Intervention de Thomas Rogé [1] à l’occasion de la première rencontre nationale des journaux étudiants organisée par Animafac, le 12 février 2005, à la Maison des initiatives étudiantes de Paris.


Définir la notion de « presse étudiante » n’est pas simple. Pour ce qui nous concerne au-jourd’hui, on peut néanmoins écarter de notre propos les journaux et magazines publiés par de grands groupes commerciaux à destination du public étudiant et diffusés soit en kiosque, soit gratuitement sur les campus (Transfac, L’Etudiant, Jeunes à Paris, etc.). Ces publications, qui utilisent volontiers l’appellation de « presse étudiante » , se définissent surtout en fonction de leur cible commerciale, de leur marché potentiel et de leurs annonceurs… Non pas qu’il soit interdit de vendre son journal, de faire appel à de la publicité et de rechercher un modèle éco-nomique viable, mais convenons que la recherche du profit n’est ni la caractéristique, ni la motivation majeure, des journaux réunis aujourd’hui.

 

En outre, vos journaux ne se définissent pas nécessairement en fonction d’un public estudian-tin. A l’inverse de l’univers lycéen qui correspond à un territoire bien défini, délimité par des « murs » physique, l’univers étudiant est beaucoup plus difficile à appréhender de manière exclusive. Vous êtes nombreux à diffuser vos journaux dans des établissements culturels, dans des bars… élargissant ainsi votre lectorat potentiel sur une base qui ne peut être exclusive-ment étudiante.

 

Si le public n’est pas élément de définition, peut-être faut-il chercher dans le projet éditorial de chaque publication quelque chose qui fait sens et qui puissent offrir une définition com-mune au phénomène représenté par les journaux réunis aujourd’hui. Là encore, on se heurte à une difficulté car, si certains d’entre vous ont en effet un projet exclusivement étudiant (pu-blier des travaux de recherche, journal de classe ou d’UFR, informer sur la vie de l’université ou de l’école, etc.), d’autres cherchent à se démarquer d’une vision éditoriale trop restrictive. Plusieurs d’entre-vous revendiquent « l’absence de ligne éditoriale », permettant à chacun de proposer les textes qu’il veut, selon les centres d’intérêts qui sont les siens. D’autres se don-nent comme projet de parler de culture, de politique, de développement durable… sujets qui dépassent très largement l’univers strictement étudiant.

 

Restent les acteurs. Assurément, ce qui constitue l’identité des journaux étudiants repose en grande partie sur l’identité de ceux qui les éditent. Et ce statut d’étudiant est bien le point commun de tous les participants de cette première rencontre nationale. On pourra toujours dire qu’il existe de nombreuses différences entre un étudiant d’une grande école, un étudiant en fac, un étudiant en BTS… mais c’est un début.

 

En avançant ainsi, par tâtonnements, par élimination, nous voyons émerger les contours d’une définition commune à l’ensemble des journaux qui constitue l’ensemble que nous appelons « presse étudiante » : un journal étudiant est donc avant tout un journal fait par des étudiants, dans un but non lucratif [2] et qui dans la plupart des cas s’adresse à un public qui, s’il n’est pas exclusivement étudiant, s’en rapproche par son âge ou ses centres d’intérêts.

 

Si la définition se précise, il n’en reste pas moins qu’elle recouvre un ensemble assez large de réalités différentes. C’est que les projets de journaux étudiants sont en permanence tiraillés de contradictions, de tensions, de dynamiques dans leur objet et dans ses modes de réalisation. Ce sont ces « équilibres », comme les appelle l’association J.Presse [3] , qui rendent chaque pro-jet de journal proprement unique.

 

Pour J.Presse, ces forces qui traversent les journaux réalisés par des jeunes sont au nombre de neuf [4] En effet, la presse jeune n’est pas réductible à un modèle unique. Chaque journal re-cherche son identité en oscillant entre :

 

L’individuel et le collectif. Au sein d’un journal jeune, chaque membre de l’équipe tâtonne entre…
-l’affirmation d’une identité individuelle et l’apprentissage de la démocratie au sein d’un groupe (débat, échanges, confrontation des idées et des points de vue),
-la motivation, l’intérêt, l’épanouissement personnel et l’apprentissage de la vie en tri-bu, du travail à plusieurs, de l’esprit d’équipe, de l’intérêt général.

