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Une autre économie est possible
28 Octobre 2009 - Economie socialeSur le même thèmeRiche d'une histoire de deux siècles, l'économie dite « sociale et solidaire » prouve qu'il existe, quelque part entre le collectivisme dogmatique et le libéralisme effréné, un espace où il est possible d'entreprendre autrement.
Concilier l'esprit d'entreprise avec la responsabilité citoyenne, dans une démarche démocratique, tel est le pari relevé par toutes les entreprises dont l'action s'inscrit dans le champ de l'économie sociale et solidaire (ESS). Malgré ses mutuelles et ses banques coopératives qui font partie de notre paysage quotidien, cette dernière reste relativement peu connue dans sa démarche. Elle représente pourtant 10% de l'activité économique, part qui pourrait être appelée à croître, tant sa démarche semble apporter une réponse pertinente aux préoccupations soulevées par la crise et l'intensification de la mondialisation.
Des caractéristiques communes fortes pour une diversité de démarches
Il est délicat de donner une définition unique de l'ESS. En effet, les nombreuses initiatives qui s'en réclament sont variées, répondent à des besoins et préoccupations différentes, les unes mettant l'accent sur l'aspect social, les autres sur la dimension solidaire. Si elle ne forme pas un champ parfaitement unifié, l'ESS se distingue cependant par un certain nombre de traits caractéristiques, que l'on retrouve dans chacune de ses composantes.
Au premier rang d'entre elles figure le principe de gouvernance démocratique, résumé par la formule « une personne, une voix ». Tous les individus s'associant à un projet de l'ESS, quel que soit leur statut (dirigeants, salariés, adhérents) ou leur apport en capital sont parties prenantes des grandes décisions et pèsent du même poids.
Autre grand principe unificateur : la lucrativité limitée. Si les entreprises de l'ESS peuvent réaliser des excédents, ceux-ci ne sont pas destinés à rémunérer les capitaux investis initialement par les actionnaires et ne sont pas redistribués à titre individuel.
Enfin, toute personne adhérant à une entreprise de l'ESS doit le faire de façon libre. La libre adhésion distingue l'ESS de tous les organismes gérés par l'État au rattachement obligatoire.
En d'autres termes, et comme le souligne l'économiste Alain Lipietz dans un rapport remis en 2001 [1], « le pouvoir dans l'économie sociale n'est pas réglé par l'apport en capital, mais par l'adhésion des personnes ».
Parallèlement à ces obligations statutaires existent d'autres fondements que rappelle la « charte de l'économie sociale ». Parlant de « participer au développement harmonieux de la société dans une perspective de promotion individuelle et collective », elle souligne que l'ESS place l'homme au centre de ses préoccupations, en travaillant à des missions d'intérêt général, d'utilité sociale reconnue. L'ESS n'est pas au service d'intérêts privés particuliers, mais d'un territoire, d'un groupe social ou d'une idée, en ayant toujours en ligne de mire l'amélioration de la société, vers plus de justice et un meilleur partage des richesses. Dans son rapport, Alain Lipietz évoque ainsi un « halo sociétal », soulignant que « l'existence de ce secteur apporte un avantage collectif à la société ».
L'ESS se laisse ainsi définir selon sa dimension statutaire (gouvernance démocratique et non lucrativité) et sa visée sociale (utilité collective la plus large possible). Elle trouve à s'incarner dans les formes d'organisation suivantes : associations, fondations, coopératives et mutuelles. Chacune de ces formes présentent des avantages et spécificités à évaluer selon le type de projets que l'on souhaite mener [2]. Elles sont apparues au fil d'une histoire qui prend sa source dans la première moitié du XIXe siècle.
Des pratiques anciennes toujours en devenir
L'économie sociale apparaît dans le paysage français dans les années 1830. En cette période de changements profonds de la société, marquée par l'industrialisation et des bouleversements politiques, l'économie sociale propose la création de nouveaux liens de solidarité : forme d'économie alternative, elle est également porteuse d'un projet politique.
