Intervenant : Laurent Fraisse, socio-économiste, membre du Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Economique (LISE / CNAM-CNRS) et membre du comité de pilotage du Labo

 

Animateur : Vincent Bonhomme, Plume!

Laurent Fraisse rappelle tout d’abord ce qu’est l’économie sociale et solidaire (ESS). Derrière cette terminologie sont tout d’abord regroupées trois types de structures : associations, coopératives et mutuelles. Au-delà du statut juridique, la finalité sociale du projet porté par ces organisations est également un critère d’appartenance à la grande famille de l’ESS : certaines SARL se sont lancées dans la commercialisation de produits issus du commerce équitable ou encore dans l’insertion par l’activité économique.

 

 

L’économie solidaire permet de développer un double regard : regard économique d’une part, mais avec la particularité d’une hybridation des ressources (marchandes et non-marchandes) : l’idée est en effet de trouver un juste équilibre entre création de richesses et réponse à des besoins sociaux. Par ailleurs, les acteurs de l’économie solidaire portent un oeil critique sur l’économie classique et son mode de fonctionnement. Ils souhaitent participer au changement des modes de représentations et de développement de l’économie. Cet aspect plus politique de l’économie solidaire a été exacerbé par la crise. Cette dernière représente à la fois une opportunité et une menace pour le secteur de l’ESS. C’est de ce terreau qu’ont émergé les « 50 propositions pour changer de cap » portées par le Labo.

 

 

L’ESS véhicule une autre conception de l’économie, basée sur plusieurs piliers :

 

l’idée d’une économie plurielle. Les motivations d’entreprendre sont multiples, et certains souhaitent créer de la richesse dans un but autre que la recherche du profit.

 

Des statuts variés. Comme cité plus haut, l’ESS regroupe des associations, mutuelles, coopératives et entreprises à finalité sociale.

 

Différents modes d’allocation des ressources. On a tendance à considérer que seul le marché est efficace. C’est oublier l’importance du principe de redistribution orchestré par l’Etat. Le PIB ne peut plus être l’unique indicateur de richesse aujourd’hui. L’impératif écologique nous rappelle qu’il est essentiel de chercher un autre mode de croissance.

 

 

L’ESS a son mot à dire face à cette crise. En effet, il y a beaucoup d’échanges entre le marché et l’Etat pour tenter de trouver une issue à cette situation, mais le citoyen a été complètement mis à l’écart de la réflexion sur l’affectation d’un plan de relance. Les acteurs de l’ESS souhaitent la création d’un véritable « forum citoyen pour une autre relance », aboutissant à l’émergence de contrepropositions pour un autre investissement de l’argent public. Ils défendent l’idée de citoyenneté économique : les experts n’ont pas le monopole du discours économique, il faut soutenir les initiatives de création de richesses et d’emploi émanant de la société civile.

 

 

Vincent synthétise les trois points de définition de l’ESS : un projet économique à finalité sociale, une gouvernance démocratique et une implication citoyenne locale. Il lance ensuite le débat autour de la question des indicateurs : quels sont les nouveaux systèmes de mesure développés, et quelle influence ont-ils sur les politiques publiques ?

 

 

 

Quels indicateurs pour mesurer la richesse ?

 

>> Plusieurs instruments d’évaluation se mettent en place, explique Laurent Fraisse : de multiples labels fleurissent chaque jour, catégorisant des produits « solidaires », « équitables », « durables »… L’objectif principal est de renseigner le consommateur, en lui donnant les moyens de juger des biens et services qui lui sont proposés sur une autre base que le critère prix (conditions de travail, respect de l’environnement…). Au-delà de cet aspect d’ordre micro-économique, les indicateurs ramènent dans le débat public la question de l’utilité sociale : quelle est la plus-value sociale de ce que nous consommons au quotidien ? Enfin, au niveau macro-économique, plusieurs travaux ont démontré que l’on ne pouvait plus se contenter du PIB comme unique indicateur de richesse (le rapport Stiglitz-Sen notamment). Différents outils peuvent viennent apporter un autre regard sur ce qu’est la richesse aujourd’hui : IDH (Indice de Développement Humain), empreinte écologique

 

La question est de savoir de quel outil statistique la France va-t-elle se doter pour s’auto-évaluer. On mise beaucoup actuellement sur les nouvelles technologies et l’industrie : une grande place est donc laissée à la création d’infrastructures dans le plan de relance. Les choses seraient sûrement différentes si l’on considérait le social comme un secteur à investir. Les indicateurs jouent un rôle dans l’élaboration de cette hiérarchie des priorités.

