Depuis le 20 septembre, une concertation est lancée par le ministère de l’Education nationale sur l’opportunité de faire évoluer le système de la carte scolaire. Retour sur ce dispositif qui mobilise tant le débat aujourd’hui.

 

Au départ, en 1963, le but était simple. Au beau milieu du boom économique et démographique d’après-guerre, la population scolaire est en augmentation et les établissements se multiplient. La carte scolaire est alors instaurée pour pouvoir gérer ces nouveaux flux, et répartir les effectifs de l’école publique à l’intérieur d’une zone géographique. Son moyen : la sectorisation. Elle fixe l’établissement où écoliers et collégiens s’inscrivent obligatoirement selon leur domicile, sauf dérogation. Un contrat social limpide : l’institution s’engage à fournir les mêmes prestations dans toutes les structures, les usagers s’engagent à s’y inscrire sur le seul critère de leur lieu d’habitation. L’école pour tous. Depuis les années 80 et l’avènement du collège unique, en plus d’affecter élèves et enseignants à leur établissement, la carte scolaire doit aussi veiller à la mixité sociale. Il s’agit de faire en sorte que les enfants d’origines sociales variées mais habitant dans une même zone fréquentent une même école. Une mission toute républicaine.

Aujourd’hui, cet universalisme républicain craque aux entournures. Du fait d’une ségrégation territoriale croissante, la carte scolaire perd progressivement de son sens. De plus en plus en France, se différencient des  » quartiers riches «  et des  » quartiers pauvres  » : pour simplifier, enfants de cadres et de chômeurs n’habitent pas au même endroit, ne vont pas dans les mêmes écoles et ne se croisent pas.  » Les adolescents dont l’un des parents au moins est diplômé du supérieur vivent dans des voisinages où le taux de retard à 15 ans est d’environ 13 %. à l’opposé, les adolescents dont l’un des proches est sans diplôme vivent dans des voisinages où le taux de retard à 15 ans est plus de quatre fois plus élevé (56 %) « , analyse l’économiste Eric Maurin. à la ségrégation sociale se superpose une ségrégation ethnique des territoires. Selon le chercheur Georges Felouzis, en Aquitaine, 10 % des établissements scolarisent 40 % des élèves originaires d’Afrique noire, du Maghreb et de Turquie. Dans certaines zones urbaines, il faudrait que 80 % des élèves issus de l’immigration changent d’établissement pour que la situation corresponde à un répartition moyenne.

 

Bonnes et mauvaises écoles ?

De plus, le phénomène est cumulatif. Les parents choisissent leur logement en fonction des établissements, la proximité des  » bonnes écoles «  faisant monter la valeur de l’immobilier, ou fuient vers l’enseignement privé. Et contrairement à ce qui prévalait, ce ne sont pas seulement les familles aisées : aujourd’hui les classes populaires s’y mettent également… Dans une France comptant 9 % de chômeurs et où le diplôme est le premier passeport pour l’emploi, les parents évitent par tous les moyens les établissements jugés  » difficiles «  : ils contournent la carte scolaire par des dérogations, des fausses adresses ou le choix d’options. à ce jeu, les rois de la  » triche  » sont les… enseignants, bons connaisseurs du système. Si l’on ajoute que les zones les plus défavorisées, classées ZEP, concentrent les profs qui ont le mois d’expérience, l’égalité républicaine à l’école ne ressemble plus qu’à un vaste rêve. C’est cette inégalité qui fait dire à beaucoup que la carte scolaire ne remplit plus ses missions. Là où les points de vue diffèrent, c’est dans les solutions à mettre en place pour y remédier.

 

Rendre la liberté aux familles

Pourquoi ne pas assumer la diversification de l’offre, voire la libéralisation complète du  » marché éducatif «  pour que chaque famille, même la moins fortunée, accède à ce qui n’est aujourd’hui que le privilège des initiés : choisir l’école de ses enfants ? Cette position en faveur de la suppression de la carte scolaire n’est d’ailleurs pas l’apanage d’esprits libéraux : il peut s’agir d’une revendication communautaire ( » à chaque minorité son école «  ), pluraliste ( » vivent les écoles alternatives «  ). À l’heure de la décentralisation, il s’agirait d’aller vers plus d’autonomie des établissements, plus de diversité : une éducation à la carte.

 

Mieux répartir

Réponse de Marie Duru-Bellat et François Dubet :  » On imagine aisément que, comme sur n’importe quel marché, les acteurs ayant le plus de ressources et d’informations s’en tireront nettement mieux que les autres. «  Le sociologue Louis Maurin relativise par ailleurs la triche tant critiquée. Sur les 30 % qui obtiennent une dérogation chaque année, 20 % sont des familles qui optent pour le privé, donc pour qui la suppression ou l’assouplissement de la carte scolaire ne changerait rien. Et sur les 10 % restants, au moins la moitié sont justifiées, estime-t-il. On compterait donc au total 5 % de  » tricheurs « . De ce point de vue, c’est moins le système de la carte scolaire en tant que tel qu’il faudrait changer, que le reste. Améliorer son découpage pour que chaque secteur mêle des quartiers riches et des quartiers pauvres, mettre beaucoup plus de moyens (classes réduites, accompagnement scolaire, excellence…) sur les écoles défavorisées pour que les stratégies résidentielles des parents se retournent et participent d’une meilleure mixité sociale et territoriale.

Et en dehors de l’école, veiller par la politique de la ville et l’aménagement du territoire à briser les entre soi géographiques et sociaux, les ghettos de riches ou de pauvres. Evoquerait-on d’un point de vue encore plus global l’importance d’une politique économique et de l’emploi pour assurer une plus forte croissance, et un rétablissement du pouvoir d’achat dans les zones défavorisées ? L’heure est à l’état des lieux. Derrière les agitations verbales, un vrai choix de société se pose.

 

En savoir plus

Carte scolaire, la fin d’un tabou. François Dubet et Marie Duru-Bellat. Le Monde, 9 septembre 2006.

L’apartheid scolaire. Georges Felouzis, Editions du Seuil. 2005

De la carte scolaire à la concurrence entre établissements. Olivier Maulini, Laboratoire innovation-formation-éducation. Université de Genève. Avril 2001.

Assouplir la carte scolaire profiterait aux plus favorisés. Louis Maurin, Observatoire des inégalités. 13 septembre 2006.

Dossier : L’école, reflet de la société. Alternatives économiques n°231. Décembre 2004.

Pays morcelés, écoles désunies. Le Monde de l’éducation n°351. Octobre 2006.

 

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