La petite cuisine du pain perdu (ou comment venir en aide aux plus démunis)

Fiche pratique

Quelques boulangeries acceptant de céder leurs invendus la nuit venue, une pincée de bénévoles prêts à partir sillonner la ville pour les offrir à ceux qui en ont besoin, et surtout une bonne dose d’envie de changer notre rapport à l’autre… Voilà la recette du Pain perdu ! Cette association parisienne a initié le concept de distributions ambulantes. Un principe qui ne demande qu’à faire des émules dans d’autres villes. A vous de jouer !

1. Mettre la main sur ceux qui mettent la main à la pate

Pas de pain, pas de distribution. Votre première mission sera donc de trouver une ou plusieurs boulangeries prêtes à vous offrir leurs invendus.

Choisir sa boulangerie

En ville, les boulangeries se multiplient comme des petits pains. Vous pouvez donc vous permettre d’être (un peu) exigeant. Visez les établissements proches du lieu de distribution afin de ne pas avoir à traverser la ville avec votre cargaison de quiches et de sandwichs. Ne prenez pas un commerce trop petit, il ne pourra pas vous donner suffisamment de nourriture pour une distribution.

Si vous avez des connaissances dans le coin, demandez-leur s’ils ont entendu parler d’un boulanger sympa et, au contraire, qui sont les acariâtres à éviter. Car pour que le partenariat se passe bien, vous avez tout intérêt à vous adresser à des personnalités agréables.

Convaincre le boulanger

D’abord, pas de panique : vous avez peu de chances de vous retrouver devant un interlocuteur qui ouvrira des yeux ronds comme des cookies en vous écoutant exposer votre projet. De très nombreux établissements ont l’habitude d’offrir leurs invendus une fois leurs portes closes.

Choisissez cependant une heure creuse pour venir vous présenter, afin de déranger le moins possible, et commencez par présenter succinctement votre association et votre projet. Si le boulanger n’a pas le temps de discuter tout de suite, laissez-lui vos coordonnées ou proposez-lui de repasser à l’heure qui l’arrange. Par souci d’efficacité, vous pouvez aussi faire comme l’association Pain Perdu, qui a par exemple imprimé un petit prospectus résumant le principe, l’action et l’organisation de la structure.

Si la discussion prend et que le boulanger semble intéressé, votre message doit être clair : s’il accepte de vous rendre service, vous ferez en sorte que ce bon geste ne vienne pas perturber l’exercice normal de son activité. Si vous sentez que vous êtes face à mur, laissez tomber : inutile de tenter de convaincre les réfractaires. Si, en revanche, vous sentez votre interlocuteur séduit par le projet mais dubitatif quant à l’organisation, voici quelques arguments pour le rassurer.

  • La récupération des invendus peut avoir lieu une fois par semaine, à jour fixe, de préférence celui précédant leur fermeture hebdomadaire.
  • Un interlocuteur unique s’occupera des relations avec son établissement et le préviendra à l’avance si la distribution n’a pas lieu.
  • Vous vous engagez à distribuer toutes les denrées dans la soirée afin de ne risquer aucun problème sanitaire.

Quelques exigences sur la marchandise

Selon la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), responsable des questions d’hygiène dans la restauration, il n’existe aucune objection à la distribution d’invendus des boulangeries à la seule condition que les denrées soient comestibles. L’organisme met en effet en garde contre les commerçants qui, sous couvert d’une bonne action, voudraient se débarrasser de denrées avariées.

Bien que cela soit extrêmement rare, veillez quand même à la qualité des produits. Si les viennoiseries et gâteaux secs ne présentent aucun danger, tout ce qui contient de la crème ou de la mayonnaise peut en revanche très vite passer du stade « miam »’ à la case « gastro ». N’hésitez donc pas à jeter tout ce qui vous paraît suspect. Et si le problème se reproduit un peu trop souvent, pensez à changer de généreux donateur.

Enfin sachez que le pain est ce qui s’écoule le plus difficilement si vous le distribuez seul. Pas la peine, donc, d’en récolter des brassés. S’il vous en reste sur les bras, sachez cependant que les soupes populaires manquent souvent de baguettes à donner avec leurs repas chauds et seront donc ravies de récolter ce qu’il vous reste.

Entretenir de bons rapports

Toute relation fondée sur le don est fragile, dans la mesure où elle ne tient qu’à la bonne volonté de celui qui offre. A votre charge donc de maintenir de bonnes relations avec votre interlocuteur, en veillant à ne jamais donner l’impression d’abuser de la situation. Ne réclamez pas non plus : c’est un don, pas un dû !


2. Trouver des cuisiniers qui ne gâtent pas le potage

L’idée des créateurs du Pain perdu était de faire de l’association une structure aussi souple que possible pour les bénévoles : pas de jours fixes, pas d’obligation de s’engager sur le long terme, pas de formation pointue… Un système qui séduit nombre d’étudiants curieux, mais a les défauts de ses qualités : dur, dur, dans ces conditions, de fidéliser la clientèle !

Trouver les bénévoles

Puisque l’association n’oblige personne à s’engager sur une durée déterminée, celle-ci se doit de renouveler en permanence le « stock » de bénévoles sur lesquels elle pourra s’appuyer le jour des distributions. Un exercice qui implique d’être un brin créatif. Il y a bien sûr la traditionnelle distribution de tracts en amphi, mais ça n’est pas très efficace selon Pain Perdu. La permanence sur les forums associatifs permet quant à elle de rencontrer des étudiants et de leur parler du projet, mais donne assez peu de résultats concrets. La valeur sûre reste donc le bouche à oreille, le bénévole qui aura tenté l’expérience une fois et qui aura conseillé à un copain de faire de même, qui conseillera à son tour une de ses connaissances, etc.

