La généralisation de l’accès à Internet, suivie de la consécration du web 2.0 qui a permis la multiplication des supports multimédias et participatifs, ont changé la donne en termes de création et de diffusion de contenus et bouleversé notre rapport à l’information. Sans être particulièrement versé dans l’informatique, il est possible au plus grand nombre d’ouvrir un blog, voire de créer son propre site, et de relayer ainsi, via des textes, des sons ou encore des vidéos, son point de vue sur le monde. En d’autres termes, créer un média est aujourd’hui à la portée de tout un chacun. Dans ce contexte, quelle peut être la place des médias étudiants sur le web et comment peuvent-ils s’en approprier au mieux toutes les possibilités pour expérimenter de nouvelles formes ?

Une brève histoire du web

En l’espace d’une quinzaine d’années, soit depuis le moment où il a commencé à s’implanter massivement dans les foyers français, le web a connu un nombre de mutations non négligeables, modifiant notre rapport à celui-ci et, par voie de conséquences, à l’information, dont il est aujourd’hui un des principaux vecteurs de diffusion. Ces évolutions vont principalement dans deux sens : la multiplication des supports participatifs amplifiant l’effet de réseau et l’émergence de géants (Google, Wikipedia, Youtube, Facebook) qui concentrent l’essentiel des activités sur Internet.

Internet était au départ majoritairement constitué de pages dont le contenu ne variait pas, ou peu, reliées entre elles par des liens. L’accélération du haut-débit et le sacre du « 2.0 » ont entraîné avec eux la généralisation d’une approche dynamique des contenus, associant divers utilisateurs et pouvant mêler sons, images et textes. Que ce soit par l’adjonction de commentaires ou par la modification en direct des informations qu’elle affiche, une page web évolue en permanence, brouillant les frontières entre auteur et lecteur. Parallèlement, le changement en temps réel des pages web favorise l’explosion des réseaux sociaux où s’échangent en permanence des liens et informations de nature variée (et d’intérêt variable).

Cette explosion des pouvoirs de l’internaute s’accompagne – paradoxalement – d’une concentration des sources d’information autour de sites clefs, sur lesquels les internautes passent une part importante de leur temps de navigation. Une recherche passe quasi-systématiquement par Google, qui renvoie souvent dans ses premiers choix vers une page Wikipedia, tandis que l’une des activités favorites sur Facebook est de s’échanger et de commenter la dernière vidéo postée sur Youtube qui fait du buzz.

Profusion de l’information d’une part et concentration de celle-ci autour de quelques points nodaux assignent aux médias un rôle double : il leur faut à la fois être capable de se distinguer, de proposer des éclairages inédits ainsi que de réels approfondissements et d’aider à se repérer au milieu de la profusion d’informations pour savoir séparer le bon grain de l’ivraie.

Information ouverte et disponible au plus grand monde, prime à l’originalité et à la pertinence d’un regard spécifique sur les sujets d’actualité ; un tel contexte ne peut être que favorable aux étudiants désireux de s’investir dans la création de leur propre média. Comment, dès lors, les médias étudiants ont-ils su tirer profit des ressources offertes par le web et comment s’y manifeste la singularité de leur regard ?

Travailler en surfant

Internet est un moyen précieux pour maintenir le lien au sein d’une communauté de rédacteurs bénévoles, par définition sujets à s’éclipser subitement après avoir proposé quelques articles. Ainsi que l’explique Cyril Legrais, relais thématique Médias pour Animafac, de nombreux médias étudiants créent des pages sur Facebook. Il s’agit pour eux d’un moyen de constituer et de maintenir une communauté, bien que celle-ci reste purement virtuelle. Rien ne remplace en effet les rencontres directes et les échanges de visu, mais l’usage de mailing-lists ou de groupes Facebook, entre autres, peuvent aider à garder des contacts avec des rédacteurs épars.

