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Le handicap, moteur d'innovations
12 Juillet 2005 - HandicapsSur le même thèmePar Claire Magimel
A parler de handicap, on pense souvent "personnes différentes", "aménagements particuliers", "politiques spécifiques". Des politiques qui, a bien des égards, finissent par profiter à tout le monde. Mais pour que les personnes handicapées puissent continuer à faire progresser l'ensemble de la société, il convient de respecter leurs différences, leurs besoins et les aménagements qui leur sont destinés.
Si l'on en croit le généticien et philosophe Albert Jacquart, cité par Vincent Assante (2003) dans son rapport d'étude en vue de la révision de la loi d'orientation en faveur des personnes handicapées, "L'amélioration d'un groupe n'a pas pour base l'élimination des moins bons ni la sélection des meilleurs. Elle vient des handicapés qui ont surmonté leur handicap". Et s'il en était de même à l'université, aussi bien sur le plan pédagogique qu'architectural ?Portes automatiques. L'ascenseur est une illustration d'un aménagement destiné d'abord à un public spécifique, les personnes handicapées, mais qui dans les faits se retrouve utilisé par tous quand il facilite les déplacements entre les étages. Il en est de même pour les portes automatiques. Il est plus simple d'utiliser ces portes qui s'ouvrent sur notre passage que d'être obligé de manipuler celle qui fait obstacle à notre cheminement. à l'origine de l'installation de ces portes, on retrouve les personnes qui ont des difficultés pour les ouvrir. Dans ces deux cas, on a même oublié que ces aménagements étaient prioritairement destinés à une catégorie spécifique de population.
Parmi les aménagements conçus pour les personnes handicapées, un autre pourrait connaître le même destin : les rampes d'accès. En effet, celles qui sont situées sur la trajectoire idéale, la plus économique en temps et en nombre de pas, sont empruntées, plus ou moins consciemment, par toutes sortes de publics et pas uniquement par leurs usagers premiers, les personnes handicapées. Il est effectivement plus simple d'emprunter ces rampes que de descendre ou monter quelques marches. Comme dans le cas des portes automatiques, l'usage de la rampe conserve la fluidité du mouvement de déambulation, quand le franchissement de marches ou la manipulation d'une porte rompent d'emblée cette fluidité.
Toutefois, cet usage par tous n'est pas sans conséquences, notamment pour les utilisateurs premiers de ces aménagements. Concernant les ascenseurs, c'est un problème de maintenance. S'ils sont utilisés au-delà de leurs capacités, ils tombent plus souvent en panne. Mais si la plupart de leurs usagers peuvent alors, au prix d'un effort supplémentaire et de quelques minutes de plus, prendre un escalier, les personnes handicapées, elles, n'ont pas de solutions alternatives. Ces pannes leur interdisent tout simplement l'accès à leur destination. Il en est de même pour les rampes d'accès. Un travail d'observation (Magimel, 2004) montre non seulement que celles-ci sont utilisées par tous, mais aussi que certains y stationnent, s'y arrêtent pour discuter. La conséquence est alors une réduction de l'espace disponible, qui interdit, de fait, l'usage de ces rampes par les personnes qui se déplacent en fauteuil roulant.
Ces trois exemples montrent bien comment des aménagements, à l'origine destinés à un public spécifique, peuvent s'avérer sources de progrès et de confort pour tous. Cela exige toutefois que chacun en fasse un usage civique, afin qu'ils demeurent à terme utilisables par tous.
Effets secondaires. Après ce bref passage en revue des conséquences matérielles d'une utilisation abusive de ces aménagements, il convient à présent de s'interroger sur les conséquences sociales d'un tel comportement.
La surutilisation de ces aménagements, interdisant leur usage par leurs destinataires premiers, les oblige à demander l'installation d'aménagements dont l'usage leur serait exclusivement réservé. De ce fait, ils se singularisent des autres. Se profile alors un résultat opposé à celui recherché, l'intégration par la non-distinction de ceux qui ont des capacités physiques différentes de celles de la majorité.
