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Se lancer dans le commerce équitable
20 Juin 2005Sur le même thèmeDe la solidarité internationale au commerce équitable
Le projet de se lancer dans le commerce équitable suit fréquemment une première démarche dans la solidarité internationale.
Vous avez senti les limites du caritatif et souhaitez participer à un projet de développement viable ? Vous avez rencontré des producteurs avec qui vous avez envie de monter une filière, dont les produits vous semblent pouvoir se vendre en France ? Ou alors, vous cherchez simplement à mêler des compétences à une forme de militantisme ? Toutes ces raisons peuvent vous faire glisser, comme d’autres avant vous, vers le commerce équitable. L’association étudiante est le cadre d’une première relation commerciale, qui prendrait le relais de projets de solidarité, puis il faudra en sortir si les sommes deviennent conséquentes.
Après dix ans d’expérience dans la coopération, l’association étudiante Solidarité France Népal (SFN) en sait quelque chose. Implantée à HEC, l’ESCP et l’ESREI, elle commence seulement à envisager de faire du commerce équitable. Chaque année, après des mois passés à récolter des fonds par des moyens divers (concerts, petits déjeuners, petits boulots, recherche de bourses), les équipes partent suivre des projets de développement dans cinq à sept villages déshérités situés à quelques heures de marche de Katmandou.
Les étudiants apportent autour de 2500 euros par an. C’est “ une impulsion financière, mais ce sont les villageois qui sont les acteurs de leur propre développement ”, explique Mélodie, de SFN. Les étudiants suivent l’avancement de chaque projet sur cinq ans. Ces projets sont aussi modestes qu’essentiels : cela peut aller de l’installation d’une cheminée dans les maisons à la construction d’une bibliothèque dans un village.
L’idée du commerce équitable est apparue lorsqu’une coopérative s’est créée pour acheminer collectivement les légumes jusqu’aux marchés de Katmandou. Les étudiants pensent que les producteurs sont encore loin de pouvoir répondre aux exigences du commerce équitable en termes de qualité et de régularité. Ils ne cherchent d’ailleurs pas à exporter. En revanche, un Népalais souhaite organiser des treks et accueillir des touristes chez les habitants. Solidarité France Népal pourrait donc être amené à débuter un projet de tourisme éthique.
La relation que les membres de Solidarité France Népal ont engagée a le mérite de s’inscrire dans la durée. Leur prudence est à prendre en exemple car il est essentiel de vérifier d’abord que les produits trouveront des débouchés au Nord.
Ce sont souvent de premiers voyages et des rencontres fortes qui vous donnent envie de vous lancer. Kultures, association créée à Lille en 2002 et aujourd’hui présente à Paris et Caen, a aussi commencé par le chemin de la solidarité Nord / Sud. Les étudiants subventionnaient l’association culturelle Wezo à Lomé (Togo). Puis ils ont cherché avec les villageois comment rendre cette structure autonome financièrement : un télécentre et un cybercentre, activités génératrices de revenus ont été ouverts et leurs bénéfices réinjectés dans le centre culturel, au service de la communauté.
En plus, une véritable filière d’importation directe d’artisanat local a été montée, limitée pour l’instant à deux livraisons par an. Wezo gère le transport et le suivi de la production au Togo. En France, les étudiants vendent directement à leurs proches, et ont monté un petit réseau de distribution dans des boutiques ethniques sous forme de dépôt-vente. Kultures espère dégager 25% de marge sur la vente, et les redistribuer : c’est ce qu’elle appelle le commerce “ équi-solidaire ”.
Un gros travail pour limiter le nombre d’intermédiaires a déjà été effectué, mais il n’est pas possible de maîtriser toute la chaîne, constate Kultures, notamment pas le transporteur. Les étudiants ont pourtant trouvé des transitaires assermentés et signé avec les artisans togolais une charte calquée sur les critères de la Plate-forme.
Les étudiants savent que sur le terrain, il n’est pas certain que les artisans se plient aux critères décidés ensemble, et ne cherchent pas à vivre de cette modeste filière. En revanche, ils se consacrent à la promotion du commerce équitable avec une légitimité supplémentaire puisqu’ils le pratiquent. Ils ont d’ailleurs eu une idée lumineuse : détailler la découpe du prix dans une statuette africaine, sur le modèle de ce qu’a fait Max Havelaar dans un paquet de café (Kultures).