Pour un journal comme Europa(1) , explique Emmanuel Lemoine, son rédacteur en chef, le mail permet d’organiser les échanges et de faire vivre un pool de contributeurs, s’élevant, après cinq ans d’activité, à un nombre de 300 personnes. Des responsables de zone assurent le rôle d’intermédiaire entre contributeurs potentiels répartis sur une aire géographique et la rédaction nantaise du journal. Lorsque les thématiques d’un prochain numéro sont définies, celles-ci sont envoyées par mailing-list à tous les correspondants. Ce premier message est ensuite doublé par des mails plus individualisés auprès de certaines personnes, qui permettent de les impliquer plus directement qu’un texte générique et impersonnel.

D’autres outils peuvent aider à organiser le travail d’une rédaction, notamment le wiki(2), auquel Europa a recours dans l’élaboration du contenu du journal. Lorsque plusieurs personnes travaillent sur un dossier, le wiki permet d’indiquer des ressources communes et de jouer sur la complémentarité des apports de chacun. Un tel outil garantit un suivi au jour le jour,  tout en ayant une dimension « laboratoire ». D’autres outils collaboratifs peuvent également servir, tels l’étherpad qui permet une correction à plusieurs lectures d’un même article(3).

Toutes ces possibilités ne remplacent néanmoins pas de véritables réunions de rédaction, qui continuent d’insuffler à un journal sa véritable dynamique. Le web fonctionne ainsi comme un complément efficace, mais insuffisant pour assurer l’impulsion et la pérennité d’un projet.

Si l’on se penche sur Internet comme réservoir d’informations, le même constat tend à s’imposer. S’il est possible, dès lors que l’on s’intéresse à un sujet transversal et général, de commencer par établir une webographie, pour la majorité des médias étudiants, dont l’objet premier est de rendre compte de la vie universitaire et étudiante, rien ne remplace l’enquête sur le terrain. Pour des médias comme Contrepoint, L’Étudiant autonome ou les Radio Campus, explique Cyril Legrais, dès lors que l’on veut obtenir les infos du campus, il faut aller sur place ou appeler les gens.  Là encore, le web peut être un complément, mais l’essentiel ne se joue pas à son niveau.

Diffuser et échanger

En revanche, Internet propose aux médias étudiants désirant fonctionner en réseau une réelle plus-value en terme de partage des contenus. Le réseau des Radios Campus, notamment, dispose d’une plateforme où chaque station dépose ses émissions, celles-ci pouvant être reprises par une autre station. Cela permet d’organiser des actions communes, dont bénéficie chaque radio du réseau tout en pouvant se la réapproprier. Il y a deux ans par exemple, lors de la crise autour de l’adoption de la  LRU, une interview de Valérie Pécresse avait été organisée, chaque fréquence pouvant en amont suggérer des questions à poser et, en aval, diffuser l’interview sur ses ondes, en la complétant, si elle le souhaitait, par un temps de débat complémentaire réunissant des acteurs universitaires locaux.

Cyril Legrais indique que le projet d’un portail web des médias franciliens est actuellement en discussion, qui permettrait aux associations éditrices d’un média de s’échanger leurs contenus et de faire ainsi plus facilement référence l’un à l’autre. L’enjeu d’une telle mutualisation est de renforcer la visibilité et la crédibilité de chacun.

Au-delà des possibilités de convergence ouverte par de telles plateformes(4), Internet a permis à nombre de médias d’émerger, en offrant une possibilité de diffusion qu’ils n’auraient pu trouver autrement. Les télés étudiantes sont par exemple dans leur grande majorité présentes uniquement sur le web, les coûts de production et de diffusion étant autrement trop élevés. De même, face à la difficulté que représente l’obtention d’une fréquence, beaucoup développent leur radio sur le web.

