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2012 est à vous : prends la parole !
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du 1 Juin 2012 19:00
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Posté par Arts Dreams
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au 30 Juillet 2012 01:00
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Journal de bord du week end de formation à Paris
18 Mai 2007 - CitoyennetéSur le même thèmeSamedi, 10h. Sur les trottoirs ensoleillés parisiens de la rue Saint Claude, arrivée échelonnée des quatre-vingts responsables associatifs de toute la France.
Sourires quand on aperçoit les premiers visages, à l'entrée du centre Bernard Lazare, où nous convergeons après le week-end passé à Auschwitz, pour la deuxième partie du programme. But de ces retrouvailles : continuer à approfondir nos connaissances sur la Shoah et les génocides, et nous poser la question de comment transmettre, alors que chacun va organiser des événements de sensibilisation dans sa ville. Café croissants pour tous.10h30 Mélanie prend la parole sur le déroulement du week-end et invite d'abord à revenir sur le voyage en Pologne : c'est allé très vite, on ne se connaît même pas tous. Il est donc indispensable de prendre la matinée pour exprimer son ressenti sur le périple et se présenter les uns aux autres. Le micro tourne, chacun se lâche. "Le seul écueil de ce tour de table c'est qu'à la fin on a l'impression d'avoir assisté à une grande réunion d'alcooliques anonymes, mais on assume". Le résultat témoigne de la richesse du groupe qui a participé à l'aventure. Et annonce déjà les actions à venir.

"Clic, c'est dans la boîte." Pendant que le tour de table se déroule, Elsa organise le photomaton, pour garder une trace visuelle de tous ceux qui ont participé.
12h30 Les estomacs gargouillent ? La caravane se met en branle, on emporte sacs de pains, de fruits et de chips.
13h, Pique-nique place des Vosges, à 5 minutes de là. Le soleil tape, un atelier de tartinage de tarama-enfournage de fromage dans les baguettes-et distribution de taboulé se forme. Mais très vite, une parfaite non-organisation étudiante prend place sur la pelouse, des petits groupes finissent par se ménager un repas à peu près équilibré, entre deux discussions.

13h45 Juste avant de repartir, un joyeu drille lance l'idée d'une photo de groupe. Allez, tous en rangs ! Les touristes qui nous entourent ont du mal à deviner notre pays de provenance. Ils nous sourient, l'air complice.
14h Retour en trombe dans les locaux. Frida Wattenberg, un sacré bout de femme née en 1924, nous parle de son expérience de la résistance juive en France et en Europe. Avec le sens du détail, elle nous raconte les étapes de son engagement dans des actions de résistance, alors qu'elle n'a que 16 ans.

L'appel du général de Gaulle. Le fameux. Elle l'entend dans une cave à Poitiers, où elle est pensionnaire au lycée, en 3e. "Dans cette cave il n'y avait que des vieillards, des femmes et des enfants. Les vieillards avaient fait la guerre de 14-18 et discutaient entre eux. Ils pensaient qu'un accord existait entre Pétain et De Gaulle, l'un étant resté en France et l'autre étant parti à l'extérieur pour pouvoir jouer sur les deux tableaux", se rappelle-t-elle. " Comme quoi, on n'avait pas tous la même lecture de l'appel du 18 juin 1940."
"On va te casser la gueule". Juillet 1940 : elle rentre à Paris dans sa famille, la capitale est occupée depuis juin. Une copine lui propose de faire partie de leur toute nouvelle cellule gaulliste. Frida accepte. Elle polycopie des tracts avec l'aide de leur prof d'anglais. C'est ainsi qu'elle participe au soulèvement du 11 novembre puisqu'elle colle sur le tableau de sa classe, le 10 novembre, une affiche rédigée relayant l'appel des étudiants à manifester. "Tous les étudiants sont solidaires pour que vive la France". Une fille de la classe, "qui était doriotiste", s'est levée et est allée déchirer l'affiche. "On lui a dit : on va te casser la gueule".
Nager dans l'Yvette. Frida Wattenberg rejoint l'OSE (Oeuvre de secours aux enfants), qu'elle avait connu quand elle était petite. L'OSE, qui date de la révolution de 1905 en URSS, a été créée pour venir en aide aux enfants qui traînaient dans les rues à l'époque, dans la plus grande misère. En 1940 en France, c'est le cas pour les enfants juifs qui sont privés de tout : interdiction d'entrer dans les squares, les piscines, les musées... "Ils erraient dans les rues de 6h du matin quand le couvre-feu était levé, à 8 heures du soir, quand le couvre-feu tombait". Elle emmène les enfants dans la vallée de Cheuvreuse ou à Gif sur Yvette pour leur apprendre à nager.