De la même manière, EquiTerre a pris le temps nécessaire pour monter ses propres filières et finaliser son site de vente en ligne. Créée en 2000 par des étudiants d’écoles d’ingénieur et de commerce, cette association est née de leur envie d’utiliser le média internet pour rapprocher les consommateurs des producteurs. L’idée initiale était à la fois de réfléchir aux manières de trouver des débouchés innovants pour des produits achetés à des importateurs du commerce équitable (Artisanat Sel, Solidar’Monde, etc...) avant de s’engager avec des artisans défavorisés sur le long terme. Pendant qu’en France, la boutique de e-commerce équitable et les processus de logistique se mettaient en place, les étudiants-voyageurs rencontraient des artisans et étudiaient les possibilités d’importations. Ainsi, en 2003, après 5 missions de prospection et autant de pays visités, EquiTerre décida de se lancer dans l’importation directe afin de relever le défi de maîtriser toute une filière, de la conception à la relation client. Des partenariats ont été entrepris avec des communautés d’artisans : un Ashram - lieu de réinsertion pour des femmes de la rue - au Népal, un bidonville de Calcutta et une communauté de femmes travaillant le karité au Burkina Faso.
Il a fallu faire des choix car les missions de prospection ne pouvaient pas toutes aboutir, à cause du manque de débouchés commerciaux et de l’investissement important que nécessite le développement commercial des produits : réalisation d’un catalogue, suivi des commandes aux artisans, choix des produits...
La faiblesse des ventes par internet a ensuite conduit l’association à diversifier ses canaux de distribution de manière à pérenniser ses filières. Ainsi, elle s’adresse maintenant aussi à des boutiques, à des collectivités territoriales et à des comités d’entreprises. EquiTerre s’investit enfin beaucoup dans des actions de sensibilisation : interventions en milieu scolaire, organisation de conférences et d’événements touchant les étudiants.
Vers la professionnalisation
Travailler dans le commerce équitable
Le secteur emploie peu de monde. Les plus grosses structures (Solidar’Monde, Oxfam, Max Havelaar, Artisans du Monde, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement) comptent quelques dizaines de salariés pour de très nombreux prétendants. Il est aussi possible de travailler indirectement sur le commerce équitable en intégrant le département développement durable d’un grand groupe ou les achats d’une entreprise de distribution concernée par le commerce équitable.
De nouveaux métiers voient le jour, comme en témoigne le guide pratique des carrières du développement durable “ Un métier pour la planète... et surtout pour moi ! ”, écrit par Elisabeth Laville et Marie Balmain (Village Mondial, 2004), et les nombreux articles publiés dans la presse ces temps-ci sur ces “ salariés en quête de sens ”. Sachez qu’il n’est pas de cursus tout tracé pour se faire embaucher dans une organisation de commerce équitable et que chacun cherche le chemin qui permettra à ses convictions et ses compétences de se compléter idéalement. Que vous soyez ingénieur, chef de projet, comptable ou commercial, vos savoir-faire seront toujours nécessaires mais pas suffisants : ce sont les engagement associatifs et bénévoles qui permettront de vous distinguer dans une pile de CV. Commencer par s’impliquer bénévolement dans les événements comme la Semaine de la solidarité internationale, la Semaine du développement durable, la Quinzaine ou la Semaine étudiante du commerce équitable, sera le moyen de mieux connaître le milieu et peut-être d’entendre parler des profils recherchés.
Le meilleur moyen de travailler dans le commerce équitable est encore de créer son emploi. C’est ce qu’ont fait de nombreux jeunes entrepreneurs sociaux, souvent au retour d’un voyage. Une formation commerciale ou gestionnaire est assurément très utile.