Sur le registre théorique, elle puise son inspiration à différentes sources : libéralisme – dans sa défense de la libre initiative des individus et de leur capacité à prendre leur destinée en main –, christianisme social et socialisme défenseur de l'idéal associationniste.
L'économie sociale naît ainsi à travers la constitution de coopératives ouvrières et de sociétés de secours mutuel, destinées à parer aux accidents de la vie et à faciliter l'accès aux besoins de première nécessité. Il s'agit de « mettre sur pied des entités productives qui inscrivent la solidarité au cœur de l'économie et où se mêlent la forme mutuelle, coopérative et syndicale » [3]. Jean-Pierre Beluze, disciple du socialiste utopiste Cabet, décrit ainsi ces premières initiatives, nées de mouvements spontanés : « Qu'est-ce que le système coopératif ? C'est l'alliance du principe libéral avec le principe de solidarité. C'est l'initiative individuelle renforcée par la puissance de la collectivité. » [4]
Le mouvement va progressivement prendre de l'ampleur, s'étendant au monde agricole et inspirant la formation de sociétés de crédits. Il bénéficie en outre d'une reconnaissance institutionnelle, sous l'impulsion notamment de l'économiste Charles Gide, titulaire d'une chaire au Collège de France, qui rédige, à l'occasion de l'exposition universelle de 1900, pour le pavillon de l'économie sociale, un rapport complet sur le sujet. Cette reconnaissance va également être marquée par la mise en place de dispositifs juridiques, parmi lesquels la célèbre loi 1901 bien connue de tous les associatifs. Autre exemple, en 1947, la grande loi sur la coopération va fournir un cadre pour le développement du crédit et l'accès à celui-ci, encourageant ainsi l'action de certaines banques coopératives dans leur soutien à la modernisation de l'agriculture.
Ce mouvement d'institutionnalisation va contribuer, au cours du XXe siècle, à normaliser l'action des entreprises pionnières de l'économie sociale. Du fait de l'encadrement législatif croissant, celles-ci vont se concentrer sur l'aspect gestionnaire de leur activité et, pour certaines, inclinent à devenir des partenaires de l'action de l'État-providence, désormais porteur du projet politique de la solidarité.
Au cours des années 1970, l'idée d'économie solidaire prend son élan, avec l'émergence de projets alternatifs. L'amélioration de la qualité de la vie, la revendication d'une consommation plus responsable et d'une plus grande implication citoyenne dans les mécanismes de production, les questions environnementales ou la création de nouvelles solidarités, internationales et intergénérationnelles, sont autant de sujets dont l'importance n'a cessé de croître au cours des trente dernières années. Ces préoccupations vont de pair avec des changements structurels importants : recul de l'État-providence, identités éclatées, remises en cause de la bureaucratie et d'une centralisation trop forte, faillite du modèle social d'après-guerre et hausse du chômage. Cette conjoncture favorise l'émergence de mouvements disparates, aux actions variées, visant à répondre aux problèmes nouveaux en offrant aux citoyens la possibilité de s'investir.
Selon Philippe Chanial et Jean-Louis Laville [5], dans ce bouillonnement multiforme de l'économie solidaire, quatre grands registres d'activité sont à distinguer : le commerce équitable, les finances solidaires (développement du micro-crédit), la création de réseaux d'échanges non-monétaires (SEL, etc.) et le développement des services à la personne.
L'économie solidaire est donc une réponse apportée à des aspirations sociétales fortes.
Les enjeux sociétaux de l'ESS
Dans un contexte morose, marqué par la crise économique et les craintes liées au libéralisme et aux perturbations qu'il introduit dans les rapports humains (creusement des inégalités, souffrance au travail, esprit de compétition, etc.), l'ESS se voit parée de nombreuses vertus qui sont autant de réponses à ces inquiétudes.
