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Journal de bord du voyage à Auschwitz - samedi et dimanche
26 Avril 2007 - CitoyennetéSur le même thèmeSamedi, la visite du camp d’Auschwitz-Birkenau
Départ de l'auberge de jeunesse
6h-7h L'afflux matinal aux douches s'est finalement bien passé. Lève-tôt et lève-tard s'échelonnent dans un ballet plus ou moins réveillé.
8h Le jeu du moment : trouver le petit restaurant où l'on prend le petit dèj. Certains ont retenu le parcours indiqué la veille sur une carte de la ville, pour d'autres, c'est un peu plus laborieux. A force de chassés croisés une troupe finit par trouver l'entrée d'où émanent de bonnes odeurs de café.
Les accros de nutella se délectent des gros pots qui trônent sur les tables. Rapidement à nouveau, les rues. Sous la lumière du jour, le tramway de Cracovie exhibe ses charmes, les petites boutiques de chocolat-pâtes-vodka aussi.
Iannis et Tal, les historiens dont nous avons bu les paroles au mémorial de la Shoah, sont là : ils ont pris l'avion avec nous de Paris. Leur bonne humeur est contagieuse. Ho, hisse dans les deux cars qui, stationnés devant l'auberge, nous attendent.9h Le car démarre, pour un trajet d'une heure. Voisins et voisines font mieux connaissance, échangent salutations associatives et blagues de voyage. Par la fenêtre, la campagne défile.

10h Auschwitz-Birkenau, on y est. Sous nos yeux, une grande bâtisse rouge. Les rayons de soleil donnent au tout une atmosphère surréelle. Rires pour exorciser, regards. Démarches mal assurées. Certains prennent déjà des photos, acroupis sur les rails.Après ce temps d'aterrissage et d'apprivoisement des lieux nécessaire, Iannis et Tal nous emmènent pour une boucle pédestre chargée de sens : nous nous éloignons du camp, prenant le chemin que faisaient les déportés à l'envers. Nous ferons une pause à l'endroit où les convois s'arrêtaient, déversant leur flot de déportés depuis toute l'Europe. Puis nous reprendrons cette fois-ci dans l'autre sens le chemin que les déportés parcouraient à pied, avant d'être sélectionnés soit pour le camp de travail soit pour la chambre à gaz.

"Eux c'est leur vie quot' quoi"
Les semelles crissent sur le gravier, on marche, le camp derrière nous. A la vue des maisons qui bordent la route, Ahmed s'interroge sur le lien que les habitants entretiennent avec ce lieu de mémoire.Sur la question du terme "génocide"
Iannis, le Cambodge, un génocide ou pas ?
"Vous êtes ici sur un quai, c'est ce qu'on appelle la Judenramp"
Iannis plante le décor :" Ils ne se doutent absolument pas de l'endroit où ils arrivent."
"Ils ont tout pris, tout volé".
On refait le chemin dans l'autre sens, parcourant les derniers mètres que les déportés faisaient en train avant d'arriver au camp. "Ce sont les déportés eux-mêmes qui ont construit le camp, qui ont construit ces rails", explique Yannis. "C'est bien rationnel", commente une associative : tout était pensé.
"Notez que parmi ceux qui sont arrivés par le premier convoi qui part le le 17 mars de France et arrive à Auschwitz le 1er avril 1942, et bien fin avril, plus de la moitité est morte."
"On est au milieu de nulle part"
A l'entrée, Tal nous décortique avec la rigueur qui est sienne le plan du camp. L'occasion de mieux comprendre le complexe d'Auschwitz, en réalité une myriade de camps. Et son histoire : du camp pour prisonniers polonais tel qu'il avait été pensé au départ, au camp de concentration et d'extermination tel que les Russes l'ont découvert à la fin de la guerre, il a constemment évolué.
Tal précise avant de rentrer à Birkenau : "Vous allez visiter deux lieux en même temps : un camp de concentration, et un centre de mise à mort. Et c'est pas la même chose. Pour certaines personnes qui arrivent, elles vont survivre. Dans des conditions effroyables, mais elles survivent. Pour d'autres, une ou deux heures après leur arrivée, ce sont des morts.""Vous êtes d'ou en France ? De partout !"
Notre peloton se scinde en trois groupes pour suivre des accompagnateurs polonais francophones durant la visite du camp. Wojtech sera notre guide.
"Les prisonniers étaient l'un à côté de l'autre, sans intimité, sans dignité"
On commence par visiter le baraquement où les déportés qui arrivaient au camp de concentration étaient mis en quarantaine. Et d'abord, les latrines.Le débat Nous sommes effarés. Avec le système des Kapos, déportés qui coopèrent et facilitent la discipline, il suffit de 3 ou 4 000 SS pour contrôler un camp de 130 000 prisonniers. "C'est en bois, aujourd'hui on casserait tout !" Un débat animé suit. Pas si simple : le système des kapos pour régir l'univers concentrationnaire avait été pensé dès 1933, les déportés étaient affaiblis, déhumanisés, travaillaient 11h par jour, avaient la diarée, ne parlaient pas la même langue, avaient une espérance de vie de 3-4 mois, voyaient des exécutions sommaires quotidiennes... Et malgré tout ça, de nombreuses insurrections ont eu lieu dans les camps.