S’il n’existe pas de formation dédiée au commerce équitable, les cursus intégrant une de ses dimensions, comme le développement durable, se multiplient. Les grandes écoles de commerce ne sont pas en reste, comme l’ESSEC dont la chaire Entrepreneuriat Social a créé un “ incubateur social ” destiné à accueillir des porteurs de projet issus notamment commerce équitable. Pour sa part, Tristan Lecomte, le fondateur et dirigeant d’Alter Eco donne des cours sur le commerce équitable dans le Master “ Management et Développement Durable ” de son ancienne école, HEC. Contacts : Essec et HEC
Des formations privées occupent plus spécifiquement cette niche, comme l’Ecole internationale de commerce et de développement 3A spécialisée dans la formation des cadres pour les ONG, associations humanitaires et organismes internationaux.
Quatre-Mâts Développement organise pour sa part à destination des professionnels des formations-action de trois mois suivies d’un accompagnement spécifique sur six mois.
Enfin, une formation à distance a été mise au point par l’association Fairworld en collaboration avec la société Worlspace, l’Université de Poitiers, le DESS “ Ingénierie des Médias Pédagogiques ”, et un Ministre d’état sénégalais, chargé de l’artisanat et du commerce (formation).
Plus modestement, la fédération Artisans du Monde organise des réunions d’information dans ses antennes, des formations techniques sur la gestion, comptabilité... et accueille de nombreux bénévoles dans son réseau de boutiques.
Se lancer : entreprise ou association ?
Vous vérifierez vite que le commerce équitable est avant tout du commerce, activité pour laquelle le statut de société peut s’avérer plus pertinent que l’association loi 1901. Parmi les membres de la Plate-forme, les entreprises prennent d’ailleurs un poids de plus en plus important par rapport aux associations.
Alter Eco, Misericordia et d’autres ont commencé en association à but non lucratif, le temps de tester leur projet. Puis, la nécessité d’être crédible face à un banquier et d’investir les a incitées à se transformer en entreprise classique.
Le statut de SARL ne veut rien dire sur les modalités de gestion de votre structure, et ne vous empêche pas d’accorder plus d’importance à la finalité sociale qu’à la finalité économique.
Pour sa part Alter Mundi est une entreprise d’insertion de commerce équitable. “ Doublement ” sociale, elle assume sans complexe son inclusion dans le circuit normal. “ Il ne faut pas avoir peur de concurrencer l’entreprise classique sur son terrain : soigner le marketing, l’image, faire des cartes de fidélité ”, affirme sans détour son directeur Frédéric Bailly.
S’insérer dans l’économie sociale en créant une Société coopérative ouvrière de production (Scop), c’est mettre en cohérence vos statuts au Nord et vos objectifs au Sud. En effet, les Scop sont des sociétés de personnes et non de capitaux, destinées à ceux qui souhaitent s’associer pour entreprendre en restant majoritaires dans le capital de leur société. Le dirigeant est élu et le pouvoir de décision réparti selon le principe “ un homme une voix ” (voir guide de la collection Animafac “ L’économie sociale à portée de main ”), ce qui vous assure de la maîtrise de votre projet sur le long terme.
Le choix de ce statut s’est fait naturellement pour les fondateurs d’ “ échange équitable ”, Scop basée dans le Gers et commercialisant en grande surface sous la marque Ethiquable des produits labellisés Max Havelaar. Le chiffre d’affaires de cette jeune Scop ne cesse de croître depuis son arrivée dans les supermarchés en octobre 2003.
L’association poitevine Ekitrade a d’ailleurs pour objet de faire avancer conjointement commerce équitable et économie sociale et solidaire, deux courants visant à un développement harmonieux et durable au Sud comme au Nord .
Un profil
S’il n’existe pas d’archétype de l’entrepreneur du commerce équitable, ceux qui se lancent sont souvent animés d’un goût de l’aventure teinté d’un certain réalisme. Ils ont généralement une expérience des voyages qui leur évite de tomber dans le piège du touriste s’imaginant qu’il va sauver le monde et qui finit par se faire manipuler ou par commettre de gros contre-sens.
Modestie, prudence et patience sont les maîtres-mots de cette jeune génération. Ils ont tiré les leçons de l’éclatement de la bulle internet et savent que le plus important est d’avoir un projet durable et de s’inscrire dans une “ démarche de progrès ”.
