Ismaël Sacko est président de l’Association des diplômés et des étudiants maliens de France

Campus France, ça te dit quelque chose ?

Nous nous sommes déjà penchés sur la question grâce à l’expertise que nous avons développée lors des rencontres Animafac du chantier « accueil des étudiants étrangers » sur ce thème, et nous avons évoqué le sujet lors de réunions avec le réseau Universités sans frontières. J’ai également été interrogé sur Radio Campus Paris au moment des manifestations contre une immigration jetable.
Ce que je peux dire au premier abord est que la situation est difficile dans une économie mondialisée de la connaissance quand pour entrer dans une fac, les étudiants maliens sont mis en concurrence avec des étudiants mexicains, des brésiliens, et ce sur le critère des moyens.

Quelle est la situation pour les jeunes Maliens qui souhaitent étudier en France ?

J’ai des cousines, des frères, qui ne cessent de me solliciter pour venir étudier en France. Or depuis 2000, la sélection est très rude dans les services consulaires français au Mali pour les jeunes qui souhaitent poursuivre leurs études en France. Avec exactement le même dossier à chaque fois, il faut s’y reprendre à trois fois avant d’obtenir le visa. Alors qu’il s’agit d’étudiants ayant de l’argent, ou une formation déjà poussée. Certains se découragent au bout de la première fois, déjà lourde et procédurière, et jettent l’éponge.
J’ai le souvenir d’un étudiant dont les parents avaient déjà versé 1500 euros à l’école de commerce qui l’avait accepté, en guise de garantie vis a vis des 2000 euros que représentaient les frais de scolarité. L’ambassade a finalement refusé de lui octroyer un visa, compromettant son séjour en France. L’école de commerce a donc rendu les fonds, appliquant tout de même une retenue de 300 euros, et l’étudiant est resté faire ses études au Mali, projetant de partir peut-être ensuite aux Etats-Unis. L’étudiant et les parents, dégoutés, ont décidé de ne plus tenter l’inscription en France.
De ce point de vue, le filtre créé par l’Espace Campus France (ECF) semble rendre les choses plus compliquées parce qu’on ne peut plus s’incrire par l’intermédiaire d’amis, de cousins, il faut désormais obligatoirement passer par l’ECF. A première vue, c’est une barrière de plus.


Quel est l’enjeu pour le continent africain d’une refonte de l’accueil des étudiants étrangers en France ?

L’Afrique a l’image d’un continent corrompu par ses dirigeants, mis à sac du fait d’une population peu instruite. Mais la mobilité, la libre circulation est un droit fondamental de l’être humain. A l’heure où la croissance d’un pays passe nécessairement par la formation, une barrière au séjour d’étudiants maliens, sénégalais, togolais ou guinéens sur le sol français pour parfaire leur formation porte préjudice au développement du continent.
D’autant que dans le cadre de la francophonie et de l’histoire commune qui lie le continent africain et la France, la coopération doit en toute logique prévaloir : la priorité doit être donnée pour les Africains de se former en France.
Si cette priorité n’est plus à l’ordre du jour, c’est un coup dur porté au continent dans les 15 années à venir mais aussi à la France, qui a bien besoin de cerveaux étrangers. Il est impératif de rendre les informations et le procédé plus fluide.

Une fluidité que revendique précisément le nouveau système Campus France, qui dématérialise le dossier d’inscription et met les informations à portée d’un clic…

Oui, l’ECF apparaît comme un simple facilitateur d’inscriptions et d’informations, la politique migratoire se décidant ailleurs. Mais il est beaucoup de restrictions qui ne disent pas leur nom, c’est en tout cas toute notre crainte.
D’autant que les associations étudiantes n’ont jusqu’à présent pas été consultées, inclues dans le mouvement. La concertation est primordiale pour éviter que le système soit un échec ou en tout cas perçu comme imposé, et devienne donc l’objet justifié de ces craintes.

L’espace campus France peut aussi être imaginé comme un espace privilégié pour le co-développement et l’aide au retour des diplômés : l’ECF du Sénégal pourrait par exemple faire facilement parvenir à tous les étudiants sénégalais en master 2 en France des offres d’emploi au Sénégal…

Oui, et en ce sens c’est positif. Si le souhait des Espaces Campus France est de travailler avec les associations étudiantes, nous sommes tout à fait partants. Nous avons une expertise à apporter et de quoi constituer une base de données riche. Hier par exemple nous avons reçu une ONG malienne qui cherchait à recruter un gestionnaire : elle a fait appel à nous parce qu’elle connait l’Adem et son lien fort avec les étudiants et diplômés maliens en France. Si c’est une approche constructive, l’Adem est tout à fait disposée à collaborer avec les ECF.
Nous sommes actuellement entrain de concocter un questionnaire précis qui sera lancé mi-jullet dans le réseau des étudiants et diplômés maliens de France à Marseille, Orléans, Lyon, Mulhouse, Paris, pour répertorier les talents de chacun et leur envie de mettre leurs compétences au service de leur pays. Ensuite, nous mettrons ces données à disposition de nos partenaires qui le souhaitent. Nous avons baptisé ce projet « Tremplin ».
Si ce type d’action peut se faire en concertation avec les ECF, c’est une bonne chose. A condition que ce ne soit pas le prétexte pour rendre plus difficile un retour en France du jeune actif quelques années plus tard, si ce dernier le souhaite. C’est une réalité :beaucoup n’osent repartir tout de suite au Mali une fois leurs études finies par peur de voir ensuite les portes de l’Hexagone se fermer à eux. L’aide au retour ne doit pas se transformer en verrouillage des migrations, ni restreindre la possibilité de revenir ponctuellement se former ou avoir une expérience de carrière en France dans l’intérêt bien compris des deux pays, alors même que l’individu a auparavant vécu, travaillé en France, et apprécié la culture de ce pays.

Les migrations pendulaires, ce mouvement de va-et-vient qu’aimeraient privilégier les étudiants étrangers africains et se révèle bien différent d’une immigration définitive, sont donc à plébisciter ?

Au Mali, un programme nommé Tokten, realisé avec le PNUD, va dans ce sens. Il permet aux personnes de nationalité malienne installées en France et ayant un niveau de formation élevé (doctorants, chercheurs, ingénieurs) de venir au Mali dispenser des cours durant une semaine, deux semaines ou un mois. Ce programme est très positif, mais il doit être élargi. Une semaine ou un mois, c’est insuffisant : aujourd’hui des jeunes veulent pouvoir rester 6 mois, un an, deux ans ou trois au Mali pour permettre un réel transfert de compétences. Il est nécessaire de mettre en oeuvre un dispositif pour aider ces jeunes, qui veulent servir leur pays, à le faire.
Le Sénégal, qui met en oeuvre en coopération avec la France une politique de valorisation de sa diaspora intellectuelle, est entrain de réussir ce travail-là. La croissance passe par la formation, qui permet de lutter contre la pauvreté et pour l’alphabétisation. La base de données que nous mettons sur pied va dans ce sens-là.

En savoir plus : http://cnjm-france.over-blog.com/

 

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