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    La jeunesse existe-t-elle?

    15 Décembre 2004 - Solidarités locales
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    Ah, les jeunes ! Ou la jeunesse, d'ailleurs. Les uns flattent le plus bel âge de la vie. Les autres dénoncent les sauvageons. On parle d'une seule jeunesse, qui, unie, manifeste bruyamment contre le Front national. A moins d'opposer les étudiants "héritiers" aux "vrais jeunes" peinant dans les quartiers. Ou, c'est le comportement le plus courant parmi les cercles dirigeants, de négliger la question, d'ériger plus haut encore la barrière entre les générations et de s'avachir, ignorant, dans le confort douillet de son propre cocon.


    Notre société a pourtant connu de formidables évolutions depuis une trentaine d'années, qui ont eu un impact essentiel sur les conditions de vie et les comportements des jeunes. Toutes les facettes des modes de vie sont atteintes : scolarité, insertion professionnelle, revenus, logement... et même "durée" de la jeunesse, définie comme le temps de l'apprentissage de l'autonomie.

    Le premier phénomène à prendre en compte est l'allongement de la jeunesse, qui s'observe prosaïquement à travers toutes sortes de politiques publiques ou de tarifications commerciales : de 20, 22 ou 24 ans autrefois, les dispositifs pour les jeunes sont désormais ouverts jusqu'à 28 ou 30 ans. Au cœur de la mutation, la prolongation des études, qui conduit l'enseignement supérieur à une massification impressionnante. Mais les changements sont plus profonds et complexes : les trajectoires individuelles vers l'autonomie se sont diversifiées, jusqu'à devenir relativement réversibles. Il n'est pas rare aujourd'hui, qu'un jeune vive deux ans dans son propre logement, avant de retourner pour quelque temps chez ses parents ou que n'alternent des périodes d'études et de travail plus ou moins stables.

    La situation de brouillage est renforcée par la confusion des statuts. Sur 11 millions de jeunes entre 16 et 29 ans d'après le recensement de 1999, on dénombre environ 6 millions d'actifs et 5 millions de jeunes scolarisés, mais l'Observatoire de la vie étudiante pointe l'augmentation du taux d'étudiants qui sont en même temps des actifs salariés. De même, à propos de revenus, toutes les études s'accordent pour décrire ceux des jeunes comme difficilement mesurables, mais aussi interprétables, selon les catégories communément admises. Claude Grignon montre ainsi comment l'assimilation spontanée de l'économie étudiante à l'économie domestique standard peut conduire aussi bien à une sous-estimation de leur niveau de vie (quand on confond argent de poche et salaire, en oubliant qu'ils sont souvent dispensés, au moins partiellement, de nombreuses dépenses), qu'à une sur-estimation tout aussi abusive (quand on assimile à des salaires les aides en nature ou indirectes octroyées et contrôlées par la famille ou les services publics).

    Des études plus longues pour tous. Régulièrement calculée par la direction des études et de la prospective du ministère de l'éducation nationale, l'espérance de scolarisation est passée entre 1985 et 1995 de 17 à 19 ans. Voilà 20 ans, deux jeunes sur cinq quittaient le système scolaire avant 18 ans, avec un très faible niveau de diplôme, pour un sur cinq qui s'engageait dans l'enseignement supérieur. En dix ans à peine (et la situation stagne depuis), les taux de scolarisation ont été multipliés par deux entre 20 et 23 ans. De 15% d'une classe d'âge diplômé du supérieur au début des années 80, on dépasse désormais les 35%. L'Observatoire de la jeunesse note ainsi qu'aujourd'hui, la scolarisation concerne à 18 ans encore 80% des jeunes de cet âge, plus de 50% à 20 ans et plus de 30% à 23 ans. Seuls 60 000 jeunes environ sortent aujourd'hui de l'école sans aucune qualification.

    Bien sûr, l'évolution n'est pas égale pour tous. Ainsi, l'allongement des études est particulièrement important... chez ceux qui suivent le plus d'études. La progression de l'espérance scolaire est d'à peine un an parmi ceux qui quittent le plus tôt l'école, contre 30 mois chez ceux qui fréquentent l'enseignement supérieur. Nombreux pensent d'ailleurs que la compétition scolaire s'est fortement accrue, et que les filières académiques les plus prestigieuses sont encore plus fermées socialement qu'auparavant, puisque aucune famille aisée ne permet plus à sa progéniture de négliger sa carrière scolaire.

    Une insertion professionnelle longue et incertaine. Le chômage des jeunes représente une inquiétude pour tous. Le gouvernement conduit par Lionel Jospin avait mis en place les " emplois-jeunes ". Par volonté d'économie autant que par doctrine, celui de Jean-Pierre Raffarin les a supprimés, mais pour leur substituer de nouveaux contrats jeunes ! Derrière la préoccupation générale, la compréhension de la situation ne semble pas largement partagée.

    Ainsi, beaucoup insistent sur le taux de chômage des jeunes. Mais celui-ci est d'autant plus fort qu'il y a peu de jeunes qui travaillent. Autrement dit, s'il faut réagir au taux de 30% de chômage qui touche les jeunes de 20 ans, il convient de garder en tête que, ramené à toute la classe d'âge concernée, il est moindre chez les jeunes que parmi leurs aînés, parce que la plupart des jeunes étudient encore. Il importe cependant d'être bien conscient que l'insertion professionnelle est devenue beaucoup plus difficile pour les jeunes. Louis Chauvel rappelle qu'en 1968, le taux de chômage dans les deux ans suivant la sortie des études atteignait à peine 4%. Pour la majeure partie des jeunes d'aujourd'hui, le chômage représente en revanche une crainte tangible, qui modèle les comportements et mine la confiance en l'avenir.