Accueillants et disponibles, autant que leur emploi du temps chargé le leur permet, ils ouvrent facilement leurs portes et vous reçoivent volontiers, si votre projet est un minimum avancé. Pas du tout dans un état d’esprit compétitif, ils pensent à la cause qui les dépasse et ont intérêt à une croissance globale du commerce équitable. Les soutiens se font souvent sous forme de conseils amicaux, de parainnage informel, d’hébergement gratuit, comme Alter Mundi qui prête sa vaste boutique pour des événements ou réunions de débutants.
A chaque entrepreneur son parcours
Ils ont tous moins de trente ans, pour beaucoup des formations commerciales qui les destinaient à intégrer une société du CAC 40. Et ne se reconnaissaient pas dans les carrières qu’on voulait leur faire embrasser.
Sur une idée, une rencontre de voyage ou une émotion, ils ont osé. Sans trop réfléchir avant. L’opinion leur a réservé un accueil très chaleureux et aujourd’hui ils s’échinent à faire prospérer leur petite entreprise... pas spécialement pour s’enrichir mais pour maximiser les retombées de leur réussite sur les producteurs concernés. Ils ont tous regardé ce qu’avaient fait leurs prédécesseurs mais ont inventé leurs propres réponses, fait leurs armes tout seuls. Et sont en train de séduire ...
Alter Eco
Il a la trentaine à peine révolue et fait déjà figure d’ancien parmi cette génération de jeunes entrepreneurs du commerce équitable. Fraîchement diplômé d’HEC, Tristan Lecomte ne reste pas longtemps dans les multinationales. Il croit qu’il existe des manières de faire du commerce sans chercher à réduire toujours les coûts de production et en participant au mieux-être de la planète, dans le respect des principes du développement durable. Tristan commence par créer une petite boutique associative, puis une plus grande sous forme de société, teste différents secteurs et formules (alimentaire, décoration, importation directe, ou via une centrale d’achat), étudie énormément, et jamais ne se décourage. Il passe un an à établir une méthode d’audit des coopératives du commerce équitable, la méthode FTA 200 (voir partie 1) PriceWaterhouse Coopers. Et parvient à la conclusion qu’il faut se spécialiser sur quelques produits et développer à grande échelle le commerce équitable, faire baisser les prix de vente et ainsi augmenter le volume et l’impact au Sud. Depuis leur entrée en grande surface en 2002, les produits de la marque Alter Eco labellisés Max Havelaar (et souvent aussi Agriculture Biologique) connaissent une croissance de plus de 100% par an. Cet entrepreneur social a fait des émules, notamment par le biais de deux livres (“ Le pari du commerce équitable ”, éditions d’Organisation, 2003 et “ Le commerce équitable ”, Eyrolles, 2004) où il dévoile tous les stades de sa réflexion, du premier business-plan aux contrats signés avec la grande distribution.
Contact : Alter Eco
Ideo
Lorsque Rachel Liu terminait ses études à HEC en 2000, elle cherchait comment combiner ses envies d’exercer un travail qui a du sens et sa formation de gestionnaire. C’est au Québec qu’elle entend parler du commerce équitable pour la première fois. Elle se dit que c’est dans ce vaste secteur qu’elle tracera son sillon. Rachel se décide pour le textile et s’associe avec une styliste animée des mêmes motivations, puis consacre quelques mois à l’étude de marché.
“ On a travaillé sur un produit simple à réaliser, qui ne soit pas passé de mode au bout de deux ans et qui soit écologique ”, explique Rachel. Elles sont tombées d’accord sur des tee-shirts en coton “ biologique et équitable ”.
Pour dénicher un fabricant, la Plate-forme du commerce équitable lui a donné quelques conseils, qu’elle a croisés avec la liste des producteurs référencés “ équitables ” par l’IFAT et l’EFTA et celle des concessionnaires du label coton biologique. Une charte a été rédigée sur la base des critères définis avec l’entreprise indienne.
Rachel met en garde contre toute idée préconçue : “ Il faut bien faire attention à ne pas plaquer des idéologies toutes faites, comme la priorité au travail des femmes, alors que là-bas il n’est pas valorisant pour elles de travailler, il est préférable de mieux payer les maris qui redistribueront. ” Aujourd’hui, Ideo compte 140 points de vente en France et cinq salariés ! Les associées ont choisi de renouveler l’offre des circuits spécialisés dans les produits “ équitables ” plutôt que de viser les magasins de mode banalisés. Elles pensent que leur développement sera ainsi plus pérenne. Car la mode est par nature éphémère !
