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Interview de Sylvain Péchoux, chargé de mission pour le réseau AMAP Ile-de-France
12 Juillet 2010 - EnvironnementSur le même thèmeComme toutes les AMAP, celles qui naissent sur les campus, ont souvent comme principale difficulté la recherche d'un agriculteur de préférence bio – souvent un maraîcher. Le problème apparaît dans toutes les grandes métropoles. Il est accentué en Ile-de-France où le marché est saturé. La demande de maraîchers dépasse largement l'offre et les groupes étudiants qui en recherchent en pâtissent. Souvent moins stables qu'une AMAP de quartier en raison d'un fort turn over et d'autres spécificités inhérentes au monde étudiant, les AMAP Campus n'attirent pas nécessairement les agriculteurs, notamment quand ceux-ci s'installent ou sont trop éloignés du lieu de distribution.
Malgré tout, des solutions concrètes émergent. Le Réseau AMAP Ile-de-France expérimente pour la deuxième année consécutive une couveuse d'installation, qui permet de tester en toute sécurité une activité, dans un contexte local de croissance de l'offre d'agriculteurs. Sylvain Péchoux, chargé de mission responsable du projet, nous explique les tenants et les aboutissants de cette initiative novatrice croisant économie solidaire et secteur agricole, récompensée par le jury CréarîF 2008.
Animafac : Dans quel contexte un projet d'accompagnement à l'installation par le Réseau AMAP IDF de nouveaux actifs agricoles est-il né ?
Sylvain Péchoux : La première AMAP francilienne apparaît en 2003 et le réseau naît en 2004. La capacité de production en maraîchage biologique de l'Ile-de-France a été saturée par les AMAP dès 2006, poussant les groupes à aller chercher loin leur producteur. Quelques insuffisantes conversions en agriculture biologique et installations ont eu lieu. Le réseau regorgeait de personnes investies dans le secteur de l'économie solidaire dont certaines ont commencé à parler de couveuse d'activité. Aujourd'hui, 140 groupes sont adhérents et environ 300 fiches groupes attendent face à une capacité de production limitée.
Qu'est-ce qu'une couveuse d'activité ?
La couveuse permet de tester une activité économique et d'apprendre à entreprendre avant une installation définitive. Ça existe depuis la fin des années 1990 avec des cadres légaux institués pour tester une activité. Avant, les gens commençaient une activité au black pour ne pas perdre les Assedic. Les couveuses sont nées pour légaliser le test d'une activité et permettre la marche arrière sans avoir à déposer le bilan. L'installation est progressive et ne permet pas de dégager des revenus immédiats. La couveuse permet de mûrir, reporter ou changer un projet.
Quelles sont les spécificités juridiques des couveuses ?
Dans une couveuse, quelle qu'elle soit, on est entrepreneur à l'essai, on ne déclenche pas de procédure de création d'entreprise et on n'a pas de n° de SIRET. La structure met à disposition son entité juridique. C'est différent d'une pépinière ou d'un hôtel d'entreprises. Ces deux dernières structures servent à aider une entreprise à prendre son envol. La couveuse intervient en amont de la création d'activité.
Cette structure de l'économie solidaire est-elle adaptée au monde agricole ?
Le secteur agricole a ses spécificités, son système de protection sociale, ses aides, son ministère, etc. Il a longtemps été éloigné des innovations du reste de l'économie. Tout ce qui a été inventé dans le champ de l'économie solidaire n'est pas passé dans le monde agricole, notamment les couveuses.
D'où sont issus les agriculteurs qui souhaitent s'installer ?
Les personnes qui voulaient s'installer en agriculture biologique ne sont pas issues du monde agricole et ont au mieux une petite formation théorique. L'AMAP est en agriculture un des modes de production les plus complexes. Cultiver une cinquantaine d'espèces de légumes différents sur une année entière est ardu. Un maraîcher bio qui vend à Rungis produit une dizaine de sortes de légumes. Les gens ont très peu de fonds à investir, ils ont parfois plus de quarante ans. Les aides à l'installation agricole de l'Europe, particulièrement la dotation jeunes agriculteurs, nécessitent d'avoir moins de quarante ans, un diplôme agricole qui atteste de compétences et une surface cultivable importante. Ces dispositifs agricoles ne correspondent pas aux profils de ces nouveaux actifs, c'est pourquoi nous sommes partis sur l'idée de développer une couveuse.
Cette initiative a-t-elle des équivalents sur le territoire national ?
Entre 2006 et 2008, ces questions se sont posées dans plusieurs régions françaises, à l'initiative de réseaux agricoles alternatifs et de structures du développement rural. Un groupe de travail du CELAVAR - Comité d'Étude et de Liaison des Associations à Vocation Agricole et Rural – auquel nous participons vient de produire un document sur le test d'activité en agriculture. Des couveuses existent sur certains territoires (Béarn, Drôme, Régions Centre et Nord-Pas-De-Calais) et des projets sont en gestation ailleurs (Gard, Limousin et Val-de-Loire). Actuellement, aucun autre réseau d'AMAP ne porte de projet de couveuse, mais certains y réfléchissent.
Comment a été menée la recherche de terres pour la couveuse francilienne ?