Pour les médias écrits, les situations diffèrent davantage. Certains titres font le choix du web comme unique modèle de diffusion, notamment le Souffleur, webmagazine dédié au théâtre, parfois pour des raisons de réduction des coûts, comme le Mensuel. La tradition du papier reste cependant fortement ancrée dans les campus. Comme l’explique Cyril Legrais, beaucoup se disent qu’il sera toujours plus facile de produire quelques feuillets ponctuellement, tandis qu’un site demande plus de régularité dans l’activité. Pour les titres déjà bien installés et à parution régulière, tels Contrepoint, L’Étudiant autonome ou Europa, avoir un site est cependant perçu comme un véritable complément de l’activité de parution. Un site Internet permet en effet de proposer les articles de la version papier, éventuellement dans une version plus complète, et d’en proposer d’autres, plus réactifs et plus en phase avec une actualité récente. Europa avait ainsi monté sur son site un dossier sur le traité de Lisbonne au moment de son adoption et a fait de même récemment sur les élections en Ukraine.

Au-delà de leur différence d’approche du support Internet, se pose pour tous ces médias la question du rapport à la dimension participative qui lui est inhérente. Sur ce point, les approches semblent être assez similaires, et les médias étudiants, tout en s’emparant de cette dimension ne l’envisagent pas sans contrôle. L’aspect participatif d’Internet va dans le sens du souci qu’a tout média étudiant de permettre au plus grand nombre de se frotter à l’exercice de la création d’un contenu, qu’il s’agisse d’écrire un article, de tourner une vidéo, voire de combiner les deux. Cependant, il ne saurait être question de laisser le champ libre à un postage intempestif de tout un chacun, car cela irait à l’encontre de la garantie de sérieux apportée par une ligne éditoriale, mais aussi parce que, dès lors, aucun échange véritable ne se produirait. VLIPP, site de partage de vidéos porté par l’association nantaise DIPP, insiste sur le caractère participatif de son site tout en soulignant l’importance de sa ligne éditoriale, garante d’un projet rédactionnel. Il vaut mieux dans cet esprit se resserrer autour d’une idée précise – ici en l’occurrence offrir un espace de partage où sont présentées les activités de la région Pays de la Loire – pour permettre un véritable échange entre acteurs, plutôt que de se contenter de diffuser des flux sans lien entre eux. La cohérence reste une valeur forte pour les médias étudiants.

Internet offre donc aux étudiants un terrain d’expression idéal, permettant de s’organiser et de s’exprimer, en réduisant les limites qui peuvent se poser lorsqu’on se lance dans l’aventure de la création d’un média. Conscients des possibilités qu’il offre et sachant les exploiter, les médias étudiants restent cependant soucieux de préserver l’échange en direct et de garantir la cohérence et le bonne lisibilité d’un produit final. D’Internet, ils retiennent la possibilité de créer et maintenir des contacts, d’expérimenter, sans jamais sacrifier cependant leur volonté de prendre du recul et de proposer des analyses originales. Les médias étudiants vont donc dans le sens de l’évolution globale des médias, dont le rôle tend de plus en plus à être capable de structurer et rendre compréhensible une information foisonnante disponible en permanence.

 

Notes :

(1) « Europa est un magazine gratuit à vocation européenne, qui a été créé en 2004 à l’université de Nantes. Il a pour but de favoriser l’échange d’information entre les jeunes d’Europe, afin de rendre palpable un sentiment d’appartenance et rendre concrète la notion de citoyenneté européenne. » (texte extrait de la page de présentation « Qui sommes-nous ? » du site du journal).
(2) Un wiki est un site web dont les pages sont modifiables par tout ou partie des visiteurs du site. Il permet ainsi l’écriture collaborative de documents. (définition proposée par Wikipedia)
(3) Pour plus de détails sur cet outil, et sur d’autres, consultez notre fiche pratique « Utiliser le web pour faire progresser son projet associatif »
(4) Cf. également interview de Louis Villers, à propos de la plateforme Youthmedia France

 

Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web


Crédit photo : mfophoto / flickr.com

 

 
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