Contact : Ideo
Misericordia
Les fondateurs de Misericordia ont fait le pari inverse : surfant sur une diffusion plus large du commerce équitable, ils sont présents dans les boutiques les plus branchées de Paris.
Misericordia est né par hasard et comme souvent, d’une rencontre. En juin 2001, Mathieu, diplômé d’un DESS d’économie sociale et Aurelyen, qui a fait les Beaux-Arts, partent en mission humanitaire au Pérou. Dans la banlieue pauvre de Lima, ils tombent sur un centre de formation professionnelle et un orphelinat gérés par des sœurs franciscaines : Nostra Senora de la Misericordia. L’uniforme du centre, un survêtement à bandes bleu marine, bleu clair et blanc, leur apparaît immédiatement comme l’étendard d’un message qu’ils veulent faire passer en Occident : le commerce éthique. Aussitôt, ils créent une association et commencent à démarcher le segment mode haut-de-gamme en France, se disant que chaque vêtement vendu aidera le centre. Leur discours est entendu et les vêtements appréciés : la papesse de la mode parisienne, Colette, passe commande pour sa boutique de la rue Saint-Honoré. Et les jeunes gens pensent déjà aux investissements qu’ils réaliseront grâce aux bénéfices.
Trois ans plus tard, les uniformes Misericordia sont implantés dans 65 points de vente de par le monde et assurent 17 salaires péruviens. Une école maternelle est sortie de terre grâce à la redistribution des bénéfices et le centre se modernise peu à peu. “ C’est de l’économie solidaire, lance Mathieu, nous ne sommes pas dans la démarche classique du commerce équitable qui travaille avec des coopératives ”. Une charte, calquée sur les principes de la PFCE a été rédigée, et l’offre déjà renouvelée grâce à une collaboration avec des stylistes européens. Une SARL a aussi été créée car “ il était totalement impossible de discuter avec un banquier sous statut associatif ”, explique Mathieu. S’ils n’étaient pas débordés par la gestion de cette petite entreprise, les deux associés consacreraient volontiers du temps à l’enseignement et au partage d’expériences.
Contact : Misericordia
Veja
Les créateurs de la marque de baskets Veja se sont placés sur le même créneau : un produit mode, au design vintage séduisant, qui sera vendu dans les grands magasins et les nouvelles boutiques éthiques chics. Francois-Ghislain et Sébastien (HEC et Paris 9-Dauphine) sont revenus fin 2003 d’un an de voyage d’étude sur le développement durable (projet Juste planète) avec l’envie de créér leur propre structure plutot que de rejoindre la direction “ DD ” d’un grand groupe. “ Le commerce équitable leur semble le moyen le plus efficace de répondre au défi du développement durable, à savoir concilier l’économique, le social, et le respect de l’environnement ”, explique Francois-Ghislain.
Ils avaient envie de travailler avec le Brésil, et sur un produit qu’ils affectionnent : la basket, produit-symbole du capitalisme contemporain à la recherche de coûts de production toujours plus bas.
La basket est aussi l’occasion de tester le commerce équitable sur de nouvelles cultures, comme le coton (ils seront les premiers labellisés “ coton équitable ” en Amérique latine), le caoutchouc naturel, qui pousse dans la forêt amazonienne, et un cuir écologique. Depuis août 2004, leur société enregistre les commandes et a lancé la première production (5000 paires). Les deux associés travaillent à rendre leur produit “ 100% bio et équitable ” : lutte contre la déforestation à travers la culture du caoutchouc (pour lequel il n’existe pas de standard FLO), financement de projets éducatifs, sanitaires, écologiques... Ils souhaitent aussi s’associer à toute réflexion sur un label équitable dans le textile.
