Layla Rbiai, porte-parole de l’association des étudiants marocains de Caen, est aussi l’animatrice du chantier « Accueil des étudiants étrangers » d’Animafac. La voici sur cette photo lors des rencontres nationales des chantiers, avec son co-animateur de chantier Harouna Kaboré, président de l’Association des étudiants burkinabés de France, et avec François Grémy, Conseiller technique au cabinet de Danièle Pourtaud (adjointe aux affaires étudiantes à la mairie de Paris). L’atelier portait sur le logement des étudiants étrangers.

Le Maroc est l’un des plus gros pourvoyeurs d’étudiants étrangers en France, et l’un des premiers pays à avoir inauguré des CEF devenus Espaces Campus France. En connais-tu l’existence ?

J’en ai entendu parler, des ECF. Sur le papier, cela semble apporter une amélioration, mais de fait aujourd’hui le processus pour étudier en France continue d’être lourd, et long. Ca simplifie quoi, au juste, ces ECF ?
Pour ma part, je connais de nombreux étudiants venus sans maîtriser le français, ça ne les a pas empêchés de réussir brillamment. Le nouveau système des ECF instaure un contrôle systématique du niveau de langue, ce qui me semble être une barrière. Pour les filières scientifiques par exemple, où l’on manque d’étudiants, la maîtrise du français n’est pas primordiale, les sciences ont un langage commun. Pas besoin d’être bilingue.

Le responsable de la cellule CEF au Ministère des affaires étrangères a pourtant précisé qu’il n’y avait plus de niveau linguistique minimal.

Peut-être, mais il me semble que la question du niveau de langue est abordée de façon systématique durant l’entretien dans les ECF. La réflexion qui me vient au premier abord est qu’il faut avoir un certain niveau de vie pour avoir pu fréquenter le lycée français ou se payer les cours à l’Alliance Française. Cette politique cible un public déjà privilégié. Le contingent qui pourra étudier en France sera l’élite, une petite minorité.


Quelles évolutions vois-tu entre l’avant et l’après ECF ?

Je vois que pour les étudiants qui venaient avant, sans utiliser les passe-droit réservés aux mieux placés, c’était long et difficile. Mais une fois qu’ils avaient passé les barrières, ils avaient la possibilité d’étudier en France, malgré leur origine modeste. Par ailleurs, on peut se demander si la sélection va être faite sur des critères objectifs. Personnellement je pense qu’il y aura toujours des bakchichs, des filons et des passe-droits pour exploiter le système. Sauf qu’avant, les pauvres arrivaient à force de persévérance à aller étudier eux aussi en France.

Autre chose : aujourd’hui, ceux qui ne s’inscrivent pas dans une université par le biais du CEF sont exclus de nombreuses facilités. Ils n’ont pas accès au titre de séjour de plein droit par exemple. C’est le cas pour ceux qui s’inscrivent à Paris 8, université parmi les 50% qui n’ont pas signé la convention CEF. En préfecture, c’est presque si on ne demande pas à l’étudiant de refaire l’aller-retour pour repasser par le CEF : la procédure est plus longue et très dissuasive.

L’obligation de suivre un processus déjà tracé me fait m’interroger sur le système. Si tu ne passes pas par la bonne case au départ tu es exclu, tu dois tout recommencer. Je vois donc dans ce système une volonté de standardiser, pas une amélioration.

Quels échos les étudiants de ton entourage étant passés par un CEF t’ont-ils transmis ?

Avant, en te débrouillant par toi-même depuis l’étranger, tu arrivais à être là pour la rentrée, dès septembre. Au Maghreb, un étudiant qu’on a aidé nous disait que toute sa promotion avait postulé au CEF pour étudier en France. Certains se sont désistés parce que le tunnel administratif leur semblait trop long. Lui est arrivé en novembre. Il a raté le premier semestre. On a bataillé pour lui trouver une autre formation, et en deuxième année il a pu intégrer le cursus qu’il avait choisi au départ. Mais il a quand même perdu un an.

C’est pourtant exactement le contraire que vise la procédure dématérialisée, censée gagner du temps grâce à l’abandon du format papier…

Internet signifie que la saisie est plus rapide, mais pas forcément que le traitement des dossiers est plus rapide ! C’est alléchant sur le papier mais c’est loin d’être calé en pratique. J’imagine qu’il faut laisser du temps au système pour se mettre en place, mais à l’heure actuelle j’y vois juste un outil pour contrôler les flux.

Tu y vois en d’autres termes un rouage de l’immigration choisie ?