Témoin de la première grande rafle du Vel d'Hiv, elle aide quelques heures par semaine un élu à faire des fausses cartes d'identité pour les familles juives. Avec une veste sans étoile jaune, elle accompagne aussi Gare de Lyon, Gare d'Austerlitz les familles qui font la démarche de rejoindre la zone libre, "fermant la porte de leur maison à clé, emportant la clé sans savoir de quoi demain serait fait".
Drancy. Le 16 juillet 1942, à 5 heures du matin, on vient chercher sa mère qui avait gardé sa nationalité polonaise, pour l'emmener au camp de transit de Drancy. Une façon particulière de fêter le bac que Frida a passé la veille avec succès. Elle réussit à la faire libérer quelques jours plus tard en prouvant qu'elle travaille dans une usine utile pour l'effort de guerre allemand. Grâce à la solidarité d'un ancien prisonnier de guerre, "un simple ouvrier communal", sa mère rejoint la zone libre et s'y cache jusqu'à la fin de la guerre.
Megève, Grenoble, la Suisse. Monitrice d'enfants à Megève, dans une résidence cossue, elle entend chanter en hébreu lors d'une ballade en montagne. C'est son premier contact avec le Mouvement des jeunes sionistes de France, qu'elle rejoint sac au dos à Grenoble. Elle aide alors à faire passer des enfants juifs en Suisse. L'occasion de couacs de débutants : un jour, elles se retrouvent deux jeunes filles sur le même quai à avoir exactement la même (fausse) carte d'identité, mis à part la photo. "Après, on a bien fait attention à ce genre de choses."
"Nous avons des copains qui ont pris sur eux de les éliminer". Les membres de son organisation tuent, exécutent des russes blancs qui touchaient 500 francs par tête juive dénoncée. Une réalité moins rose à raconter aux générations suivantes. "Difficile de dire à ses petits-enfants que leur grand-père assassinait des êtres humains pour en sauver d'autres. On ne s'amusait pas tous les jours".
La libération. Quand Toulouse est libérée, elle revient de mission, c'est la liesse. Quelques jours auparavant, rue de la Pomme, ses amis avaient été pris par des miliciens et fusillés. Par habitude peut-être, elle retourne dans un café place du Capitole où elle passait des fausses pièces d'identité et de l'argent sous la table. Le café offrait à tout le monde un pot, pour fêter la libération. Le serveur : "vous croyez qu'on ne le voyait pas votre manège ?".
Frida ne festoie pas : elle est déjà envoyée pour tenter de récupérer le maximum d'informations pour garder des traces du génocide juif. Le lendemain de la libération, elle va de Toulouse à Clermont-Ferrand en auto-stop, se rend au bureau aux questions juives pour récupérer les archives et les registres, les listes de recensement, d'arrestation, les convois.D'où venait l'argent ? D'une société caritative juive américaine, le Joint. L'argent arrivait en France par différents canaux clandestins. Les membres du Joint ont fait savoir à tous les juifs qui avaient de l'argent que s'ils prêtaient, ils seraient remboursés. "On faisait des reçus en trois exemplaires". Un exemplaire pour le donneur, un autre qui était emporté près de Nîmes "où étaient enterrés tous nos trésors", un autre en Espagne, pour délégué général du Joint. "Tout cet argent a été rendu jusqu'au dernier centime aux personnes ou aux ayants droit". Avec ces ressources, elle perçoit un salaire qui correspond à celui d'un employé moyen de préfecture, qui lui permet de louer une chambre, manger, s'habiller. Elle fait aussi des kilomètres avec des valises pleines d'argent, pour tenter d'évacuer in extremis des familles juives par car ou par taxi quand la zone libre est envahie.
Quant aux armes, elles sont parachutées. Elle apprend ainsi à plastiquer des trains grâce à des volontaires américains et anglais parachutés, qui leur enseignent à manier le matériel.Le 13 juin 2006, Frida Wattenberg (à gauche) était allée apporter son témoignage aux élèves du Carl-Duisberg-Gymnasium en Allemagne.