 

Le spontané et l’institutionnel. Le journal existe entre…
-le désir instinctif de création et d’expression, et le poids des structures où naissent cette création et cette expression (l’école, le conseil municipal des jeunes, le centre so-cial [NDA : l’université, l’association…]).

 

Le ludique et le civique. Le journal se situe entre…
-le divertissement, le plaisir, le passe-temps, le jeu futile d’une part, la citoyenneté ac-tive (prise de parole dans et sur la société, apport d’opinions et d’informations…), l’acte politique d’autre part.

 

L’imitation et l’alternative. Le journal jeune se situe entre…
-singer la presse professionnelle et être un support décalé, différencié, voire opposé aux médias dominants.

 

Le narcissisme et la curiosité. Le journal jeune balance entre…
-l’égo ou le géocentrisme (le journal centré sur ceux qui le font, sur un territoire limi-té…) et l’ouverture (le journal pour rencontrer les autres et sortir de son territoire…),
-l’ignorance de son lectorat et la proximité avec ses lecteurs (répondre aux demandes de son lectorat, créer des liens dans une communauté d’individus…).

 

L’autonomie et la dépendance. Les journalistes jeunes se positionnent quelque part entre…
-la liberté absolue et débridée de leur expression, et l’acceptation de la censure ou la pratique de l’autocensure,
-la maîtrise d’œuvre totale de leur journal (du choix des sujet à la fabrication en passant le lieu de réunions) et la soumission à un encadrement adulte, par souhait, par nécessi-té ou par contrainte.

 

Les droits et les responsabilités. La pratique d’un journal jeune est un va et vient entre…
-les droits attachés à la libre expression (refuser le contrôle et la censure…) et les de-voirs qui découlent d’une pratique médiatique (respecter autrui, signer et assumer ses écrits…) [5].

 

Le projet de journal étudiant se situera donc en permanence au cœur de ces tensions. Au cours de son histoire, les équilibres pourront être modifiés dans un sens ou dans un autre. Tel jour-nal mis en place par les autorités administratives de l’université pourra vouloir plus d’indépendance, à l’inverse un journal qui se voulait alternatif et amateur pourra être amené à se professionnaliser après quelques années d’existence. Le journal suit donc des « trajectoires » [6] que l’on peut difficilement anticiper ou modéliser.

 

Ces dynamiques, tensions ou équilibres – comme on voudra bien les appeler – ne sont pas propres à la presse d’initiative jeune. On peut, en effet, aisément les rapprocher de celles qui structurent les associations, et notamment les associations de jeunes.

 

La dynamique associative est structurée par deux conflits majeurs. D’une part, le conflit entre la fugacité des demandes et le besoin de pérennité des associations, et d’autre part, entre le militantisme et le managérisme. Nous citons Pierre Tap dans la définition de ces notions [7] :

 

Militantisme et managérisme. « Le militantisme trouve sa dynamique dans la définition du projet d’association, de ses finalités fondamentales, des croyances et des valeurs qu’il défend. Il est l’affirmation et la traduction des visées, des valeurs et des projets propres à l’association. Le managérisme affirme la nécessité, pour traduire ses visées, incarner les va-leurs et réaliser les projets, de mettre en place des structures de décision et de gestion, des réseaux d’intervention, des groupes de pression, des quêtes de financement, etc. » .

 

Fugacité et pérennité. « Les actions fugaces des individus, ou des groupes, sont fondées sur les désirs, individuels ou collectifs, à satisfaire dans l’immédiat, les situations à traiter dans l’urgence, les actions « coup de cœur » ou coup de poing fondées sur l’émotion – indignation compassion – et sur l’effet médiatique. (…) La pérennité et la stabilité des institutions sont, par contre, fondées sur le contrat social, la nécessité des règles, la gestion du long terme, l’articulation des moyens aux fins ou des fins aux moyens. »

 

« La dynamique associative implique donc la nécessité d’articuler le collectif et l’individuel, le militantisme et l’organisation de structures, l’expressif et l’instrumental, l’identité et la dif-férence. » (voir le schéma ci-dessous).