Contact : Veja
KIP : Knowledge is power
“ M. Bhimrao ” comme il veut se faire appeler est un étudiant de l’ESSEC, que ses nombreux voyages en Inde ont sensibilisé à la question des “ intouchables ” (dalits). Il est un porte-parole de la lutte des Intouchables lancée par le Docteur Ambdekar (1891-1956), sorte de Martin Luther King indien, et poursuivie par Anthony Raj, à l’origine de la national campaign on dalit human rights (NCDHR). “ Ce sont les Indiens qui m’ont demandé comment ils pouvaient faire tourner l’atelier de confection qu’avait construit la NCDHR. J’ai testé les vêtements en France, la réaction a été plutôt bonne et j’ai lancé le processus ”, avance-t-il.
M. Bhimrao voit dans la marque KIP le moyen d’internationaliser la lutte des dalits en même temps qu’une activité génératrice de revenus pour le centre. Et se situe volontiers dans le commerce engagé plus que dans le commerce équitable.
Comme Misericordia, il a choisi de s’insérer dans le circuit de la mode, mais sans viser le haut-de-gamme. Sa ligne street-wear sophistiquée peut potentiellement toucher un grand nombre de personnes et diffuser ainsi largement le message politique. Le dessin (le tigre du Bengale), l’étiquette “ KIP made by dalits ”, le design et une explication de la situation politique des dalits livrée avec chaque produit devraient permettre de faire de ces vêtements de véritables supports de campagne.
Les deux associés ont intégré l’incubateur social créé par la chaire entrepreneuriat social de l’ESSEC.
Contact : KIP
Seyes Pullovers
Diplômés eux aussi d’une école de commerce (l’EPSCI, école post-bac du groupe ESSEC), Stéphane et Hervé n’arrivaient pas à se résoudre à chercher un travail comme leurs camarades de promo. Ils voulaient s’adresser à un public le plus large possible, étaient séduits par le côté identitaire du vêtement, mais ne se reconnaissaient pas dans les tissus écrus biologiques...
Qualité, transparence et éthique, voilà les trois vertus qu’ils voulaient donner à leurs pullovers. En apprenant tout des étapes de fabrication du textile, ils ont pensé l’ensemble de la chaîne en termes de développement durable, de l’égrenage du coton (biologique) au filage, de la teinture à la confection. Ils ont trouvé des partenaires spécialement certifiés pour chaque maillon de cette complexe chaîne. Et ont décidé de faire fabriquer en France, enfreignant ainsi le premier principe du commerce équitable : travailler avec des producteurs marginalisés de pays en développement.
“ Le secteur textile perd 15 000 emplois chaque année en France, il existe des producteurs défavorisés au Nord aussi ”, fait valoir Stéphane. Et puis, le contrôle, assuré par leurs soins, sera ainsi plus simple à effectuer. Ce souci de tout comprendre, de tout maîtriser, de ne pas appliquer un schéma pré-établi du commerce équitable, est à mettre à leur crédit. En échappant à la norme, ils s’attendent à susciter le débat... Par souci d’indépendance, ils n’ont pas emprunté et commencent à vendre par correspondance. Ils attendent également beaucoup des réunions à domicile où ils pourront expliquer aux clients tout ce qu’ils ont fait pour rendre leurs pullovers les plus éthiques possibles
Contact : Seyes
Tudo Bom ?
Jérôme Schatzman, diplômé de l’ESSEC ayant travaillé sept ans dans l’insertion par l’économique, a profité d’un séjour de deux ans au Brésil pour explorer le secteur naissant du commerce équitable dans ce pays où il y a tant à faire.
En l’abordant par la confection textile, il a pu avoir une approche urbaine et différente du commerce équitable : les besoins en infrastructures sont moins urgents en ville, mais le chômage y fait néanmoins des ravages. A Rio, il se trouve que beaucoup de femmes savent coudre et que leur apporter du travail permettrait à toute une famille, voire tout un quartier, de se structurer, se dit-il.
Et puis il y avait ce slogan “ Tudo Bom ? ” (“ comment ça va ? ”, en Brésilien), manière d’engager la conversation qui contient toute la joie de vivre des Brésiliens.
Jérôme est rentré du Brésil avec une centaine de prototypes de tee-shirts imprimés Tudo Bom ? et les retours furent positifs. Il a ensuite travaillé avec des coopératives de femmes au Brésil, étudie encore la faisabilité de tee-shirts en coton bio et cherche à réduire le nombre d’intermédiaires. Et ce afin notamment d’arriver à limiter le prix des tee-shirts. Les ouvrières bénéficient d’un salaire de 30% au-dessus de la moyenne et surtout d’un système de prévoyance sociale qui est une forme de prime au développement urbain.