Si ces aménagements architecturaux destinés aux personnes handicapées ont permis d'élargir les catégories d'usagers potentiels, on pourrait souhaiter le même destin pour certains aménagements pédagogiques souhaités par les étudiants handicapés ou qui leur sont proposés. Ainsi, si tout étudiant inscrit en premier cycle à l'université peut bénéficier d'un tutorat, l'étudiant handicapé peut, lui, dans la plupart des universités, en bénéficier tout au long de ses études. Il ne s'agit pas ici de dire que les uns ou les autres ont plus ou moins de capacités pour réussir ou besoin de plus ou moins d'aide, mais de se demander pourquoi les uns bénéficient d'un aménagement et non les autres. Cette question se pose au cœur même des instances décisionnelles des universités.
Devant le succès de ce soutien pour les étudiants handicapés en second ou troisième cycles, ces instances commencent à se demander s'il ne serait pas souhaitable de proposer ce soutien, au-delà du premier cycle, à l'ensemble des étudiants.
Dans le cas du soutien pédagogique, le processus d'extension à tous est en cours. Dans les situations qui vont être maintenant évoquées, on est encore à l'étape précédente, celle de la réclamation d'un aménagement par des personnes qui en ont besoin. Ainsi, la personne sourde ou malentendante, si elle ne bénéficie pas d'une interface en langue des signes ou en langage parlé complété, souhaite que les éléments importants d'un cours soient inscrits au tableau. A l'inverse, l'étudiant qui a une déficience visuelle demandera que les informations inscrites sur ce même tableau, lui soient transmises oralement, de même que les mots techniques ou encore que les noms propres soient épelés. Il appréciera également que les personnes qui prennent la parole se nomment afin qu'il puisse les identifier, du moins jusqu'à ce qu'il ait mémorisé leur voix et qu'il sache les associer à leur propriétaire.
Ces aménagements pédagogiques qui permettent à ces personnes de mieux comprendre le discours de l'enseignant ou ce qui se passe dans la salle de cours, ne sont-ils pas aussi une aide pour l'ensemble des étudiants ? En effet, si l'enseignant épelle les mots les plus compliqués, personne n'a besoin de lever la tête pour regarder le tableau et chacun reste concentré sur la prise en notes du cours. De même, se présenter avant de prendre la parole permet à tous d'identifier, plus rapidement, le locuteur. L'inscription au tableau des éléments primordiaux est, de la même façon, une ressource pour l'ensemble des étudiants qui, ainsi, perçoivent mieux l'enchaînement de ces différents éléments.
Même si les aménagements pédagogiques n'ont pas atteint le même stade de développement que ceux concernant l'architecture, les possibilités d'élargissement de leurs usages sont identiques. Bien qu'ils s'adressent à l'origine à des usagers spécifiques, ils peuvent être utilisés et utiles à tous, quelles que soient les compétences physiques de chacun. A travers tous ces exemples, on comprend mieux les propos d'Albert Jacquart. Les différentes avancées dans l'histoire viennent des personnes handicapées car les problèmes qu'elles rencontrent, une fois résolus, sont source de progrès pour tous. Mais restons vigilants : l'usage d'un aménagement par tous ne doit pas avoir pour conséquence l'exclusion de ceux pour qui il a été conçu. Or nous avons constaté que l'usage détourné de certains aménagements pouvait avoir de telles conséquences.
En affirmant que le handicap est moteur d'innovations et que les handicapés sont à l'origine de progrès utiles pour tous, on participe au changement de regard porté sur les personnes qualifiées de personnes handicapées. En effet, à travers cette affirmation, ce n'est plus en termes de personnes assistées, de personnes qu'on doit aider, de jugement négatif qu'on les évoque. Mais au contraire, en termes positifs, en en faisant des précurseurs qui permettent d'œuvrer pour le bien de tous.
ZOOM : Université et handicap, un bilan encore mitigé
Les universités jugent " accessibles " 72% de leurs locaux d'enseignement. 67% affirment qu'une infirmière est toujours disponible et 51% bénéficient du relais d'une association locale. Le sondage réalisé traduit cependant de graves lacunes. Concernant les examens, 37% des universités considèrent que les moyens disponibles pour le tiers-temps sont insatisfaisants. Le nombre de postes créés spécifiquement pour les étudiants handicapés est de 12 pour 1000, le nombre de logements " adaptés " de 17 pour 100 étudiants handicapés. Ces retards s'expliquent par un faible encadrement de ces étudiants, la plupart des responsables ayant déjà d'autres fonctions au sein de l'université. (source : sondage " Handicap et université ", réalisé par la Coordination nationale des étudiants handicapés (CEH) et la Ligue nationale des étudiants et enseignants handicapés (LNEEH).
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