J'ai été embauché en 2008 pour mettre en place le dispositif après la réalisation d'une étude de faisabilité. Un gros projet a été déposé à Flins-les-Mureaux (Yvelines) où 140 ha appartenait à la Mairie de Paris et étaient disponibles pour l'agriculture biologique. Le projet était ambitieux : couveuse, grande exploitation et ferme pédagogique mais nous cela n'a pas pu aboutir. Après avoir reçu un prix d'économie solidaire de la Région, nous avons logiquement cherché à nous installer sur des terres de la collectivité, en vain. Bredouilles, nous avons débuté sur l'exploitation d'un agriculteur du réseau.
Comment se sont déroulés les premiers pas ?
Courant 2009, nous avons expérimenté le dispositif en Seine-et-Marne avec une nouvelle association, Les Champs des Possibles, pour deux jeunes candidats – un garçon et une fille, puis un autre est arrivé en septembre. Nous avons essuyé les plâtres sur les financements, sur le statut des personnes et sur la pédagogie d'accompagnement. La couveuse accompagne les candidats, s'occupe des aspects administratifs et se trouve sur plusieurs lieux de la région. Le deuxième site est au Tremblay-sur-Mauldre (Yvelines).
Comment sont sélectionnés les candidats ?
En 2009, toutes les procédures n'ont pas été mises en place. Les personnes passeront par une période de pré-couveuse, un temps de travail et d'inter-connaissance avec les lieux qui les accueilleront. La période en couveuse oscille entre un et trois ans. Il vaut mieux qu'il y ait un bon feeling avec l'agriculteur tuteur. Un comité de sélection sera mis en place.
Quel est le statut d'un couvé ?
Entrepreneur à l'essai. C'est un statut reconnu par une loi de 2003 via le Contrat d'Appui aux Projets d'Entreprise (CAPE). Le couvé conserve ses droits. Il relève de son régime de prestations sociales antérieur et peut toucher les revenus de sa nouvelle activité. Le régime de sécurité social agricole est la Mutualité Sociale Agricole (MSA). Elle a ratifié les décrets d'application de la loi de 2003, mais l'information n'est pas descendue. C'est encore laborieux de signer ce type de contrat. L'an dernier, les couvés étaient temporairement en contrat aidé, Contrat d'Accès à l'Emploi (CAE).
De quels autres avantages bénéficient les couvés ?
Ils ont des moyens de production – fonciers et matériels – ainsi qu'un triple accompagnement : technique, de comptabilité-gestion et de suivi du projet de vie.
Nous souhaitons que l'accompagnement technique soit réalisé par un agriculteur et non un technicien. Ça nous limite dans nos capacités d'accueil. Pour les projets à venir, nous aimerions, dans une perspective de transmission des savoirs entre générations, mobiliser des agriculteurs retraités. Un référentiel métier est en cours d'élaboration. Pour la comptabilité-gestion, nous travaillons avec un centre de formation agricole qui suit les candidats et leurs projets. Chacun a sa propre compta et peu suivre son activité. Le suivi du projet de vie permet de s'interroger sur les besoins de formation complémentaire et sur les motivations du candidat.
Après une petite année, quelle est le bilan pour les trois candidats accueillis ?
Le plus difficile pour les trois couvés fut de se rendre compte du décalage entre un temps paysan et un temps citadin, entre un mode de vie agricole et non agricole. Des trois candidats que nous avons accueilli, une, prête, s'est installée. Un autre trouvait que c'était trop tôt. Il a été employé dans un jardin d'insertion. Son expérience a été valorisée. Il continue de tester son envie dans le cadre d'une activité salariée. Le dernier est toujours en couveuse.
Qu'en est-il des problèmes franciliens de foncier ?
L'ambition est d'avoir de nouveaux sites pour pouvoir accompagner plus de porteurs de projet. Des collectivités veulent mettre à disposition du foncier ainsi que des agriculteurs en conventionnel qui ont des exploitations de plus de 180 ha – trop juste pour vivre. Ils mettent quelques hectares à disposition pour des maraîchers bio. Le coût du fermage est aussi intéressant que trois hectares mal vendus. Du foncier se libère et les candidats à l'installation sont de plus en plus nombreux ! A Brie-Comte-Robert (Seine-et-Marne), la formation en maraîchage bio était totalement marginale il y a encore deux ou trois ans. La dizaine d'élèves cherchait à s'installer hors Ile-de-France : Hérault, Ardèche, etc. Cette année, deux sessions de formation ont été ouvertes pour quarante candidats dont beaucoup veulent s'enraciner en Ile-de-France. En complément de la formation théorique, nous sommes une école d'application pratique.
Quelles sont les perspectives de développement ?
Une couveuse classique développe des moyens comme un(e) comptable, un(e) gérant(e) et un(e) secrétaire pour soixante-dix couvés. Nous n'aurons jamais soixante-dix couvés car c'est soixante-dix fois trois hectares et soixante-dix fois du temps à trouver par des agriculteurs. Dans une couveuse classique les gens restent en moyenne six mois et viennent apprendre à entreprendre. Là, ils viennent apprendre un métier. Un informaticien qui entre en couveuse vient découvrir l'entrepreneuriat et tester son marché. Il connaissait son métier avant de venir. La couveuse d'installation est un peu hybride entre une structure pratique de formation et de test d'activité.
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