    Pour autant, seule une frange minoritaire peine durablement à se stabiliser dans l'emploi. Observant les jeunes ayant fini leurs études en 1998, le CEREQ en dénombre 50 000 en situation de non-emploi chronique, c'est-à-dire ayant travaillé moins de six mois au cours de leurs trois premières années d'activité, et ce malgré la fréquentation de l'ANPE, la réponse à des offres d'emplois voire le passage d'entretiens d'embauches.

    D'aucuns feraient très vite la comparaison avec l'effectif équivalent qui sort du système scolaire sans diplôme. La réalité est plus nuancée, puisque, si le diplôme représente effectivement une forte garantie pour l'emploi, l'absence d'insertion professionnelle concerne aussi certains bacheliers. Ces 50 000 jeunes en difficulté se répartissent en trois tiers : sans qualification ; au niveau CAP ou BEP ; au niveau voire au-delà du bac.

    Les différences d'horizon liées aux filières jouent à plein. Plusieurs milliers de diplômés de seconds cycles universitaires en lettres, sciences humaines ou gestion sont concernés. Jusqu'au niveau V et Vbis (CAP et sans qualification), les disciplines industrielles, même sans obtention de diplôme, protègent mieux que les spécialités tertiaires. Numériquement dominantes dans ces dernières, les jeunes femmes sont bien sûr plus touchées par ces difficultés. A tous les niveaux, elles sont deux fois plus concernées que les jeunes hommes.

    Au fil du temps, le taux d'emploi s'accroît, tandis que baissent ceux du chômage et de l'inactivité. Les jeunes en difficulté sortent de l'ornière, bien qu'avec un parcours en retard sur leurs camarades, caractérisé par de plus grandes proportions d'emplois aidés, de CDD voire d'emplois saisonniers.

    Vers le logement autonome. Corollairement aux précédentes données, l'âge de la décohabitation s'est largement accru. L'âge médian du premier départ atteint aujourd'hui 22 ans pour les garçons et 20 ans et demi pour les filles. Mais c'est surtout l'âge de l'indépendance résidentielle (c'est-à-dire du moment où le jeune s'installe dans un logement non payé par ses parents) qui recule, à près de 24 ans pour les garçons et 22 pour les filles.

    Ainsi, l'installation dans un logement autonome s'effectue plus tard et plus progressivement. La diversité des trajectoires résidentielles des jeunes n'empêche pas d'esquisser une typologie, où les étudiants demeurent plus fréquemment chez leurs parents, et, lorsqu'ils cohabitent, restent dans une forme de semi-autonomie, tandis que les jeunes actifs vivent avec leur famille le temps des petits boulots puis s'émancipent dès lors que se stabilise leur situation professionnelle.

    Une génération de précaires ? Difficile de s'y retrouver parmi autant de trajectoires sinueuses. Pas moyen d'énoncer un schéma simple et direct, réduisant au minimum les facteurs déterminants et proposant quelques grands ensembles ou " ranger " toutes ces jeunesses. Le panorama présenté aurait d'ailleurs pu être compliqué des différences entre grandes et petites villes ou des enjeux liés aux valeurs, représentations et engagements des jeunes.

    Trois observations méritent pourtant d'être avancées. D'abord l'importance de l'école, et particulièrement de l'enseignement supérieur, qui accueille aujourd'hui la majeure partie d'une classe d'âge et fournit des outils efficaces d'insertion sociale, ce dont beaucoup se sont rendus compte, mais pas le gouvernement ni la représentation nationale, qui continuent à attribuer un budget indigne aux universités.

    Ensuite celles de l'évolution nécessaire des politiques publiques vers une meilleure prise en compte des trajectoires individuelles. Des droits pour tous, bien sûr, mais, justement, les grilles figées promues par notre tradition politique négligent aujourd'hui trop de situations particulières mais réelles pour être vraiment efficaces.

    Celle de la responsabilité des générations antérieures enfin, puisque tout montre que les jeunes rencontrent depuis le début des années 90 des difficultés bien plus importantes que leurs aînées à s'intégrer. Pour conclure sur un dernier chiffre, comment ne pas s'interroger en apprenant que de 1982 à 1998, l'âge moyen des députés est passé de 45 à 59 ans. 14 ans de plus en moyenne en 18 années. Qui dit mieux dans l'immobilisme ?

     


    ZOOM. Le chômage des jeunes en quelques chiffres...

    - Mesuré selon les critères du B.I.T., le taux de chômage des jeunes peut être considéré comme élevé : il était de 20,2% en mars 2002. Néanmoins, il ne vaut que pour la population active (c'est-à-dire celle qui occupe un emploi ou qui en recherche un), qui ne regroupe que 30% de la tranche d'âge. En réalité, si le chômage touche un jeune actif sur cinq, il concerne au total moins d'un jeune sur seize.
    - Toutes catégories confondues, les moins de 25 ans représentaient, en juin 2002, 14% des inscrits à l'ANPE, et les 25 - 49 ans 68%. Les jeunes recherchent plus souvent un emploi à durée indéterminée à temps plein.
    - Enfin, malgré un effort financier considérable sur le plan national, le taux de chômage des jeunes Français reste le double des 11,8% de moyenne de l'ensemble des pays de l'OCDE.

     


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