Parias d’une société étroite et solidaire à temps partiel, les Rroms sont balottés d’un camp à l’autre, d’un cliché à l’autre. Dans un espace Schengen réputé libre et sans frontière, ils sont pourtant nombreux à se heurter à un mur : celui d’une indifférence pratique et du jugement. Une association, la Voix des Rroms, veut porter la culture, l’identité et l’histoire de ce peuple au coeur du débat. Et c’est à l’unisson que ses membres ont accepté de livrer un témoignage sans concession sur leur démarche, leurs projets et leur vision des choses.

 

Pourriez-vous me présenter le projet global de la Voix Rroms ?


Créée par des étudiants et chercheurs rroms à Paris en 2005, La voix des Rroms a pour projet global de (re)placer la population rromani de France dans l’espace public. Pour y parvenir, nous menons des activités d’information et de sensibilisation du public, rrom et non-rrom. Souvent, nous articulons l’information et la culture dans le cadre d’activités culturelles. Ainsi, nous avons régulièrement organisé la journée, puis la semaine de la culture rromani autour de la journée mondiale des Rroms, le 8 avril. Nous avons également organisé la Fête de l’insurrection gitane ou bien la première Saint-Valentin gitane. Chacune de ces activités mettait en évidence un aspect particulier : la politique actuelle de répression pour la première et la révolte des Rroms dans le camp de Birkenau pour la seconde.

 

L’idée générale de notre projet est que, contrairement au discours qui domine dans les sphères politiques et médiatiques, les Rroms sont acteurs de la société, à laquelle ils ont apporté et continuent à apporter beaucoup.

 

 

 

 

Qui sont les Rroms ?


Les Rroms sont un peuple sans territoire compact, concentré surtout en Europe, mais présent aussi dans les Amériques et en Australie. Peuple sans état, il se retrouve autour de références identitaires communes, notamment sa langue, le rromani, enseigné entre autres à l’INALCO. L’ensemble de ces références identitaires est appelé « rromanipen », en rromani, ce qu’on pourrait traduire par « rromanitude ». Notre origine se situe dans l’Inde du Nord, et notre langue, parlée dans toute l’Europe et au-delà par environ 10 à 15 millions de personnes, est aussi une langue indienne qui s’est enrichie au contact d’autres langues asiatiques et européennes.

 

Beaucoup de fantasmes ont circulé et circulent encore sur notre origine et notre parcours. Les recherches sérieuses montrent cependant que les Rroms seraient très vraisemblablement les descendants de 53000 Indiens de la ville de Kannauj, déportés en 1018 par le sultan Mahmoud de Ghazni comme esclaves de guerre. Au fil des années, ils s’en sont affranchis et au 14ème siècle sont arrivés en Europe. L’ensemble des Rroms est constitué par les Rroms, qui continuent à s’appeler eux-mêmes ainsi, les Gitans (qui s’appellent aussi Kalé) et les Manouches (qui s’appellent aussi Sinté). De ce point de vue, la France a la particularité d’avoir des représentants des trois groupes, ce qui n’est pas le cas d’autres pays.

 

La difficulté de beaucoup de personnes à comprendre qui sont les Rroms vient de la tension entre, d’une part un rejet instinctif du « communautarisme » et d’autre part la recherche d’une catégorie rigidement définie et délimitée qu’on appelle « Rroms ». L’« l’esprit communautaire » qu’on tente d’attribuer aux Rroms est amplifié, cet effet globalisant est nuisible à l’image des Rroms et il faut accorder beaucoup plus d’importance au jugement personnel d’un individu avant de s’attacher à son appartenance communautaire, ethnique, nationale ou autre… Un individu est d’abord un être doué de raison, autonome, indépendant et capable de faire ses propres choix (bons ou mauvais) … les milieux sociaux, ethniques, communautaires, nationaux… sont des facteurs à prendre en compte car ils jouent sur ces choix mais ils n’expliquent pas tout. Enfin, il faut noter que cette réflexion vaut pour tous les individus et toutes les communautés, ce qui est souvent oublié…

 

Quel regard portez-vous sur les politiques françaises concernant les Rroms ?