Tous ses acteurs s'accordent sur un point essentiel : l'ESS est une économie qui s'engage au service de l'homme en le plaçant au centre de sa démarche. L'introduction de l'ouvrage collectif issu des premières rencontres du Mont-Blanc [6] rappelle qu'elle est guidée par la volonté de « faire ensemble », de « faire pour autrui » et de « faire avec du sens » [7]. L'ESS ouvre en effet un espace où l'entrepreneuriat va de pair avec une démarche collective, soucieuse d' « aborder les problématiques sociétales en cherchant les réponses adaptées au plus grand nombre » et de « pratiquer des activités humaines de façon démocratique et durable » [8].
L'ensemble des activités que regroupe l'ESS constitue un large panel de propositions et de réponses aux problèmes que soulèvent la mondialisation, la précarisation de la société et la fragilisation des rapports humains : de nombreuses associations s'investissent dans la lutte contre la pauvreté ou agissent en faveur de la réinsertion des personnes les plus fragilisées ; à des échelles différentes, le commerce équitable ou les AMAP agissent pour la garantie d'un revenu décent aux producteurs agricoles en même temps que pour le maintien de conditions de production respectueuses de l'environnement ; des coopératives encouragent la création de nouvelles activités et préservent l'économie locale des territoires ; etc.
L'ESS doit cependant faire face à un certain nombre de critiques. Pour certains auteurs, elle ne serait qu'un palliatif à un capitalisme débridé, dont elle atténuerait les dégâts sans pour autant le remettre profondément en cause. Pour d'autres, son essor est dû avant tout à la démission de l'État qui préfère contractualiser certaines missions plutôt que de répondre à ses obligations, et irait de pair avec la constitution d'un nouveau marché du travail, ni privé ni public, aux contours indéfinis et d'où la précarité ne serait pas absente [9].
Face à ces critiques, l'enjeu pour l'ESS est d'affirmer et de faire reconnaître son utilité sociale. S'inscrivant dans une « économie plurielle », l'ESS, et ce depuis les démarches pionnières des sociétés d'entraide, permet aux citoyens de se prendre en charge, de façon autonome et démocratique, dans un esprit de solidarité, pour apporter des solutions collectives à leurs besoins. Elle rappelle qu'à côté des indicateurs de richesse s'appuyant sur la seule production existe une véritable richesse humaine, tout aussi importante. Un défi d'autant plus d'actualité, à l'heure où l'on parle, encore trop timidement, de faire évoluer nos indicateurs de richesses. Et si, finalement, l'ESS était à l'avant-garde de l'avenir de nos sociétés ?Notes :
[1] Alain Lipietz, Sur l'opportunité d'un nouveau type de société à vocation sociale, 2001
[2] Pour plus de précisions, se référer au guide pratique Animafac L'Économie sociale à portée de main
[3] Philippe Chanial et Jean-Louis Laville, « L'économie solidaire : une question politique » in Mouvements, 19, 2002; p. 13
[4] Cité par Maurice Parodi, « L'économie sociale et solidaire, une alternative à l'économie "capitaliste" ? »
[5] Art. cit., p. 17
[6] Les rencontres du Mont-Blanc sont des rencontres annuelles, « rendez-vous des dirigeants de l'économie sociale ». La quatrième édition aura lieu les 9 et 10 novembre 2009.
[7] Thierry Jeantet et Jean-Philippe Poulnot (dir.), L'Économie sociale, une alternative planétaire. Mondialiser au profit de tous, éd. Charles-Léopold Mayer, Gennevilliers, 2007.
[8] Ibid.
[9] Pour une synthèse de ces critiques, cf, notamment : Matthieu Hély, « L'économie sociale et solidaire n'existe pas », La vie des idées et Jean-Marie Harribey, « L'économie sociale et solidaire, un appendice ou un faux-fuyant ? » in Mouvements, op.cit., pp. 42 – 49.A lire :
- le dossier : "Economie sociale et solidaire : une économie différente"
- le guide pratique "L'économie sociale à portée de main".* Crédit photo : Ecosol-online
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