Les réseaux de résistance. Comment s'organisaient entre eux tous les réseaux de résistance ? La coordination se faisait au sommet. A son niveau, moins d'informations sur les autres réseaux étaient véhiculées, entre autres pour les protéger.Organisation juive de combat. A la libération, tous les groupes de résistance doivent se faire homologuer. Son groupe se fait homologuer sous le nom d'Organisation juive de combat, qui était le nom des résistants au ghetto de Varsovie. Elle publie aujourd'hui "Organisation juive de combat" chez Autrement.
La phrase de la fin. "Il faut qu'on sache qu'on n'est pas allés comme des moutons à l'abattoir." On applaudit fermement. Les uns et les autres s'attardent auprès d'elle, aimeraient lui poser plus de questions, mais nous sommes déjà en retard.

15h30, Frères juifs, frères tutsis, frères humains. Noam, 28 ans, vient nous parler du projet "Frères juifs, frères tutsis, frères humains", qu'il a pris en charge au sein de l''association Hachomer Atzaïr.
"Hashomer est un mouvement de jeunesse (8-18 ans), à la croisée du scoutisme, du socialisme, et du sionisme". Plus simplement, c'est un mouvement laïc attaché au parti israéien de gauche Meretz (qui est pour le dialogue et la création de deux états viables pour les Israéliens et les Palestiniens), et qui essaie d'être le plus possible tourné vers les autres communautés : "dialoguer, faire des choses ensemble".

Le projet a mêlé des anciens d'Hashomer Atzaïr (de jeunes adultes d'une vingtaine d'années), des Rwandais rescapés du génocide, et des membres du Conseil régional des jeunes d'Ile-de-France. Ces 21 jeunes sont partis en Israël, et au Rwanda, accomplir un travail de mémoire et d'écoute. "Un génocide peut se faire simplement à la mâchette, pas forcément besoin de chambre à gaz."
Il revient sur le mémorial de Kigali, qui met à portée de nos sens des restes humains, des corps coulés dans la chaux, des crânes.
Il parle aussi de la misère dans laquelle se trouvent les rescapés rwandais, qui ont droit à une aide de 10 dollars par an soit 3 semaines de riz, et à 4 psys pour tout le pays.

17h bien passées La salle est en nage, Yves Ternon arrive dans une ambiance surchauffée et parvient avec brio à nous faire oublier la fatigue, ou l'envie de prendre l'air qui aurait pu commencer à nous démanger les guiboles. Revigorés par sa vivacité d'esprit, nous suivons avec bonheur ses propos éclairants sur les génocides au XXe siècle.

Il remet les choses en place, évoque les premières tentatives d'instaurer des règles du jeu dans la guerre avec la Convention de La Haye de 1899 et 1907.
Cet arsenal juridique ne permettra pourtant pas de punir les coupables de la première guerre mondiale.
Le 8 août 1945, lors des accords de Londres, le crime contre l'Humanité est créé. Avec le tribunal de Nuremberg, on a enfin un droit pénal international qui pourrait fonctionner.Génocide, késaco ? Parallèlement, à l'initiative d'un juriste juif américain d'origine polonaise, Rafaël Lemkin, qui considère qu'il existe un crime spécifique à côté de ces crimes de masse, on réfléchit à une forme d'incrimination nouvelle, que Lemkin nomme "génocide". La convention du 9 décembre 1948 définit le génocide juridiquement.

L'historien Yves Ternon était intervenu sur le parvis des droits de l'homme, place du Trocadéro, le 6 octobre 2004, pour évoquer le négationnisme turc vis a vis du génocide arménien
L'historien néanmoins n'a pas les mêmes contraintes que le juge : Yves Ternon conteste par exemple au massacre de Srebenica le caractère de génocide qui lui a été attribué par le Tribunal pénal intrnational d'ex-Yougoslavie. En tant qu'historien, il faut 5 éléments pour pouvoir parler de génocide :
- il s'agit d'un meurtre, d'une destruction physique
- d'une part substancielle d'un groupe humain
- quel que soit ce groupe humain : pas seulement religieux, ethnique, racial ou national. Le groupe pourrait être politique, par exemple (Cambodge).
- les membres de ce groupe sont tués pour leur appartenance à ce groupe, comme tels : ils sont tués pour ce qu'ils sont, leur crime est d'exister.
- l'intention : le génocide est un meurtre planifié. Souvent, il s'agit d'une planification d'Etat, ou d'un organisme tenant la place d'un Etat. Les individus qui en sont victimes sont souvent des citoyens de leur propre Etat. Il s'agit de meurtres de voisins, de gens qu'on connaît bien.En ce sens, trois génocides sont absolument avérés au XXe siècle : le génocide des Arméniens au début du XXe siècle, la Shoah, et le génocides des tutsis au Rwanda.
