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Thierry Jeantet : " La solidarité au service de l'efficacité "
27 Mars 2006 - Economie socialeSur le même thèmeThierry Jeantet est ce mois-ci l''invité du réseau Scop Entreprises. Cette interview est extraite du site http://www.scop.coop, site de la Confédération générale des SCOP.
Directeur général d'EURESA, groupement de mutuelles d'assurance à l'échelon européen, Thierry Jeantet publie son nouveau livre " La solidarité au service de l'efficacité " consacré à l'économie sociale et édité à la Documentation française. Il s'exprime sur la place des Scop dans l'économie sociale et la perception comparée de celle-ci en France et dans les différents pays.
Vous publiez un livre sur l'économie sociale. Pourquoi et quel en est l'objet ?
L'économie sociale a constamment besoin de faire le point sur elle-même pour mieux se projeter dans le futur. C'est une photographie de ce qu'est l'économie sociale aujourd'hui en France, avec un éclairage sur l'Europe et l'international. Mais le but est surtout de donner l'envie de comprendre comment cette économie sociale fonctionne, comment elle est accessible à toutes et à tous, et comment elle peut se développer dans l'avenir.
Comment s'inscrit ce livre par rapport au précédent sur l'économie sociale européenne ?
Comme son nom l'indique, il visait surtout à montrer l'ampleur et le poids de l'économie sociale en Europe, ainsi que la diversité de sa présence dans tous les secteurs économiques. Ce nouveau livre est davantage centré sur les coopératives, mutuelles et associations et Fondations en France, ce sous un aspect factuel au plan historique, démographique, statistique. C'est aussi un instrument de réflexion actualisée sur les défis qui attendent l'économie sociale.
Le gouvernement en France différencie les associations affectées à la jeunesse et les coopératives et mutuelles dépendant plutôt de l'emploi et des affaires sociales. Votre livre peut-il aider à une meilleure compréhension de l‘unité de l'économie sociale qui n'est pas perçue ?
L'économie sociale est en effet un tout. Elle se définit d'abord par ses principes : liberté d'adhésion, gestion démocratique, juste répartition des excédents, solidarité et j'ajouterais l'épanouissement de la personne humaine. Les statuts juridiques n'en sont que la traduction. D'ailleurs, les statuts sont un peu différents d'un pays à l'autre. Ce qui souligne bien qu'il n'y a pas de réelle frontière entre les différentes composantes, ceci expliquant que ses acteurs se reconnaissent comme appartenant à la même famille. Vouloir différencier les associations d'un côté, et les coopératives et les mutuelles de l'autre n'a strictement aucun sens. Si le gouvernement s'applique à scinder les différentes familles, nous ne pouvons le percevoir que comme une atteinte à l'économie sociale. C'est un retour en arrière de presque 30 ans qui relève d'un ultra-conservatisme.
Observe t-on le même phénomène dans les autres pays européens ?
Les relations entre économie sociale et gouvernants sont très diverses selon les pays. En Espagne ou en Italie, l'économie sociale est pleinement reconnue. En Allemagne, l'économie sociale a du mal à se reconnaître elle-même, et donc les relations avec l'Etat son quasi-nulles. Mais une atteinte aussi caractérisée à l'unité de l'économie sociale est spécifique à la France. Il est quand même curieux de voir des gens se réclamer du libéralisme adopter une attitude liberticide à l'égard de l'économie sociale. Nous ne leur demandons pas plus que de reconnaître le droit à entreprendre sous toutes les formes, plutôt que de vouloir imposer le même modèle d'entreprise partout. L'économie sociale a toujours défendu la pluralité d'entreprendre. Elle ne conteste pas le droit d'entreprendre sous forme capitaliste pas plus qu'elle ne conteste aux Etats la légitimité de créer des entreprises publiques. Quand on voit un Commissaire européen déclarer que les coopératives et mutuelles doivent disparaître, c'est une attitude anti-concurrentielle et contraire aux libertés.
On entend dire souvent que l'économie sociale défend trop des statuts juridiques alors que l'important est de considérer l'objet social. C'est en ce sens que le Gouvernement estime que les associations sportives sont plus légitimes au Ministère de la Jeunesse & des Sports et de même pour les associations culturelles avec le Ministère de la Culture.
Toutes les organisations de l'économie sociale se caractérisent par une présence simultanée dans le domaine marchand et non-marchand. Ceux qui veulent l'écarteler entre le marchand et le non-marchand n'ont pas compris la nature même de l'économie sociale. Exemple : une petite association sportive locale peut très bien être amenée à développer une activité économique afin d'assurer sa mission sportive. C'est en ce sens qu'il est absurde de dissocier les associations selon qu'elles soient gestionnaires ou non. Le schéma marchand/non marchand est totalement dépassé et anti-moderne.
KPMG, le premier groupe d'audit mondial, est une coopérative de droit suisse. Font-ils partie de l'économie sociale ?
Je ne connais pas assez le fonctionnement de KPMG pour porter un jugement. Mais plus globalement, ce n'est pas parce qu'on a un statut d'économie sociale qu'on est forcément une structure d'économie sociale. Ce qui compte, ce sont bien sûr les principes et surtout leur application dans la pratique au service d'un objet qui quel qu'il soit a une dimension sociale voire « sociétale ».