Il cherche des débouchés les plus “ qualitatifs ” possibles dans un réseau de boutiques spécialisées et idéalement en vente directe !
Les questions à se poser
Parmi les “ joies ” de l’entrepreneuriat, celle de ne pas se payer au début n’est pas la plus facile à assumer. Il faut en général une bonne année pour monter une entreprise : définir le produit, sa cible de clientèle, trouver ses producteurs et autres intermédiaires, démarcher des clients... Certaines contraintes liées à la démarche du commerce équitable prennent encore plus de temps : rédiger une charte, réduire le nombre d’intermédiaires,... sans compter les projets de développement ou le contrôle des producteurs si vous les gérez vous-mêmes.
Si, sachant cela, vous êtes toujours tentés, alors voici quelques unes des questions à creuser.
Ouvrir une boutique
Tenir une boutique est un métier en soi, qui apporte souvent au créateur une grande satisfaction personnelle : vous décidez de tout, des produits à leur présentation et l’univers dans lequel ils sont vendus. Mais c’est un travail très sédentaire et contraignant en raison des horaires d’ouverture que vous êtes obligés d’assurer (et se faire remplacer est très coûteux). Cela ne correspondra donc pas au goût des voyages et du contact avec les producteurs qu’affectionnent beaucoup d’aspirants au commerce équitable.
“ Pour tenir un magasin, il n’est qu’une règle d’or : l’emplacement, l’emplacement et l’emplacement ”, aime à rappeler Tristan Lecomte, qui a eu deux boutiques avant de se tourner vers la grande distribution. Il dresse le bilan complet de ces deux expériences dans son livre “ Le pari du commerce équitable ” (Editions d’Organisation, 2003) et conclut : “ c’est un modèle potentiellement performant mais qui nécessite de gros investissements, que l’on n’octroiera pas forcément à une personne peu expérimentée dans ce domaine ”.
Cette obligation d’investir, et d’investir beaucoup pour avoir un emplacement visible et passant est lourd pour des débutants. Et aucune aide spécifique au commerce équitable n’existe, en dehors de celles prévues pour la création d’entreprise en général. Le porteur de projet devra généralement prévoir une autre source de revenus au départ pour ne pas plomber les comptes.
Le site de l’Agence pour la création d’entreprise (Apce) propose une fiche professionnelle (8 euros) très complète (25 pages) destinée à ceux qui désirent entreprendre dans le commerce équitable. Elle comprend notamment une liste des fournisseurs et des simulations de budgets pour une boutique spécialisée. Selon ce document, “ il semble plus facile de vivre du commerce équitable en cumulant une activité d’importation et de grossiste qu’en ouvrant une simple boutique, du moins à moyen terme ”.
Si vous voulez importer des produits équitables, vous pouvez monter une filière de produits dont le standard international a été défini par FLO. Ou bien une filière exclusive, dont vous devrez alors maîtriser toutes les étapes de la fabrication à l’importation et que vous contrôlerez vous-même. Seuls des produits labellisés pourront être vendus en grande distribution, un label étant nécessaire pour rassurer et informer le consommateur.
Importer des produits labellisés
Si un standard international existe pour le produit que vous souhaitez importer, il faudra commencer par identifier les organisations de producteurs déjà agréées (ou en démarcher par vous-même puis les accompagner vers la conformité aux standards). Les autres acteurs de la filière (exportateurs, importateurs, transformateurs) devront aussi être agréés. Chaque maillon de la chaîne doit en effet répondre aux standards fixés par FLO pour devenir concessionnaire du label Max Havelaar. Vous serez alors liés à l’association par un contrat de licence qui se traduit entre autre par le paiement d’une redevance à Max Havelaar France. Cette redevance est d’un montant minimum de 250 euros par trimestre à partir de la fin de la première année suivant la signature du contrat, puis se calcule en pourcentage par kilo ou litre vendu. Elle finance Max Havelaar pour la certification de la filière et la promotion du label.