La politique française concernant les Rroms est ancienne bien que par le passé elle ne nommait pas les Rroms en leur nom propre (être reconnu en son nom propre est une conquête), mais bohémiens, nomades etc. Et à ce titre il nous paraît de plus en plus évident que la fonction des Rroms dans cette politique spécifique est de déterminer la politique générale. Si l’Etat nous taille un costume, c’est pour vous habiller. Par exemple : la carte d’identité rendue obligatoire en 1941 en vue d’intensifier l’instrument de surveillance des populations en temps de guerre est une généralisation du Carnet Anthropométrique par quoi l’Etat fichait les Rroms et quelques autres désignés au sein des préfectures comme des groupes à surveiller particulièrement. Nous savons ce que sans doute beaucoup ignorent, c’est que notre persécution est inscrite dans le patrimoine de la loi. A chaque nouveau Ministre de l’intérieur, c’est comme si les cadavres de nos ancêtres sortaient des placards de son ministère, et systématiquement il nous crache dessus et nous traîne dans la boue, déchaîne la population contre nous. Nous sommes un instrument. Pas nous, tels que nous sommes dans la réalité, mais nous tels que nous sommes dans l’imaginaire collectif : l’objet d’une hystérie de masse : voleurs de poules, mangeurs de feu, trafiquant d’yeux et d’ongles, sorciers… Et cela sert à réduire la question sociale aux motifs de la sécurité et de l’immigration qui sont les thèmes des rois faibles et paresseux. 

 

Des projets à venir ?


Nous sommes en train de développer une émission de radio mensuelle qui est diffusée tous les premiers mercredi de chaque mois sur Fréquence Paris Plurielle. Dans cette émission nous traiterons de l’actualité locale, nationale et internationale de l’ensemble des communautés rroms, aussi bien sur le territoire de France qu’à l’étranger, tout en nous efforçant de faire comprendre ce qui en constitue l’unité de peuple. Outre ces actualités, nous diffuserons les sujets, comme ils disent dans le métier, que nous réalisons, qui peuvent être des portraits de personnalités rroms, gitanes, manouches, sintés etc…, des documentaires sur des combats en cours, car, la réalité des Rroms, comme vous devez vous en être aperçu est beaucoup faite de lutte, de fuite, et de résistance. Nous diffusons aussi de la musique, étant tout de même bien placés pour faire connaître la musique dite « Tzigane », nous la faisons découvrir encore une fois dans sa multiplicité géographique, du flamenco d’Espagne, des Czardas de Hongrie, mais aussi dans sa multiplicité temporelle, avec des pratiques actuelles, comme les productions du mouvement de rap Rromano émergeant, en Macédoine surtout.

 

Il y a bien sûr, le blog que nous alimentons presque chaque jour de chroniques, tribunes, et analyses critiques de l’actualité, et nos autres surfaces web (facebook, tweeter), ainsi que les nombreuses interventions dans les médias mainstream : radio, presse et télévision.

 

Toute cette activité d’information, d’analyse et d’intervention, nous souhaitons justement la densifier et l’augmenter dans les temps qui viennent et nous sommes en quête de fonds auprès des pouvoirs publics et privés, qui jusqu’à présent se montre quelque peu farouches à notre égard, pour ne pas dire méfiant. Craignent-ils qu’on entende ce que les Rroms ont à dire ?

 

En raison de notre positionnement il nous est souvent difficile de trouver des partenaires institutionnels à un certain niveau.

 

Comment voudraient-ils travailler avec ceux dont ils disent qu’ils doivent aller vivre en Roumanie, quand la majorité d’entre nous n’a jamais mis les pieds dans ce pays qui est peut-être charmant.

 

Mais nous ne désespérons pas de parvenir à ce type de coopération avec les pouvoirs publics ainsi nous sommes en train de monter le projet d’un centre Socio-culturel que nous appellerions le Rromano Social-Club et qui devrait s’installer sur la Seine, en plein Paris, à bord d’une péniche. Nous construisons ce projet en partenariat avec « La péniche alternat ». Nous mettrions à disposition du matériel pédagogique, nous aurions une programmation musicale régulière, donnerions des conférences, nous pensons aussi à y installer une épicerie sociale car les plus pauvres d’entre nous, ceux que l’on voit à la télévision, pour que les gens s’en plaignent ou les plaignent, sont même refusés aux restos du cœur, pour l’information de vos lecteurs. Vous voyez comme le poison est diffusé de la tête aux chaussettes des la société. Mais le plus grave pour nous est le racisme de la tête, des responsables politiques dont Manuel Valls le premier, car comme le poisson, une société pourrit par la tête. C’est de là-haut que vient le racisme, la tête pue d’abord et en dernier les chaussettes. C’est quand les bonnes âmes des restos du cœur deviennent racistes que les cibles de ce racisme national, en l’occurrence nous, peuvent être assassinés. Mais j’anticipe un peu sur la suite.

 

Pour en savoir plus sur la démarche de la Voix des Rroms, connectez-vous sur le site de l’association.

 

Crédits photo : Manifestation organisée à Paris @La Voix des Rroms

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