 

 

Vincent souhaite savoir quels sont les outils permettant de jauger l’efficacité de l’ESS.

 

>> L. Fraisse souligne que l’IDH est un indicateur macro-économique, qui ne s’applique pas aux entreprises et organisations de l’ESS. L’IDH permet un classement des pays non seulement par rapport au PIB mais aussi en fonction de l’espérance de vie, du niveau de scolarisation ou de l’égalité homme-femme. Ces différents critères sont pondérés pour donner un indicateur synthétique, une « note » est ensuite attribuée à chaque pays. Ce classement permet de donner un autre regard sur un développement qui ne serait plus basé uniquement sur la croissance du PIB. L. Fraisse cite l’exemple des Etats-Unis : 1ers lorsque l’on considère le PIB, ils ne sont qu’en 13ème position sur l’échelle du développement humain (IDH). L’IDH permet de mettre en évidence un décrochage entre croissance matérielle et amélioration du bien-être depuis les années 1970.

 

Tout cela indique qu’il va falloir aller vers des activités moins consommatrices et moins polluantes – c’est peut-être cela, mener une véritable « politique de civilisation » (E. Morin)… Il est urgent d’investir dans l’humain.

 

Il faut réfléchir sur la croissance que nous voulons, sur l’héritage que nous souhaitons laisser aux générations futures. Il s’agit cependant de ne pas se faire piéger par les indicateurs, il faut en débattre. Le recul critique est fondamental.

 

 

Une participante se demande comment ne pas être esclave de l’indicateur. Elle remarque que le plus gros coefficient au sein de l’IDH reste encore le PIB. Par ailleurs, il y a peu de mobilité au sein du classement des pays. L’IDH est imparfait, il est d’ailleurs remis en cause par ses créateurs. Chaque pays a ses spécificités locales, qui sont parfois difficilement mesurables. Les experts du PNUD, de la Banque mondiale, sont-ils les plus à même d’évaluer ces particularités ? Il alors apparaît un peu aléatoire de baser toute une politique économique sur des indicateurs…

 

Elle souligne également que les nouveaux outils introduits par l’ESS (commerce équitable, micro-finances…) peuvent aussi avoir de mauvais côtés : concurrence entre agriculteurs locaux, surendettement…

 

 

Laurent Fraisse poursuit le débat sur les indicateurs et leur fiabilité : le PIB est imparfait, les indicateurs sociaux et environnementaux sont intéressants mais leur fiabilité est parfois questionnée… Pour lui le véritable enjeu réside dans la production et l’évaluation : qui est au coeur de ces dispositifs ? Les citoyens doivent avoir une place. Ces indicateurs ont également le mérite de mettre en lumière certaines problématiques, absentes du débat public.

 

 

« 50 propositions pour changer de cap »

 

L’ESS n’est pas une économie miraculeuse. Cependant, elle doit être au coeur du plan de relance (et pas seulement lorsque en tant qu’amortisseur social), car elle peut apporter une plus-value en termes de développement économique et social du pays. Ceci est au coeur des « 50 propositions pour changer de cap » portées par le Labo. Porter un regard global sur les politiques au sens large permet d’éviter les effets pervers de la discipline, de ne pas la restreindre à un instrument de lutte contre la pauvreté.