Yves Ternon nous détaille les caractérisitques de ces trois génocides, leur genèse. L'occasion de remettre en place les éventuelles idées reçues sur la distinction hutu/tutsi.
Hutus et tutsis : qu'est-ce qui les différencie ?
Jusqu'en 1896, Rwanda et Burundi sont des petits royaumes épargnés par la présence des blancs : à savoir non seulement les européens mais aussi les trafiquants d'esclaves arabes de la côte du Coromandel. Dans ces royaumes, il existe des lignages. On distingue les tutsis, à savoir ceux qui ont de biens, et les hutus, ceux qui généralement ont des positions inférieures. Ces distinctions ne sont pas formelles : si vous avez un peu plus de vaches au cours de votre vie, vous devenez tutsi, et si vous perdez des vaches ou des terres, vous devenez hutu. Et surtout, hutus et tutsis ne se sont jamais disputés.
Lors de la première guerre mondiale, les Belges du Congo voisin envahissent le Rwanda et le Burundi et ont un mandat colonial sur le désormais "Rwanda-Urundi". Le colonialisme belge vient avec son concept raciste, qui veut qu'il y ait des ethnies en Afrique. Or ce n'est pas le cas : hutus et tutsis (respectivement 85% et 15% de la population rwandaise à l'époque) ont la même culture, la même langue, habitent les mêmes collines.
Les Belges donnent des avantages et des postes de pouvoir à un cinquième des tutsis présents, créant alors une élite tutsie, même parmi les tutsis. Cette distinction rentre dans les esprits parce que sanctionnée par la carte d'identité. Dans les années 30, on demande aux Rwandais de se définir comme hutus ou comme tutsis. Conséquence : des gens qui avaient une autre conscience de leur propre identité vont devenir de façon figée, dans leur regard à eux, et dans le regard qu'ils présentent aux autres, des hutus ou des tutsis.Un air de gravité parcourt sans lourdeur toutefois l'assistance, à une semaine du premier tour des présidentielles. Yves Ternon nous laisse avec un bon tuyau, Shooting dogs, à son goût la meilleure fiction sur le génocide rwandais.
19h, Diner libre. Ceux qui dorment à l'hôtel récupèrent les codes des chambres auprès de Marie et d'Ahmed. L'air est doux, les rayons de seil s'attardent sur Paris. Le vent chaud qui circule termine de regonfler ceux qui, avec quelques victuailles récupérées dans la superette du coin, partent à pied vers Jussieu passer la soirée sur les quais. Flo s'essaie au Tango avec Sarah, on discute face à la Seine. Guitare, chants.
Dimanche, la journée transmission
10h : Benjamin Abtan, président de l'UEJF, vient évoquer avec nous la question de la pédagogie de la Shoah. Une question qui a été abordée en particulier lors du projet de voyage au Rwanda qu'a réalisé l'association. On évoque la différence entre les mémorials de la Shoah et celui des tutsis, mais aussi les choses simples sur lesquelles les uns et les autres se retrouvent, le symbole des bougies par exemple.11h30 : Vient une personne qui fait que nous n'oublierons jamais cette journée : Henri Borland. Il a passé trois ans dans le camp d'Auschwitz-Birkenau, de ses 15 à ses 18 ans, avant de s'en évader à la fin de la guerre. Une capacité de survie exceptionnelle quand on sait que la durée de vie moyenne y était de 3-4 mois, que sur les 11 000 jeunes qui avaient moins de 18 ans, moins de cent ont survécu, et que ceux qui ont le mieux résisté étaient des hommes de 35-40 ans.

Sur la précision du témoignage.
Henri Borland se nourrit du travail des historiens pour alimenter son témoignage, la précision du récit vient de là nous dit-il. "Les autres précisions c'est sur mon vécu. J'ai besoin de ma mémoire et de personne d'autre pour vous apporter mon vécu : il est des choses qu'on n'oublie pas. Je n'oublie pas la première fois, le premier jour où l'on est arrivé avec mon père et mon frère et qu'on m'a demandé de me mettre tout nu devant tout le monde. C'était d'une violence... Je ne sais pas si vous pouvez vous représenter ça, parce qu'aujourd'hui on se découvre facilement, la nudité est plus à la mode. Moi je n'avais jamais vécu tout ça. Et quand il a fallu que je me déshabille devant tout le monde, on dit dans certaines situations "plutôt mourir" ! Moi ça me paraissait impensable. Et puis bien sûr les coups ont commencé à pleuvoir. Ces choses-là je n'ai pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour m'en souvenir et vous les raconter. Mais je m'enrichis de mes lectures, des ouvrages des historiens.
