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L'engagement de la jeunesse en questions
8 Novembre 2004 - JeunesseSur le même thèmeInterview croisée des chercheurs Martine Barthélemy et Jacques Ion sur la place de l'engagement dans la société actuelle.
Martine Barthélemy, directrice de recherche au Centre d'études sur la vie politique française (CEVIPOF), professeur à Sciences Po, spécialiste du militantisme associatif et de la place des associations dans la société française.
Jacques Ion, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des transformations de l'engagement dans l'espace public et des pratiques de l'intervention sociale, auteur notamment de La fin des militants, l'Atelier, 1997.
Ces dernières années, quelles ont été les principales évolutions des modes d'engagement de l'individu vis à vis du groupe, et des structures dans lesquelles il s'investit ?Jacques Ion : Plusieurs traits peuvent caractériser l'engagement contemporain ; très schématiquement, on peut les résumer en deux points :
- La réticence envers des adhésions de longue durée que l'on peut illustrer à travers deux images : le post-it plutôt que le timbre sur la carte ; autrement dit l'engagement se définit moins par l'affiliation que dans l'action elle-même ;
- La réticence à déléguer sa parole. Et donc le souci de parler en nom propre. Concrètement, les collectifs fortement structurés (et notamment les organisations fédérées) constituent de moins en moins le cadre obligé des engagements, davantage réunis sur la base de réseaux horizontaux d'individus.Martine Barthélemy : Une remarque pour prolonger ce qui a été dit. L'individualisme contemporain génère des formes d'engagement plus autonomes. L'affaiblissement des appartenances aux collectifs "contraints", notamment les réseaux verticaux, se fait au profit de "nous" choisis : les collectifs informels liés à l'actualité et qui permettent d'agir dans l'immédiat, les réseaux horizontaux d'individus mis en lien grâce à l'outil Internet, les petites associations culturelles, communautaires etc. qui organisent un fait collectif autour de leurs membres, sur un territoire donné. Cela dit, il faut le rappeler, les deux "modèles" d'engagement, celui de l'affiliation et celui de l'affranchissement, cohabitent et se rencontrent.
Comment ces nouvelles formes d'engagement questionnent-elles le rapport du citoyen à la chose publique et aux institutions ?Jacques Ion : Avec l'affaiblissement des idéologies de progrès, la visée devient principalement pragmatique : agir ici et maintenant, même dans l'urgence, avec surtout un souci d'efficacité, sans attendre le grand soir ou les changements électoraux. Mais ce souci se réalise souvent à travers des actions témoin ou une guérilla juridique qui témoigne d'une autre façon de penser le rapport des moyens et des fins, peu soucieux de s'inscrire dans les jeux institutionnels de pouvoir mais contribuant à instaurer une autre relation au politique.
Martine Barthélemy : Au delà de l'idéalisme pragmatique et de la recherche de l'efficacité, les formes d'engagement en émergence témoignent, j'en conviens, d'une autre manière de contribuer à la chose publique : le rejet contemporain de la politique instituée n'implique nullement le renoncement au souci du politique et l'individu ne doit pas être opposé à l'engagement collectif, les deux se construisant dans la réciprocité. Néanmoins l'individualisme comporte aussi des tendances narcissiques, ou consuméristes, qui peuvent pousser certains sinon à se désinvestir de l'espace public, du moins à vivre leur engagement à court terme. Or l'enjeu, aujourd'hui, c'est bien de réintroduire du débat, de l'esprit critique, de reconstruire un lieu d'expression des conflits - ce que la politique instituée à renoncé à être - de grandir les problèmes particuliers de chacun pour reconstruire un projet de société. Comment y parvenir sans poser la question de la finalité, en "zappant" et en se cantonnant au "faire pour faire" ?
Comment analysez-vous le regard que posent les acteurs sociaux sur la place et le rôle de la jeunesse ? Les récentes politiques mises en place par l'État avec le programme "Envie d'Agir" sont-elles de nature à changer la donne ?Jacques Ion : Beaucoup de "responsables" restent dans la nostalgie des modes de militantisme qui ont été les leurs et restent ainsi aveugles aux initiatives des jeunes, sommant souvent par ailleurs ces derniers de prendre localement leurs affaires en mains, alors que la véritable citoyenneté est le droit de s'occuper des affaires des autres. Quant aux récentes initiatives gouvernementales, elles me paraissent davantage viser une sorte d'apprentissage à l'économie libérale qu'à l'exercice de la chose publique.
Martine Barthélemy : Je suis globalement d'accord avec l'analyse de Jacques. Je compléterai sur deux points. De tous temps les régimes politiques se sont préoccupés de leur jeunesse : c'est donc peut-être moins de nostalgie qu'il s'agit, chez nos dirigeants actuels, que d'une simple volonté de renforcer la cohésion de la société, voire une volonté de contrôle social. Sans changer automatiquement la donne - car les motivations de l'engagement et les mobilisations ont d'autres déterminants - des politiques effectives de soutien à l'engagement des jeunes peuvent contribuer à leur reconnaissance. Mais seule une certaine jeunesse risque, hélas, d'en profiter.
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