 

 

Les propositions émises portent d’abord sur le contexte français. Dans la partie « Pour un New Deal sur l’intérêt général » est évoquée la mise en concurrence des structures associatives. L’économie des secteurs social et culturel est largement fragilisée aujourd’hui, suite à la Réforme Générale des Politiques Publiques (RGPP) mais aussi aux directives européennes comme l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS). L’appel d’offre devient le mode de régulation principal : or, l’association est-elle un prestataire comme un autre ? Ces réformes ont pour effet de diminuer la qualité des services proposés, et elles nient la double dimension (politique et économique) des organisations associatives. Dans ce nouveau modèle, l’intérêt général, auparavant largement co-produit en lien avec les associations, est défini majoritairement par les pouvoirs publics. Pour les acteurs de l’ESS, le mode d’allocation des ressources doit rester basé sur le dialogue social.

 

 

L’idée véhiculée par les « 50 propositions » est de montrer comment, à partir des valeurs de l’ESS, il est possible d’émettre des recommandations pour l’ensemble de l’économie. De nombreuses collectivités ont introduit l’ESS dans leurs politiques : depuis 2004, un certain nombre de régions mènent des politiques d’économie sociale, en modulant leurs critères d’attribution des aides aux entreprises en fonction de facteurs sociaux et environnementaux.

 

L’ESS gagne ainsi en visibilité. Des chaires d’entreprenariat social commencent à voir le jour dans les écoles de commerce… Il ne faut pas pour autant relâcher la mobilisation : les campagnes (telles que le Mois de l’ESS en novembre de chaque année) doivent être portées par les acteurs eux-mêmes.

 

 

Quelle lisibilité pour l’ESS dans l’espace public aujourd’hui ?

 

Des participants se demandent si les acteurs associatifs se reconnaissent comme partie prenante de cette catégorie « ESS ». Le terme ne reste-t-il pas obscur, accessible uniquement à un petit nombre d’initié ?

 

Il y a une vraie prise de conscience de l’appartenance à un mouvement global, beaucoup d’initiatives de promotion de l’ESS voient le jour, répond un associatif.

 

L.Fraisse souligne que l’initiative économique (au coeur de l’économie sociale) n’est pas un moteur d’engagement aussi puissant que le militantisme. Cependant, il est essentiel de faire comprendre que les associations sont aussi des acteurs économiques (elles représentent 10% du PIB). Les acteurs associatifs doivent percevoir leur responsabilité d’employeur, parfois trop prise à la légère. Ils ne peuvent pas « garder la tête dans le guidon », il faut allier micro et macro.

 

Certaines associations culturelles ont entamé cette réflexion sur leur spécificité, via le débat autour de leur régime fiscal. Ni acteurs privés lucratifs traditionnels, ni acteurs publics, ils sont dans un entre-deux. Ils se sont ainsi aperçus du côté hybride de leur modèle, qui implique des contributions bénévoles et des ressources financières.

 

 

L’initiative du Labo est aussi un vecteur de médiatisation : les acteurs peuvent se retrouver autour de cette remise en cause des représentations économiques classiques, contenue dans les « 50 propositions… ». Cela permet de rassembler différentes sensibilités et d’amorcer un travail collectif.

 

 

Les centres ressources autour de l’ESS

 

Où trouver de l’information sur le secteur ? Plusieurs entrées sont possibles :

 

– Des chambres régionales d’économie sociale et solidaire (CRESS) existent dans chaque région mais elles ne sont pas forcément accessibles.

 

– Plusieurs structures nationales réunissent les acteurs de l’ESS de manière sectorielle (URSCOP pour les coopératives de production, CPCA pour les associations…).

 

– Dans les villes, des politiques de promotion de l’ESS sont mises en oeuvre, ce qui génère des événements publics de mise en débat.

 

– Beaucoup de sites ressources existent également (Ressources solidaires, Alpesolidaire…).

 

 

Le Labo a joué un rôle de think-tank, mais la transformation opérationnelle de ces 50 propositions ne peut se faire sans les têtes de réseau. La diversité des points de vue est une richesse sur laquelle il faut s’appuyer.

 

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