 

C’est sans nul doute cette recherche permanente d’identité, cette évolution constante qui donne toute sa richesse à la presse d’initiative jeune, et notamment à la presse étudiante. En particulier parce que l’âge étudiant est celui où tout s’accélère, l’adieu à l’adolescence pour l’entrée dans le monde adulte. C’est un temps dont on sait qu’il ne durera pas, quelques an-nées tout au plus. Il y a donc une volonté d’avancer et de faire aboutir ses projets. Projets qui, s’ils se pérennisent un minimum sont régulièrement confrontés au renouvellement des généra-tions d’étudiants. Cette accélération amène le journal étudiant à aborder très rapidement les problématiques qui se posent à tout projet associatif.

 

Cette tentative d’apporter des éléments de définition à la presse lycéenne reste très empirique. Il y aurait sans nul doute un intérêt à se saisir à nouveau de la question dans un cadre de re-cherche et à explorer les différents « trajectoires » qui suivent les journaux étudiants. La dé-marche de mise en réseau de ces publications, par l’organisation de rencontres nationales des journaux étudiants, initiée par l’association Animafac devrait, nous l’espérons, permettre la mise en lumière de ces formes d’expression des étudiants et susciter l’intérêt des étudiants et des chercheurs.

 

Schéma proposé par Pierre Tap sur les conflits de la dynamique associative.

[8]

 

Notes
[1] Thomas Rogé est chargé de mission auprès de la direction générale du CIDJ à Paris, il a présidé l’association nationale de la presse d’initiative jeune (J.Presse) et le réseau national des juniors associations. Il a également été délégué national à la vie lycéenne, au sein du cabinet du ministre de l’éducation nationale, de 2000 à 2002.
[2] Au sein de la loi de 1901 : les bénéfices éventuels résultant de la vente du journal ou des ressources publicitaires sont réinvesties dans l’accomplissement de l’objet. Les initiateurs du projet ne s’enrichissent pas personnellement.
[3] De 1981 à 2003, l’association J.Presse a fédéré les journaux réalisés à l’initiative des jeunes dans les collèges, les lycées, les universités mais aussi les quartiers et les villes.
[4] Ces réflexions ont été consignées en 2000 au sein d’un « Manifeste » préparé par les responsables de J.Presse en prévision du vingtième anniversaire de l’association. Plutôt que de les paraphraser, nous citons la définition in extenso des « équilibres fondamentaux de la presse d’initiative jeunes » présente dans ce « Manifeste ». Notons que cette réflexion avait été ébauchée en 1994 par Pascal Famery dans son article « Eloge de la presse jeune » publié dans le n°1 de Bleu de presse.
[5] A noter également que la commission « presse médias jeunes » (CPMJ) du réseau national des juniors associations, réunie à Hourtin en août 2004 à l’occasion d’un temps de réflexion militant, intitulé « Press’citron » , destiné à jeter les bases de la future association Jets d’encre (voir 6.4.) a cherché, tout en s’inspirant largement des travaux initiés par l’association J.Presse, à définir la presse d’initiative jeune. Pour la CPMJ, la presse jeune oscille entre… l’imitation de la presse professionnelle (fond, forme) et la recherche d’un support alternatif ; le traitement sérieux et décalé d’un sujet, quel qu’il soit ; l’engagement strictement personnel et la volonté de se montrer, de montrer son travail à ses pairs et à son entourage (écrire pour soi ou écrire pour son lectorat) ; la pluralité des opinions et la ligne du journal, l’expression des identités individuelles et la force du collectif ; la « réaction à chaud » et le projet pensé, mûrement réfléchi ; la volonté de créer du consensus et celle de provoquer ; l’écriture comme un art (« écrire pour écrire ») et l’écriture-pouvoir ; la volonté de gérer complètement un projet et la présence souhaitée et constamment réévaluée d’un adulte au sein de l’équipe.
[6] Jacques Gonnet, Les journaux produits par des jeunes en âge scolaire, Thèse de doctorat, Université de Bordeaux III, 1985, p.52.
[7] Pierre tap, « Les jeunes dans la dynamique associative » in Des jeunes et des associations, L’Harmattan, Collection Débat Jeunesse, 1996.
[8] Op. cit.

 

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