Pour encourager ce processus, rien de tel que d’organiser des évènements festifs. En décembre, Pain perdu organise ainsi un dîner dans un restaurant associatif prêté aux assos qui souhaitent y organiser des évènements. Anciens et futurs bénévoles, connaissances proches et lointaines… tous se retrouvent autour d’un repas pour se rencontrer, découvrir (ou présenter ) le projet, se motiver mutuellement…

Organiser le roulement des bénévoles

Si personne ne s’engage à faire tourner la structure, l’édifice s’écroule. Impossible d’être crédible auprès d’une boulangerie sans un interlocuteur fixe et sérieux, impossible de coordonner les bénévoles si personne ne se charge d’organiser les plannings et de répartir les tâches.

Il va donc vous falloir trouver les quelques perles rares qui accepteront, sur la durée et avec un engagement ferme cette fois, d’assumer la lourde tâche de gérer les relations avec une boulangerie (voire, ô miracle, plusieurs boulangeries). Leur rôle : s’assurer qu’un nombre suffisant de bénévoles seront présents pour recueillir la marchandise, prévenir le boulanger en cas de désistement…

Pour faciliter le contact avec les bénévoles, pourquoi ne pas créer un site Internet ou un groupe FaceBook sur lequel ceux qui veulent participer pourront être informés des jours et lieux des distributions, et des coordonnées de la personne à contacter pour « s’inscrire ».

Faut-il former les bénévoles ?

Parce qu’elle a vocation à favoriser des liens simples, spontanés et personnels entre bénévoles et sans abris, Pain Perdu a délibérément exclu toute formation des jeunes participants. Quelques précisions peuvent néanmoins s’avérer importantes : éviter le discours paternaliste et ne pas se mettre dans la peau d’assistant social ne va pas de soi lorsque l’on s’adresse à des personnes aussi éloignées de notre mode de vie. Préciser aux équipes de distribution qu’elles devront faire cet effort peut être utile même si, en dernier lieu, il leur reviendra de trouver les moyens d’y parvenir.

Cette posture n’exclue cependant pas le fait que les bénévoles puissent répondre à des demandes matérielles concrètes : où dormir quand il fait froid, est-ce qu’il existe des endroits où laver son linge gratuitement… Pour permettre à vos bénévoles de pouvoir répondre à ces quelques questions de base, renseignez-vous en amont sur les centres et numéros d’urgence de votre région et communiquez les informations nécessaires aux différentes équipes.


3. Faire des kilomètres à pied sans user ses souliers

Pain Perdu est une des seules associations à proposer une distribution de nourriture ambulante. Cette mobilité est très importante : en allant chercher les sans-abri sur leur « territoire », vous créez un rapport très différent de celui qu’ils peuvent avoir avec les bénévoles de centres plus institutionnels.

Constituer les équipes

Une équipe doit compter au minimum deux personnes. Certes, un bénévole seul pourrait, en pratique, effectuer la distribution sans aide, mais ça n’est pas très motivant… En revanche, évitez les groupes de plus de trois personnes : le nombre peut potentiellment effrayer les sans-abris et empêcher une discussion de se nouer. Enfin, dans la mesure du possible, tâchez de ne pas envoyer deux novices ensemble : mieux vaut privilégier des binômes ancien / nouveau.

Trouver les sans-abris

La question peut paraître absurde, mais vous vous rendrez vite compte que, contrairement aux idées reçues, on ne voit pas des sans abris « partout ». Ils sont souvent plus difficiles à rencontrer qu’on ne le pense, d’autant qu’ils ne se retrouvent pas aux mêmes endroits selon les saisons.

Quelques petits tuyaux pour ne pas passer votre soirée à errer sans succès : les églises sont souvent fréquentées ceux qui demandent l’aumône ; en hiver, cherchez les endroits où il fait chaud (métro, bouches d’aération…) ; en été, les endroits frais (galeries marchandes, coins ombragés des jardins…).

Reconnaître les sans-abris

Défaites-vous de vos clichés : la plupart des sans-abris sont des sans papiers, des chômeurs récents, des jeunes sans attaches, voire des RMIstes ou smicards n’ayant pas les moyens de trouver un logement. Les services d’aides ayant évolué, ils ont aujourd’hui les moyens de rester propres et de s’habiller décemment. Il est donc parfois difficile de savoir avec certitude si ce monsieur qui attend le métro depuis une heure vient de se faire poser un lapin ou compte passer la nuit sur le quai. A vous de trouver un moyen de lui proposer à manger sans le vexer. La plupart du temps, la meilleure solution est encore la simplicité « Bonjour, nous distribuons des sandwichs, êtes-vous intéressé ? »

Discuter sans déranger

Dans la majorité des cas, ce sera à vous d’entamer le dialogue, de montrer que vous n’êtes pas là uniquement pour distribuer à manger. Pour le reste, pas de règle : à chacun son caractère et sa manière d’envisager les rapports humains. Ne vous forcez pas à tenir une conversation dans laquelle vous ne vous sentez pas à l’aise et de même, n’insistez pas pour parler avec ceux qui n’en ont manifestement pas envie. Même si la conversation semble bien lancée, attention à ne pas gêner votre interlocuteur : si vous vous trouvez à un endroit où il mendie, votre présence peut le déranger. Sachez vous retirer au bon moment.

Voilà, vous avez maintenant tous les ingrédients pour un Pain Perdu a priori inratable… N’hésitez pas à y ajouter votre assaisonnement personnel !


Pour plus d’infos, lisez cet article de Say Yess qui contient de nombreux moyens d’action pour pouvoir aider les sans-abris, à notre niveau !