Inversement, des sociétés capitalistes peuvent-elles revendiquer leur appartenance à l'économie sociale ?
C'est possible au cas par cas : en Espagne, les SALES sont des sociétés anonymes de travailleurs, à statut mixte. Et si elles sont très actives au plan européen pour promouvoir l'économie sociale, c'est qu'en interne, elles organisent bel et bien la participation des salariés de façon démocratique. Leur objectif est d'être au service des travailleurs et pas de servir un but capitalistique. Le cas des E.S.O.P. aux USA est plus éloigné, c'est évident, mais intéressant.
Les Scop et les coopératives de travailleurs sont les seules structures d'économie sociale à associer les salariés dans leur projet. L'économie sociale n'est-elle pas contradictoire lorsqu'elle sert les intérêts de ses membres adhérents ou sociétaires en négligeant ses salariés ?
L'implication des salariés est parfois déjà statutairement prévue. C'est le cas des mutuelles d'assurance dont les salariés sont présents au conseil d'administration. Par ailleurs, les mutuelles de manière générale ont des relations assez étroites avec les syndicats afin d'assurer les droits légitimes des salariés. Mais c'est vrai qu'il reste à inventer pour l'économie sociale un système plus « systématique »qui permette effectivement de mieux partager les projets avec ceux qui sont payés pour les mettre en œuvre.
L'avenir de l'économie sociale est-il sombre ou souriant ?
Les recherches conduites pour mon livre m'ont permis de constater que l'économie sociale depuis 20 ans ne cesse de progresser, tant par le nombre de sociétaires que par ses positions économiques. Elle est toujours très bien implantée dans les secteurs traditionnels comme l'agriculture, la pêche, l'artisanat, l'industrie. Mais elle s'est aussi développée dans des secteurs-clé comme la finance, l'assurance, les services à la personne ou les services en général. En revanche, elle est presque totalement absente dans les technologies de la communication ou les biotechnologies. On constate pour autant que le modèle de l'entreprise d'économie sociale de nature équitable correspond à une forte attente. On voit aussi que les statuts d'économie sociale sont bien plus souples qu'on ne le dit puisqu'ils se diffusent dans des métiers très différents. L'économie sociale a aussi une dimension totalement mondiale. Ce qui lui manque, c'est la volonté prospective de construire son avenir, et aussi de faire connaître et reconnaître l'alternative qu'elle représente dans les médias, dans l'enseignement.
Il y a un paradoxe : les gouvernants ne cessent d'exhorter les citoyens à s'engager dans la société civile et dans le même temps, elles compriment leur soutien aux structures d'économie sociale qui incarnent cet engagement citoyen.
C'est tout à fait vrai. Anecdote intéressante : quand la délégation à l'économie sociale a été mise en cause, les premiers à réagir ont été les deux partis radicaux, un de gauche, un de droite, soutenus par des parlementaires, également de droite comme de gauche.
Pourquoi le livre s'appelle t-il « économie sociale » et pas « économie sociale et solidaire » ?
L'économie solidaire est une fraction émergente de l'économie sociale. La question ne se pose pas. Les observateurs et acteurs des autres pays considèrent ce débat comme une bizarrerie franco-française totalement sans objet.
Les élections régionales de 2004 ont fait apparaître dans 11 régions des élus en charge de l'économie sociale et solidaire. Quel impact peut-on en attendre ?
L'impact est déjà là. On voit apparaître des programmes dans plusieurs régions destinées à favoriser le développement des entreprises d'économie sociale, et en particulier des coopératives de production. Les acteurs locaux ont pris conscience qu'ils avaient besoin des structures ancrées dans leur territoire et attachées à son développement dans un esprit d'intérêt général.
On entend parfois que les Scop ne font pas partie de l'économie sociale puisque ce sont des entreprises marchandes présentes dans tous les métiers sans but particulièrement social, et dont la seule différence serait de partager différemment la valeur ajoutée.
Même si les Scop ne se distinguaient que par un juste partage de la valeur ajoutée, cela suffirait à les ancrer dans l'économie sociale. Comme l'illustre la perte constante de pouvoir d'achat des salariés, la valeur ajoutée est en effet le problème-clé de l'économie d'aujourd'hui. Mais les Scop, c'est aussi la démocratie des décisions et la propriété collective librement choisie de l'outil de travail, dans un esprit identique à celui des autres coopératives et des mutuelles.
Y a-t-il une mondialisation de l'économie sociale ?
Oui. Il y a d'abord au plan économique des entreprises de l'économie sociale qui ont décidé de travailler ensemble par-delà les frontières tout en gardant leur identité. Je le vis tous les jours dans le monde mutualiste avec Euresa. Quant au plan politique, il y a désormais des rencontres régulières des acteurs mondiaux de l'économie sociale pour réfléchir aux moyens de se mobiliser pour gagner en reconnaissance politique, comme l'illustrent désormais les Rencontres du Mont-Blanc transfamilles et transnationales.
Propos recueillis par Pierre Liret
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