La précision est aléatoire ceci dit, parce que la mémoire s'abîme avec le temps. Des témoignages de bonne foi peuvent être inexacts : la mémoire nous joue des tours. La précision demande donc un effort de rigueur, et c'est pour cela qu'on a besoin des historiens. Ils apportent une vision d'ensemble qui complète la vision partielle du témoignage".L'évasion.
"Je n'ai jamais pensé que je m'évaderais d'Auschwitz-Birkenau. Les évadés, à chaque fois on les rattrapait. On dressait des potences, et on les pendait devant tout le monde avec des discours pour dissuader les autres et une banderole sur laquelle était marqué en allemand "Hourra wir sind wieder da !" (Bravo on est de retour). Sur des kilomètres et des kilomètres à la ronde c'était militarisé, les gens à l'extérieur nous étaient la plupart du temps hostiles, on était tondus, on était tatoués, on n'avait pas d'argent, on ne parlait pas la langue. Les gens qui n'étaient pas hostiles avaient peur parce que pour eux c'était la mort s'ils étaient pris en train de nous aider. S'évader c'était mission impossible. On le savait d'autant mieux que quand le soir il y avait l'appel et qu'il manquait quelqu'un, on restait des heures et des heures à attendre, après une journée de travail par tous les temps pour des gens malades et fatigués, sachant que ce n'est qu'après l'appel qu'avait lieu la distribution du pain, c'était insoutenable. Donc on savait par expérience que les évasions c'était de la folie.
Par contre quand fin octobre 1944 on nous a évacués parce que les armées soviétiques arrivaient, on a fait les marches de la mort, et c'était quelques fois la pagaille sur la route. Quand il y avait un bombardement on pouvait profiter de l'inattention des gardiens pour se sauver : il y a eu des évasions en nombre assez conséquent.
Moi je me suis évadé avec un camarade, un juif colonel qui avait 10 ans de plus que moi : on travaillait ensemble, on l'avait décidé et on a choisi la première occasion, sachant que les Américains étaient très près et qu'il n'y aurait pas longtemps à attendre. Et on avait en tête un lieu où on pourrait se cacher. Donc ça s'est fait comme ça."Les réactions de ceux qui reçoivent son témoignage
"C'est toujours a peu près pareil : il y a une écoute comme la vôtre, les gens sont très attentifs, chez les jeunes, on n'entend pas de bruit. Quand ça dure deux heures les profs sont plutôt étonnés parce que d'habitude ils n'arrivent pas à tenir leur classe et là les jeunes écoutent posent des questions sérieuses. Ils aiment le happy end aussi, le récit de la fin des misères.
Dans ma famille, j'ai pas raconté. Aujourd'hui je suis là parce qu'on m'a demandé de venir et parce que vous voulez m'entendre, mais on ne raconte pas aux gens qui ne veulent pas vous entendre. Ou qui ne vous posent pas de questions. Et moi on ne m'a pas posé de questions chez moi. Et moi je n'ai pas raconté, parce que je comprenais que ce serait peut-être insupportable.
J'ai retrouvé ma mère, mes frères et soeurs après la guerre. Il y a eu des gens qui ont fait des choses formidables pendant la guerre, qui ont permis que je les retrouve vivants. Quand les Allemands se sont renseignés pour savoir si ma mère était là, un gendarme à arrêté ma soeur de 11 ans sur sa bicyclette et lui a dit "file à la maison, va dire à ta mère qu'il faut que vous vous sauviez parce qu'elle va être arrêtée. Et si vous ne savez pas où aller, allez voir le maire du village, il l'aidera". Il y a des gens qui ont fait le maximum. Un jeune homme est venu les chercher la nuit en camionnette et les a cachés. Une guérisseuse du village leur a donné toutes ses économies, un épicier a chargé la byciclette de mon frère de 13 ans de toutes les denrées non périssables qui rentraient. Il lui a dit "Tu diras à ta mère qu'elle me paiera après la guerre".
A eux, ma mère et mes frères et soeurs, je n'ai pas raconté ce que mon père et mon frère ont souffert, ni ce que ma soeur a probablement vécu, comment on mourait là-bas. Ils ne m'ont pas demandé, je ne leur ai pas dit."
