Saeed Paivandi est spécialiste de l’accueil des étudiants étrangers, enseignant chercheur à l’université de Paris 8 et à l’Observatoire de la vie étudiante.

Certaines universités parmi la moitié des universités en France qui n’ont pas signé la convention CEF refusent d’ahérer par principe. Quelles peuvent être leurs réticences ?

Certaines universités estiment qu’elles veulent garder leur liberté dans le choix des étudiants étrangers qu’elles acceptent d’inscrire dans leur établissement, et considèrent l’entremise des ECF comme une ingérence directe sur le plan pédagogique.
De ce point de vue, il leur semble que l’examen de candidature au sein des ECF ne se limite pas uniquement à la vérification des moyens et des diplômes. La sélection sur critères pédagogiques par une instance non-universitaire et administrative est véritablement la critique formulée par les universités méfiantes, avec une vision pessimiste. La question qu’on peut se poser également est la suivante : cette sélection des étudiants étrangers marque-t-elle le début d’une démarche sélective généralisée à tous les étudiants ?
Une sélection qui trouve aussi sa justification : l’obsession française de vouloir traiter tout le monde de la même façon finit par avoir des résultats contre-productifs, avec un taux d’échec effarant en premier cycle.

Plus précisément, quel est votre avis sur la question ?

Au lieu de rejeter les ECF en bloc, qui peuvent à certains égards se révéler positifs pour les universités et les étudiants étrangers, il faut essayer de négocier pour mettre en place un dispositif de qualité du point de vue de l’aide, de l’information et de l’orientation, et pas seulement un organe de contrôle. Notre étude montre que les étudiants manquent cruellement d’informations en amont. Or l’information joue un rôle prépondérant dans l’avenir d’un étudiant étranger. Il existe aujourd’hui une discrimination de fait entre ceux qui ont accès à l’information et ceux qui ne l’ont pas, et on observe de nombreux échecs du fait d’une mauvaise orientation.

Nous n’avons pas la même culture informationnelle, le même rapport à l’information : dit de façon simple, certaines cultures privilégient l’oralité et le contact humain à la « paperasse », d’autres cultures attachent au contraire aux informations écrites ou numériques plus de crédibilité qu’aux informations données à l’oral. Les ECF peuvent être un intermédiaire entre deux mondes, deux perspectives, deux cultures de l’information.

S’il s’agit uniquement d’organes de contrôle, les usagers trouveront la faille et le dispositif sera contourné : c’est l’effet pervers d’un système de vérification pure. Sur le plan financier par exemple, des étudiants nous expliquent comment ils se débrouillent pour fournir les preuves de solvabilité nécessaires puis n’arrivent en France qu’avec en tout et pour tout 400 euros en poche : ils doivent vite trouver un travail ! L’ECF ne peut être efficace à 100% sur le plan du contrôle.

Mais le dispositif a sa place au niveau informationnel, surtout pour le système d’enseignement supérieur français qui est si compliqué. Le dispositif aura une légitimité incontestée en tant qu’aide à la compréhension du système français, pour que l’étudiant arrive à construire un projet plus ciblé, mieux réfléchi, plus en adéquation avec ses capacités et avec l’offre de formation en France.
A. Schütz, un grand sociologue américain, disait que pour comprendre la situation d’un étranger, il fallait se mettre à la place d’un passant qu’on prendrait dans les coulisses et qu’on pousserait sur scène pour qu’il joue la pièce, alors qu’il n’a pas répété : il est propulsé dans un modèle culturel qui n’est pas le sien et arrive un peu comme un cheveu sur la soupe.

Les parties prenantes du nouveau système semblent dire qu’elles tentent de faire évoluer les ECF vers une proposition plus qualitative, moins froidement administrative, qu’en pensez-vous ?

Je peux adhérer à cette analyse. Mais quand on regarde les milliers de demandes qui émanent de pays tels que la Chine, en troisième position aujourd’hui derrière le Maroc et l’Algérie en termes de pourvoyeur d’étudiants étrangers en France, et dont le nombre de demandes a été mutiplié par 20 ces dernières années, on se demande comment le personnel des ECF peut aider tout le monde. Le dispositif ECF est souvent géré par 3-4 personnes de l’ambassade.
Ce qui est inquiétant c’est l’écart entre les intentions, le projet annoncé, et la réalité telle qu’elle est. Ma crainte est qu’on finisse par faire un traitement rapide et administratif des demandes au nom d’un traitement approfondi.
Les étudiants nous disent comment ils sont traités : il ne s’agit pas toujours d’une écoute sensible, pour les accompagner, mais plutôt, quand les services sont inondés de demandes, d’une vérification des pièces très vite fait.

Si le but des ECF est de réaliser un accompagnement, personne ne peut le refuser : c’est ce que tout le monde demande et c’est ce dont les étudiants ont le plus besoin. Mais aujourd’hui, le travail fourni est-il satisfaisant ? Plutôt que de faire des discours, mieux vaut montrer combien de demandes ont été faites, combien d’entretiens ont été réalisés, comment, etc. Au Maroc par exemple, qui envoie chaque année entre trois mille et cinq mille étudiants en France, quel dispositif peut réellement être mis en place ?

Que pensez-vous des espaces de dialogue permis par le dispositif entre universités, qui délivrent l’inscription, et consulats, qui délivrent le visa ? Jusqu’à présent, le dialogue était totalement nul…

Il manque quelque chose dans la chaîne d’accueil en France, que les ECF peuvent venir combler. La chaîne d’accueil commence bien en amont du moment où l’étudiant étranger arrive en France, et où il est déjà trop tard en effet : l’accueil doit se faire beaucoup plus tôt. Pour un Africain par exemple, un accueil humain est indispensable. Les ECF peuvent être un médiateur entre les universités et les pays. En ce sens, un dispositif centralisé au sein des ambassades est une bonne chose.

Quelles sont vos réserves ?

Premier soupçon : l’ingérence pédagogique dans les universités par un organe qui n’en a pas les compétences. Si l’ECF émet un avis négatif et l’université émet un avis positif, je ne pense pas que le consulat tranchera en faveur de l’université.

Deuxième soupçon : la démarche que pourraient accomplir les ECF pour l’immigration choisie. On peut dans un ECF favoriser implicitement l’inscription des étudiants dans certaines disciplines que l’université française peine à remplir, comme les filières scientifiques fondamentales. Ou orienter des étudiants qui feront des études courtes vers des secteurs qui embauchent fortement en France et manquent de main d’œuvre.
Au vu de la situation mondiale, ce pourrait être légitime. Les Etats-Unis, le Canada, l’Australie le font, l’Allemagne l’a fait très clairement, le Japon le fait dans son aire régionale. Il pourrait être légitime que la France mène une politique compétitive dans l’économie du savoir mondialisée d’aujourd’hui. Mais il faut que les choses soient claires et dites.
Surtout pour les Etats africains qui souffrent d’un exode massif de leurs compétences. Le problème c’est qu’on le fait en France depuis 50 ans, mais on ne le dit pas. On dirait même plutôt le contraire comme on a pu le lire dans un rapport connu de l’UNESCO : on dit que le Nord aide le Sud pour former ses travailleurs qualifiés. En fait, ce sont les pays pauvres qui sont obligés de fournir les cadres qualifiés des pays du nord.

 

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