandé, même s’il n’est pas obligatoire. D’autre part, si le reportage ne convient pas au final mais que la relation n’a pas été mauvaise avec le journaliste, il est judicieux de ne pas s’énerver, ni couper les ponts avec lui.

Si en revanche la malhonnêteté vous paraît avérée, porter plainte pour diffamation est un recours. On se rappelle ainsi de précédents ayant fait scandale sur nos chaînes hertziennes : reportages inventés, images truquées, barbes rajoutées aux intervenants…

Se manifester

Enfin, suite à un mauvais reportage, tous les recours du droit à l’organisation sont possibles. Manifestations, lobbying, pétitions avec signatures de tout un quartier : les moyens existent et sont nombreux. Une pétition pourra être envoyée à la rédaction du journal… mais aussi à son concurrent ! Ce dernier peut tout à fait en faire un papier. Il est en effet sensé de jouer des contradictions qui existent dans le milieu.

Physique

Se rendre en personne à la rédaction, et manifester son mécontentement de façon pacifique, est une autre technique. Les médias ont en effet tendance à oublier que les individus existent, une fois que le reportage est fait. Il est bon de se rappeler physiquement à leur bon souvenir. Par ailleurs, rien ne vous empêche de faire vous-mêmes des reportages …

Créer ses propres médias

Voir petit mais se lancer

Si se lancer dans l’aventure immédiate de faire paraître son journal en kiosque est risqué, on ne peut que conseiller de débuter à petite échelle. Créer des fanzines, des radios associatives locales permet de se former, de s’entraîner. Des médias peu connus sont ainsi d’une qualité remarquable. En presse écrite, nous pouvons citer Fumigène, journal en Normandie, le groupe de rap La Rumeur qui a lancé son propre journal. En radio, Droit de Cité à Mantes la Jolie, ou Motivés qu’a lancé Zebda sont marquantes. En télévision enfin, citons Télécités, Altermédias, qui sont chacune à sa manière une expérience exceptionnelle. Même si l’initiative “se plante” au bout du premier numéro, elle est très formatrice.

Mélange

Un certain nombre des membres de l’équipe peuvent être journalistes de formation, mais pas forcément tous. Vous gagnerez en effet à jouer sur les synergies, à laisser s’exprimer des non-journalistes et laisser la possibilité aux uns et aux autres de sortir de leurs habitudes. Par ailleurs, certains en feront peut-être leur métier, intégrant de grandes rédactions nationales. De là aussi, ils pourront à leur manière changer l’image du quartier.

Un coup de projecteur sur l’âme du quartier

Boîtes de taxis collectifs, assos d’aide aux locataires en galère, petit restau…les quartiers populaires voient fleurir des projets extrêmement dynamiques, même si ces derniers sont moins pérennes qu’ailleurs. Agir sur l’image de son quartier, ce peut être parler de ces initiatives qu’on ne voit pas d’habitude.

Faire des portraits des habitants dont les parcours de vie sont riches et, parce qu’ils ont vécu dans des pays divers, qu’ils ont traversé des épreuves ou ont fait aboutir des projets, est une autre façon de “rendre un peu d’âme au béton”. La tendresse, l’amour, dont on parle peu au sujet des banlieues, gagnent ainsi à être exprimés. C’est aussi ça, l’énergie d’un quartier.

Respect Magazine est un magazine de culture et de société qui parle notamment de la jeunesse urbaine française. Son but : créer des passerelles entre les quartiers populaires et l’ensemble de la société, lutter contre la ghettoïsation et les stéréotypes, mettre en lumière les initiatives qui recréent du lien social, du dynamisme et de la créativité culturelle. Edité par l’association Respect, il est réalisé par des artistes, des acteurs sociaux et associatifs, des étudiants et des journalistes. Son slogan : “décoloniser les imaginaires”, apprendre à vivre ensemble.

Pour en savoir plus : www.respectmag.net