La vie dans les camps
"On se levait tôt le matin, il faisait encore nuit, toujours dans les cris, les coups. Il fallait vite prendre l'infusion qu'on nous distribuait à partir d'une cuvette. Comme on n'avait pas beaucoup l'occasion de boire dans la journée, on avalait ça jusqu'à la dernière goutte. Ensuite on sortait, il y avait l'appel du matin, puis l'appel des commandos : il fallait courir pour rejoindre son commando. On sortait en rang par cinq, on passait par le portail, un orchestre jouait des marches militaires. Au début par exemple une journée de travail consistait à porter sur des sortes de brouettes des caisses de bois qu'il fallait remplir de terre et de pierres à ras bord : on courait sur 25 km, puis il fallait décharger. De chaque côté des chefs d'équipe avaient pour fonction de nous hurler et nous taper dessus. On nous avait affublé de galoches en bois, et avec ça il fallait courir. Si on n'allait pas assez vite on prenait des coups, si on renversait on prenait des coups, si ce n'était pas assez rempli on prenait des coups. Le lendemain on revenait sur les mêmes lieux, on rechargeait nos caisses et on remettait les choses là où on les avait prises.
Donc il n'y avait aucun doute sur la raison de ce qu'on nous faisait faire : c'était pour nous faire crever plus vite.
Les gens attrapaient des plaies aux pieds qui s'infectaient : on en avait tous, des plaies infectées.
Il y avait ceux qu'on tuait. Ils en prenaient comme ça au hasard ou parce que quelqu'un n'avait pas fait ce qu'il fallait, ou avait répondu aux ordres trop lentement. Le matin par exemple on nous faisait faire des exercices, on nous faisait mettre au garde-à-vous comme une sorte de préparation militaire. Il fallait saluer en parfaite synchronisation "et je ne veux entendre qu'un bruit", etc.
Très vite les gens ont commencé à être malades. On était sales et couverts de poux. Ca nous a occasionné les épidémies de typhus puisque le pou est le vecteur du germe du typhus. C'est une maladie qui donne plus de 40 de fièvre et qui touche au psychisme, on perd son acuité intellectuelle, on est un peu dans les vapes. Après, ceux qui n'en mouraient pas attrapaient la dysenterie. Et la dysenterie, quand on n'est pas libre de ses mouvements, c'est épouvantable, surtout avec les appels qui durent des heures, on finit par souiller ses vêtements. Le soir, on rentrait du commando, on portait les morts et les blessés et puis il y avait l'appel, qui durait longtemps.
Moi j'ai attrapé dans les premières semaines le typhus. Je tombais dans les pommes pendant l'appel, et il y avait encore autour de moi mon frère et des Français qui me relevaient au moment où le SS passait pour compter. On nous avait dit qu'il ne fallait pas aller à l'infirmerie parce que c'était l'antichambre de la chambre à gaz, donc même si on sentait qu'on allait crever il ne fallait pas y aller.
Au bout de deux mois on m'a envoyé ailleurs, à Auschwitz 1. J'y suis resté un an. On avait un chef de bloc qui était un fou furieux, qui massacrait les gens. Puis on m'a de nouveau envoyé à Birkenau, où je suis resté un an. "
Au bout d'un moment je n'ai plus vu mon père, ni mon frère. J'ai su ensuite la date de la mort de mon père et de mon frère. Pour ma soeur, je n'ai jamais rien su."Le silence se fait épais, l'attention est extrême, l'émotion également.

La solidarité dans les camps
"L'aide c'était plutôt un soutien, des bonnes paroles, et c'était très important. Mais il y avait aussi le contraire. Il y avait des gens qui nous frappaient, qui nous volaient, à l'intérieur du camp, qui nous empêchaient d'accéder à l'eau et aux latrines. Donc c'était à la fois la jungle... et la solidarité, entre les personnes de même famille, ou de même langue. Entre les Français, les Belges, les Grecs aussi, qui parlaient français."La fureur de vivre
"Dans les situations extrêmes, vous vous découvrez des ambitions que vous n'avez pas osé formuler avant. Quand ça vous est imposé, que vous n'avez pas le choix, que vous allez chercher au plus profond de vous-même et que vous décidez que vous ne vous découragerez pas, que vous ne lâcherez pas, que vous serrerez les dents et vous tiendrez l'heure qui suit, le jour qui suit et la nuit qui suit, et que le lendemain vous êtes encore là, c'est une victoire. Une victoire sur ceux qui veulent votre mort, ceux qui vous veulent du mal. On découvre qu'on a des choses en soi. Il faut aller les chercher, quelques fois c'est douloureux, mais on peut se surprendre si on s'accroche.