J’y vois un outil pour permettre un ciblage fin des besoins de formation ou de main d’oeuvre en France. Or je ne veux pas qu’à l’avenir on conditionne mon arrivée en France au fait de m’inscrire dans un cursus d’infirmière, alors que mon projet est autre, tout ça parce que la France manque d’infirmières ! Je n’ai pas envie d’être dans l’obligation de rentrer dans une case, et de me dire que si je n’y entrais pas je n’aurais aucune chance de mener à bien des études en France.
Cette peur était d’ailleurs aussi présente chez les universités, qui craignaient qu’une telle politique de quotas sectoriels hiérarchise les universités entre elles et remette en cause leur autonomie. Dit de façon plus claire, la convention CEF n’a pas fait l’unanimité au sein des facs parce que les facs se sont dit : « bientôt je ne pourrai pas inscrire tel étudiant malien brillant chez moi parce Dauphine me l’aura pris ».
Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est le dépouillement des intellectuels et des cadres de nos pays par les politiques de type « immigration choisie » des pays du Nord.

Justement, l’Espace campus France peut aussi être imaginé comme un espace privilégié pour le co-développement et l’aide au retour des diplômés : l’ECF du Sénégal pourrait par exemple faire facilement parvenir à tous les étudiants sénégalais en master 2 en France des offres d’emploi au Sénégal…

D’accord, mais comment va se faire cette aide au retour ? Le Mali n’aura peut-être pas autant d’offres à faire valoir que le Gabon. Cela se fera au cas par cas. Les pays attractifs vont bénéficier du retour des diplômés, les autres pas.
Et puis du point de vue de la France, l’aide au retour n’est intéressante que si elle se fait sur les postes, secteurs et fonctions pour lesquels elle ne souffre pas d’un manque criant. Or l’inscription des étudiants étrangers en France semble déjà se faire de façon privilégiée dans les filières universitaires qui manquent d’effectifs. Ces mêmes filières qui pâtissent d’un déficit de main d’oeuvre sur le marché du travail.
Je vous donne un exemple : la filière des achats souffre d’un déficit de main d’oeuvre aujourd’hui. L’école de commerce de Dunkerque compte pour sa filière « achats » sur des effectifs dont la moitié sont des étudiants étrangers. Avant la fin de leur formation, tous ou presque étaient embauchés en CDI dans des entreprises françaises. Où est l’aide au retour ?
En résumé, j’ai de façon certaine des doutes sur cette politique d’aide au retour. Je demande à voir des chiffres, et à voir comment c’est fait : dans quels secteurs, pour quels individus, etc.

Une fluidité est revendiquée par le nouveau système Campus France, qui met les informations à portée d’un clic : penses-tu que c’est à saluer ?

Oui, c’est une bonne chose. Avant il fallait se battre et aller chercher l’information. Mais bon, de voir en direct les avancées de mon dossier pour constater au final qu’il n’est pas pris, ou que ça a mis trop de temps, ne m’avance pas à grand-chose !

Autre chose : l’Agence Campus France va généraliser le principe du guichet unique pour les démarches à l’arrivée. Pour l’AEMC, c’est plutôt une bonne nouvelle non ?

Le guichet unique est une bonne idée. Si nous pouvons y apporter notre carnet d’adresses, notre savoir-faire dans l’aide et l’accueil des étudiants étrangers et nos bonnes pratiques sur Caen, c’est intéressant.
Sur le thème du logement par exemple, nous travaillons depuis longtemps avec le CROUS, et notre sérieux nous a permis de gagner sa confiance. Lorsqu’un étudiant étranger débarque sans solution d’hébergement, nous essayons avec le CROUS de lui trouver un logement temporaire. Au bout d’un mois l’étudiant a en général trouvé son propre logement.
Nous avons également établi une relation de confiance avec des bailleurs privés ou des agences immobilières : avant qu’un étudiant reparte de sa location à la fin de son séjour, nous proposons au propriétaire un nouveau locataire, étudiant étranger. Ce qui l’arrange : la rotation est régulière, lui évitant d’avoir à chercher ses nouveaux locataires. Et pour les étudiants étrangers, c’est un réservoir de chambres. Jusqu’à présent tout s’est toujours bien passé. Parmi le contingent des amis proches ou des anciens de l’association, qui nous font confiance, nous trouvons un garant au nouvel arrivant. Si le propriétaire nous alerte un jour sur la difficulté de son locataire à payer, notre association avance le loyer, faisant un prêt sans intérêt à l’étudiant, et le cautionnaire ne paye jamais rien. Jusqu’à présent, tout a toujours bien fonctionné.

En savoir plus : http://www.aemc14.fr/

 

 

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