Vous devrez ensuite envoyer des déclarations trimestrielles des achats, production et ventes de matières premières et produits (semi-)finis et pourrez faire l’objet d’une inspection par un auditeur externe.
Importer des produits non-labellisés
Pour les produits pour lesquels aucun standard international n’a été défini, c’est à vous d’organiser la filière en l’adaptant aux critères du commerce équitable. Cela part généralement d’une rencontre avec des producteurs, dont les difficultés vous émeuvent et que vous voulez accompagner dans une démarche de développement. Il faudra alors recenser les divers acteurs intervenant dans le processus de transformation ou de fabrication. Les ONG locales devraient vous aider à les identifier et entrer en contact avec eux. Le commerce équitable ne les intéresse pas forcément de prime abord, cela dépend de la manière dont vous leur en parlez, des exemples qu’ils connaissent, des projets que vous formulerez ensemble.
La démarche est ici tout à fait différente du système Max Havelaar : il s’agit de rédiger ensemble une charte commune, de contractualiser des engagements progressifs et d’en fixer l’évaluation. C’est une expérience passionnante, basée sur la confiance, et qui nécessite d’avoir quelques connaissances en gestion. Beaucoup de débutants se sont inspirés des critères des organisations de commerce équitable, fixés au niveau international par l’IFAT.
L’essentiel est de commencer par adapter les critères à votre situation particulière, en pensant toujours à inclure une dimension de progrès. Ce système est essentiellement basé sur l’auto-évaluation.
Le financement
Vous trouverez dans le réseau des finances solidaires, et dans celui des banques de l’économie sociale des partenaires potentiels, auprès de qui vous pourrez faire jouer la fibre sociale.
Une liste des acteurs financiers solidaires, capital-risqueurs, établissements de crédits ou organismes de garantie des prêts a été établie par Finansol, le portail des finances solidaires.
La fiche professionnelle de l’APCE recense aussi un certain nombre d’organismes qui pourraient être sensibles à votre démarche. Rappelons que les banques de l’économie sociale, mutualistes ou coopératives, comme le Crédit Coopératif ou les Caisses d’Epargne sont vos interlocuteurs privilégiés dans le milieu bancaire. Si le commerce équitable ne fait pas partie statutairement de l’économie sociale (qui regroupe les associations, mutuelles et coopératives), la finalité sociale et les valeurs humanistes sont des points communs entre les deux projets et devraient vous permettre de les convaincre.
Sachez par ailleurs qu’il est généralement préférable de ne pas être une association mais une société et que les établissements bancaires n’accordent bien souvent un prêt qu’à condition que le créateur engage un montant équivalent.
Qualité et prix des produits
Révolue l’époque où une poignée de militants peu regardants sur la qualité des produits se fournissait coûte que coûte dans les réseaux alternatifs. Désormais le commerce équitable a intégré les circuits classiques et se doit d’être compétitif en plus d’être “ juste ”.
Un consommateur déçu par un café équitable ne réitérera pas l’expérience, d’autant que son supermarché habituel ne lui propose généralement qu’un ou deux choix équitables par type de produit.
Pour les biens qui ne sont pas de première nécessité, la question est encore plus délicate : il s’agit de provoquer un achat “ coup de coeur ”. La qualité générale des produits, qu’ils soient artisanaux ou industriels, rejaillira sur toute la filière équitable, il ne s’agit donc pas de faire de l’à peu près.
Les prix de vente des produits sont déterminés par le prix de revient et la concurrence.
Pour ce qui est du prix de revient, il est fixé par l’exportateur ou par la centrale d’achat qui importe directement la marchandise.
Le prix “ juste ” pour rémunérer les producteurs est celui qui leur assurera un niveau de vie décent ainsi qu’une possibilité d’investissement (ce qu’on appelle parfois la “ prime de développement ”). Pour le calculer, il faut généralement partir du prix du marché, auquel vous ajoutez le coût environnemental (ce qu’il faut faire pour éviter de polluer) et social (la rémunération digne des salariés, les cotisations sociales pour qu’ils soient couverts en cas de maladie ou d’accident et aient droit à une retraite).
Si le doute subsiste et que vous ne parvenez pas à le fixer, laissez les producteurs faire une proposition.