On reste des Hommes parce qu'on se lève tous les matins, parce qu'on console son voisin et qu'on se fait du souci pour lui."Le pardon
"Les sociétés n'ont pas besoin de pardon, elles ont besoin de justice. Pour juger il faut savoir : le travail des historiens et des témoins est important. Les sociétés ne se portent pas bien quand on ne recherche pas la vérité et quand on ne recherche pas les criminels.
Le pardon à des criminels qui ont tué beaucoup, longtemps, qui ont tué des bébés, des femmes enceintes, des familles entières : comment imaginez-vous le pardon de morts à leurs bourreaux ? Et puis pour le pardon, il faudrait que les gens qui ont commis des méfaits demandent pardon. Alors si vous imaginez le pardon de criminels qui ont tué et ont continué tant qu'ils en ont eu le pouvoir, qui ne demandent pas le pardon et qui doivent obtenir le pardon des morts, moi ça me semble compliqué. Je n'ai pas la solution. Mais par contre la justice, ça je connais, je comprends. J'ai la paix en moi quand la justice est passée. "Le happy end
"Je venais de m'installer médecin en 1958. Un de mes camarades m'amène une jeune allemande venue en France pour apprendre le français, une jeune fille au pair, malade. Comme elle n'avait pas de sous mon camarade lui avait dit "moi j'ai un copain qui est médecin, qui va pouvoir te soigner gratuitement". Je l'ai soignée. On s'est revu après et je l'ai épousée, on a trois filles qui ressemblent à leur maman."Le happy end bis
C'est le premier bachelier de la famille. Au lendemain de la guerre, il fait face à beaucoup de difficultés pour s'inscrire à 18 ans au lycée. Il n'est accepté nulle part malgré ses lettres de recommandation : un grand gaillard comme lui qui n'a même pas le niveau de la 6e, pas facile... Henri Borland s'accroche. "Celui qui à la mairie du 13e arrondissement me faisait mes lettres de recommendantions appartenait à une association de résistants, il était révolté". Un jour ce dernier lui dit "C'est pas comme ça qu'on doit s'y prendre. Il y a un directeur de lycée du 13e qui est collabo. Lui il sait qu'on sait. C'est lui que tu vas aller voir".
Henri Borland y va donc, avec une lettre de recommandation à en-tête de l'association de la résistance s'il-vous-plaît. "Mais naturellement", lui répond le directeur, "c'est la moindre des choses". C'est comme ça qu'Henri Borland commence à étudier. "Ce serait un peu ridicule de vous mettre avec les 6e, si vous êtes d'accord je vous mets en 3e avec les grands", lui propose le directeur. Henri Borland est content. "Il a dit à ses profs : "on peut pas faire autrement, il faut faire avec." Je me suis accroché comme un malade. Au début bien sûr je nageais complètement". Son prof de math essaie de le mettre à niveau. A la fin de l'année, on l'inscrit au brevet, et il s'inscrit de lui-même au bac. Il passe le brevet avec succès. Pour le bac par contre c'est trop juste. "Je croyais que c'était le même programme mais en plus difficile, que les opérations à quatre chiffres devenaient des opérations à huit chiffres, je n'avais aucune notion des programmes". Le brevet en poche, il se rend au lycée St Louis pour s'y inscrire. Le lycée refuse. Puis accepte ensuite de l'inscrire en seconde. "Non je veux être en première". "Non ce n'est pas possible, vous ne pouvez pas sauter de classe". "Si c'est possible, la preuve." Après de nombreux échanges de ce genre, ils cèdent et finissent par l'accepter en première. Henri Borland passe alors avec succès son bac. Et s'inscrit ailleurs pour préparer médecine. Mais "ça ne marchait plus, ça ne rentrait plus". Un jour qu'il va courir un peu, il se met à tousser en crachant du sang. Une tuberculose lui est diagnostiquée, qu'il avait en fait depuis les camps. Un obstacle qui le retarde 10 mois à l'hôpital mais n'entrave pas sa route : il s'inscrit dès sa sortie à la fac des sciences à Strasbourg, puis en première année de médecine. En troisième année, rebelote : rechute de sa tuberculose. L'hôpital. Puis la victoire quelques années plus tard : il obtient son doctorat en médecine.La vague d'émotion et d'écoute qui tient la salle dans un état de concentration intense depuis qu'il a commencé à parler n'a jamais faibli.
