LA TRIBUNE DE…

 

Sarah Degiovanni, La Route des Jeunes

 

Il existe un grand nombre de manières de penser la responsabilité : elle peut être individuelle, collective, pénale, civile… L’une de ses définitions est « l’ obligation de répondre de certains actes ». Peut-on et doit-on être considéré responsable des actes d’un proche qui prend le volant après avoir trop bu ?

Une simple question qui m’a amenée à de longues réflexions et de grands débats ces dernières semaines. Bénévole active à La Route des Jeunes (association de sécurité routière, « des jeunes qui parlent aux jeunes » des dangers de l’alcool au volant) depuis plus de cinq ans je n’imaginais pas que cette question soit si difficile à résoudre.

Voici quelques pistes de réflexion pour que chacun puisse, au mieux, se faire sa propre idée.

Le principe du conducteur désigné, SAM, est celui de la responsabilisation de tous. Celle des conducteurs qui sont invités à choisir de ne pas boire plus que le taux légal ne leur permet. Celle des passagers, qui doivent encourager et soutenir le conducteur mais aussi refuser de monter dans une voiture conduite par quelqu’un qui a déjà trop bu.

On distingue ici deux responsabilités. La responsabilité individuelle, qui fait que chacun est responsable de ses propres actes, et la responsabilité dans la société, qui pencherait vers l’idée que chacun peut et doit jouer un rôle pour le bien être global. Puisqu’ évidemment le danger qu’ un conducteur ivre peut représenter sur la route, il se l’inflige à lui même, mais aussi aux autres usagers de la route. Du point de vue de la responsablité sociale, il existe une multitude d’attitudes entre celui qui encourage un conducteur à boire de l’alcool et celui qui tente de l’empêcher de prendre le volant par tous les moyens. Et il y a aussi ce possible sentiment de culpabilité quand un ami reprend la route malgré tout.

D’un point de vue pénal à ce jour, l’obligation de dénonciation aux forces de l’ordre ne s’applique qu’à quelques cas précis. Au vu du danger potentiel que peut être un conducteur ivre, devrait-on élargir les cas où la délation serait obligatoire ? Mais dans ce cas, où est la responsabilité individuelle ?

La responsabilité de laisser une personne prendre le volant après une consommation excessive d’alcool pourrait éventuellement incomber à ceux dont la profession est de vendre de l’alcool. Pénalement les gérants de discothèque et de bars peuvent être jugés responsables. Certains ont déjà pris des mesures pour limiter les dangers, mais les autres doivent encore être encouragés.

 

LES AVIS DE…

 

Mai-Lan Nguyen, Membre de l’association Inseec Do It

Il est difficile de convaincre un jeune qui a bu de ne pas prendre le volant. Parce qu’ils ne sont pas ivres morts mais seulement « un peu plus joyeux », les jeunes n’imaginent pas que la consommation d’alcool, même à faible dose, peut nuire à leur conduite. Ils ont l’impression de maîtriser leur véhicule. Quand on essaye de les dissuader de conduire, ils prennent cela comme une dépréciation de leur état et de leur conduite. Ils n’ont pas toujours conscience que ne pas prendre le volant est une preuve de responsabilité, et non de faiblesse. Et l’entourage n’aide pas toujours. J’ai déjà vu des gens venir en groupe, et ne pas se soucier de la consommation d’alcool du conducteur. Or, quand il n’en est pas conscient, seule la pression des passagers peut limiter sa consommation. Mais rentrer avec un conducteur qui a bu n’effraie pas toujours : le passager est lui aussi persuadé qu’il est encore en état de conduire. La prise de conscience du conducteur, mais aussi de ceux qui l’accompagnent est donc indispensable. Je sors souvent en groupe, et à chaque fois, celui qui doit raccompagner tout le monde sait qu’il ne devra pas boire, il est surveillé par tous. Cette décision se prend en début de soirée parce qu’au moment du départ il est difficile de savoir qui sera le plus apte à conduire si tout le monde a déjà bu. Mieux vaut ne pas prendre de risque.

 

Jean-Pascal Assailly, chercheur à l’INRETS (Institut national de recherche sur les transports et leurs sécurité) auteur de La mortalité chez les jeunes (Ed. PUF, 2001)

Il est nécessaire de responsabiliser l’hôte qui sert à boire à ses amis et les laisse conduire ensuite, au même titre qu’un patron de discothèque. Ne pas empêcher ses proches de prendre le volant en étant ivre, c’est se rendre complice d’un délit. Cette prise de conscience a évolué dans les groupes de jeunes qui sortent en soirée. Grâce à une communication autour du « conducteur désigné », ce dernier ne passe plus pour le ringard qui va sacrifier sa soirée, mais pour quelqu’un dont l’attitude responsable peut plaire, notamment aux filles. Il faut néanmoins continuer de travailler sur l’affirmation de soi et la résistance aux pairs, qui sont nécessaires pour parvenir à dire « non » à celui qui mettrait sa vie, et celle d’autrui, en danger en voulant conduire dans un état second. Empêcher un ami de repartir de chez soi après avoir bu reste difficile, surtout s’il ne présente aucun signe extérieur d’alcoolémie avancée. à l’hôte de lui proposer un éthylotest, de lui montrer que, au-delà de l’accident et même s’il se sent « capable » de conduire, un contrôle de police mesurant plus de 0,8 grammes dans son sang le conduirait tout droit en prison.

 

Cécile Petit, déléguée interministérielle à la Sécurité Routière

L’opinion publique est plus consciente de la responsabilité individuelle de chaque conducteur quand il conduit après avoir bu. Elle ne tolère plus la mise en danger permanente que constitue cette prise d’alcool. Il est maintenant nécessaire de sensibiliser davantage les distributeurs de boissons sur leur responsabilité morale vis-à-vis de leurs clients. Un cafetier et un particulier ont déjà été condamnés pour avoir laissé partir des personnes en état d’ébriété avancé. Je pense que cette tendance va se renforcer. Il y va de la responsabilité collective qui doit être prise en compte partout, en famille, chez des amis ou dans l’entreprise. Même si ce n’est pas toujours facile, il est du devoir de chacun d’empêcher une personne ivre de conduire son véhicule. L’article 73 du code de procédure pénale indique que dans le cas de délits flagrants punis d’une peine d’emprisonnement (ce qui est le cas d’une conduite en état alcoolique) toute personne a qualité pour en appréhender l’auteur et le conduire devant l’officier de police judiciaire le plus proche. Il ne s’agit pas de délation ni de dénonciation, mais d’une attitude citoyenne responsable destinée à protéger la vie. J’encourage, enfin, vivement les associations de jeunes à continuer le travail de sensibilisation qu’elles mènent au quotidien, car rien n’est plus convaincant que des jeunes parlant à d’autres jeunes. à cet égard, la Sécurité routière a animé un travail collectif des associations qui aboutit à la sortie courant mars 2007 d’un guide « Soirée étudiante : la fête sans danger ».

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