C'est facile d'être solidaire à l'université, à l'école Mais là... "Tout se vendait, en fait, les gamelles, les morceaux de fil, les chaussures" explique Sarah, qui a lu Si c'est un Homme de Primo Lévy.Les chambres à gaz. Tout est fait pour éviter la panique : illusion de prendre sa douche une fois sur place, quantité de baraquements rassurants, point d'eau maquillé en piscine... Les déportés, s'ils avaient parfois entendu parler des chambres à gaz, se disaient en regardant par les ouvertures du train qu'ils ne devait pas être arrivés dans des camps de ce type-là.

Arbeit macht frei. On passe sous le fameux portique "Arbeit macht frei". Cette entrée que nous avons tous en tête, a été en fait construite fin 1944.
Une fois dans Auschwitz 1, nous découvrons les différents suplices qui étaient réservés aux prisonniers politiques polonais, que Radija de Dijon évoque dans son interview.
Wojtech évoque aussi un espace dit le "Canada", en référence au film La ruée vers l'or, où sont triées par des déportés juifs toutes les affaires qui étaient confisquées aux juifs quand ils descendaient du train

Les lunettes amoncelées, telles des araignées à mille pattes. La visite se termine par le musée d'Auschwitz, où sont exposés les milliers de chaussures, de cheveux, de valises, de lunettes trouvés entassés dans le Canada par les Russes à la fin de la guerre, et qui étaient réutilisés par les nazis pour soutenir l'effort de guerre.
Nous découvrons aussi des milliers de photos des juifs tués à Auschwitz exposées sur un mur, qui retracent leur vie avant la guerre : les sorties en famille, le soleil, les lettres, les amours, les envies d'études et d'avenir, les amitiés. Une formidable joie de vivre émane de ces photographies.

17h Départ. On se rassemble de nouveau devant le car. Marion, qui a oublié le cache de sa caméra dans la chambre à gaz, repart le chercher. Le camp est presque désert désormais. Soudain, alors qu'elle y était rentrée sans apréhension aucune avec le reste du groupe quelques minutes plus tôt, elle n'ose plus y pénétrer. Allez, on inspire, on y va, c'est bon, c'est récupéré. Le car démarre.
18h Le quartier juif de Cracovie. Une fois arrivés à Cracovie, ceux qui ont encore quelques forces suivent une guide polonaise dans les rues chaleureuses du quartier juif. Du moins dans ce qu'il reste de ce quartier juif historique : si la ville comptait 65000 juifs avant la guerre, elle ne compte aujourd'hui que 160 familles juives. Cette balade nous emmènera dans la petite cour où Spielberg filma des scènes reproduisant le ghetto de Varsovie dans son film "La liste de Schindler", et en particulier le fameux escalier sous lequel se cachent les héros. A la fin du parcours, elle nous laisse avec un conte philosophique, dont voici la teneur :
Isaac vivait dans une forêt reculée, et était très pauvre. Toutes les nuits, il faisait le même rêve étrange : il se rendait sur un pont de Cracovie, et il y trouvait un trésor. Il aimait son foyer et ne l'aurait quitté pour rien au monde. Un jour pourtant, tenaillé par la faim, il se décida à partir. Après des jours de marche, il gagna le pont de Cracovie. Il y resta lundi, rien ne se passa. Il y resta mardi, rien ne se passa. Mercredi, jeudi, vendredi et samedi non plus. Le dimanche, un homme qu'il croisait chaque jour vint lui demander ce qu'il faisait là. Isaac lui expliqua son rêve. L'homme explosa de rire : "C'est complètement insensé ! Moi-même, je rêve toutes les nuits qu'un pauvre nommé Isaac creuse sous l'arbre de son jardin et y trouve un trésor, je ne vais pas me mettre à la recherche de tous les Isaac de ce pays !". Isaac se précipita chez lui et trouva dans son jardin le fameux trésor.
"Vous-même êtes venus de France jusqu'ici, peut-être trouverez-vous à votre retour le trésor qui se cache chez vous ! conclut-elle.20h Repas ensemble, dans une bonne auberge polonaise où l'on échange avec les serveurs en... allemand. "Ein klein bier bitte" : on éponge la fatigue dans les discussions et les rires partagés.
Dernière nuit à Cracovie. Certains prennent l'air nocturne, rigolent ensemble et évacuent les émotions de la journée en prenant un verre ou en se défoulant sur la piste de danse. La nuit cracovienne est décidément cosmopolite et très vivante, nous découvrons un pays de la "nouvelle Europe" en plein essor, dont la jeunesse n'aspire qu'à vivre, à croquer cette existence à pleines dents.
Dimanche, le retour
10h. Les uns et les autres tentent de liquider leurs derniers zlotys à l'aéroport de la manière la moins stupide possible. A ce jeu, on ramène des boîtes de chocolats fourrées de pâte gluante à la fraise ou à la banane ou, moins périssable, des journaux en polonais. L'attente est propice pour interroger au micro des responsables associatifs et nos deux historiens.
12h. Après les oublis et pertes de carte d'identité de rigueur (heureusement, le consulat donne un laisser-passer), nous embarquons pour Paris. Cracovie se fait de plus en plus petite du hublot. Les bagages solidement chargées de documents photographiques, sonores et vidéos, chacun essuie une larme intérieure, se détend en faisant la hola dans l'avion.
14h. Orly, les adieux. Enfin les au-revoir : dans deux semaines, les quatre-vingts responsables associatifs de la France entière se retrouvent à Paris, pour mettre réfléchir aux projets qu'ils mèneront en tant qu'ambassadeurs. Le temps de digérer tout ça. Et de dormir.
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