"Merci de votre écoute, merci de vos questions. Vous êtes maintenant chargés d'un savoir, avec le désir et la mission de transmettre. Et pour moi c'est très important, et c'est très rassurant, et c'est très réconfortant. Et merci pour ce que vous m'apportez de soulagement, en voyant que vous êtes là pleins de jeunesse et d'énergie, et de bonne volonté."
Nous nous levons pour l'applaudir, les yeux semblent tous lui dire merci et "respect" :

13h45, fast-food. Bien en retard sur le programme de la journée, nous déjeûnons en vitesse dans les locaux, en terminant les chips, blanc de dinde, houmous et autres tsatsiki : il nous faut enchaîner sur les ateliers pédagogiques de l'après-midi. "Qui c'est qui a pris la salade ?" Sarah partage sa trouvaille : un bout de pain fièrement dégoté pour ceux qui s'étaient attardés auprès d'Henri Borland, négligeant leur casse-croûte. "Tu sais, ça vient de là le mot copain !'"
15h : Trois ateliers pédagogiques. Parce qu'on ne va pas faire qu'écouter, écrire, et débattre : on va aussi bosser ! C'est l'heure de faire le tour de table des événéments de sensibilisation que les uns et les autres ont décidé de mettre en place, dans leur région. Pour cela, nous nous scindons en trois groupes, où un intervenant par groupe aide chacun des associatifs à mûrir son projet, à le perfectionner.
A cet effet, Marie et Elsa ont concocté un guide pratique. Au menu, des fiches pratiques (organiser une conférence, une expo, une projection), une liste des ressources (supports web, supports vidéo etc.) et de contacts à utiliser pour les événements de sensibilisation.
- Atelier "Conférence". Philippe Boukara, du Mémorial de la Shoah, se prête avec méthode au jeu des mille et unes recettes pour réussir sa conférence sur le thème de la Shoah. Leçon numéro un : éviter les deux écueils de l'émotion pure ou des éléments déincarnés. Mêler un historien et un témoin, par exemple, est une bonne solution. Leçon numéro deux, les connaissances nécessaires sur lesquelles il ne faut pas transiger : la terminologie (différencier les crimes), la chronologie, la géographie, le nombre de victimes. Mais aussi la pespective historique, l'histoire de la judéophobie. Qui sont les juifs ? Qu'est-ce que le judaïsme ? La question de la résistance juive lui semble aussi un point important.
- Atelier "Exposition". Le journaliste belge spécialiste de la BD Didier Pasamonik passionne les foules : il évoque la propagande, l'antisémitisme dans Tintin... Et glisse bien sûr des astuces précieuses à ceux qui voudront organiser une expo.
- Atelier "Projection". Ophir Lévy nous propose une analyse filmique du film Nuit et brouillard. L'occasion de revenir sur quelques idées reçues. On découvre aussi à quel point l'image du petit garçon levant les bras en l'air dans le ghetto de Varsovie a été réutilisée, depuis les groupes de musique jusqu'aux marques.
Astuces et conseils ont été échangés, les tours de table pratiques montrent l'inventivité et la diversité des projets en gestation. Nos trois "accoucheurs" de projets nous quittent.

17h : Balayéééé, balayéééééé ! Plus on est de fous, plus ça... brille. Jérémie passe un coup de balai dans la salle principale, d'autres s'activent dans la cuisine pour empaqueter les restes, nettoyer les grosses machines à café. Ultime coup de serpillère sur le carrelage, pendant que les uns et les autres récupèrent leurs sacs, se font la bise, remercient avec effusion.
Nous rendons les clés au sympathique Jonathan, d'Ashomer Atzaïr, association via laquelle nous avons eu accès aux locaux du Cercle Bernad Lazare.The end. Cette fois-ci, c'est bel et bien la fin... de la formation. Chacun prend le train pour rentrer chez lui, solidement armé pour transmettre à son tour. La suite ? Elle aura lieu dans les villes de France et de Navarre, où 80 responsables associatifs de tous bords organisent des projections, des débats, des expositions, des soirées, des pièces de théâtre, des échanges sur ce thème jusqu'à l'été.
Ouvrez l'oeil ! Et si vous les ratez, tout n'est pas perdu : nous en préparons actuellement un florilège en mots et en images.
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