Environnement – 28 avril

INTERVENANT : Benoît Faraco, membre du bureau exécutif du Réseau action climat et doctorant sur les stratégies des ONG environnementales.

ANIMATRICE : Audrey Limozin, ancienne présidente d’Issue Environnement et administratrice Animafac.

Les ONG entretiennent des rapports complexes avec les entreprises jonglant entre une confrontation et des proximités dangereuses. Pour mieux comprendre ces rapports ambigus, il faut remonter à l’origine de la mobilisation écologique.

Les premières ONG environnementales se sont créées, à la fin du XIXe siècle, en opposition aux industries. On trouve ainsi, dans la littérature réaliste de l’époque, une description très noire de l’industrie. Dans Germinal de Zola, elle est présentée comme sale, destructrice pour la nature et pour les Hommes.
C’est à cette époque que sont créés les grands parcs naturels, comme Yosemite (1890), par des intellectuels hostiles à l’industrie. En Angleterre, les femmes de la haute bourgeoise répondent massivement aux appels de grands naturalistes : ce sont les premières mobilisations militantes en opposition à des actions menées par des acteurs économiques.
C’est de ce courant écologique dit « conservateur » qu’est issu WWF. Son action va peu à peu se muer en micro-projets de défense de la nature. Dès le début du XXe siècle, un dialogue avec les institutions publiques et les industriels est ouvert.

Le deuxième grand courant écologiste est né en 1968 avec le départ de nombreux Américains, fuyant le service militaire au Vietnam, vers le Canada. Ces Américains, qui ont développé un très fort intérêt pour l’écologie, ne se retrouvent pas dans les mouvements environnementaux, majoritairement conservateurs, qui existent au Canada. Ils décident donc de créer une nouvelle ONG : Greenpeace.
Greenpeace va très vite adopter les méthodes contestataires en vogue à l’époque. Dans les années 1970, l’ONG se fait connaître par des campagnes coup de poing contre les marées noires et le massacre des bébés phoques. Leur message rencontre un vif succès auprès des militants écologistes, notamment car cela permet de se battre contre des ennemis identifiables. On note alors une recrudescence phénoménale du nombre d’adhérents dans les ONG environnementales.
La grande victoire de Greenpeace réside dans sa campagne contre la pêche industrielle à l’aide de filets dérivants. En appelant les consommateurs au boycott, l’ONG parvient très rapidement à faire plier un acteur économique qu’on pensait intouchable.
Greenpeace développe alors ce concept de l’entreprise « voyou ». On commence à parler de responsabilité sociale des entreprises, de rapports « développement durable ». Pour la première fois, il apparaît qu’une pression extérieure peut obliger les acteurs économiques à agir.

Aujourd’hui, la situation des ONG environnementales face aux entreprises s’est complexifiée, notamment pour des raisons économiques. Les ONG disposent en effet de très peu de moyens pour fonctionner alors même que leurs campagnes et actions se sont développées. Or, de nombreuses entreprises sont disposées à les aider financièrement via des partenariats.
Mais les finances ne sont pas la seule raison. Les ONG environnementales se sont également rendues compte qu’elles ne pouvaient pas gagner la bataille écologique par la simple confrontation : elles devront forcément convaincre, les entreprises mais aussi leurs consommateurs. De nombreuses ONG se sont donc ouvertes au dialogue, voire au partenariat avec les entreprises. Elles restent néanmoins très vigilantes sur les risques d’instrumentalisation.

WWF a tout naturellement été l’une des premières à se lancer sur la voie des partenariats, mais toujours en gardant une autonomie de parole sur de nombreux sujets « non négociables ». Elle ne se gêne pas, par exemple, pour dire que les permis d’émissions négociables accordés aux entreprises françaises sont trop importants, alors même qu’elle a noué des partenariats avec des acteurs économiques qui y sont soumis.
Les entreprises ne montrent pas de velléités de faire changer la position des ONG. En échange, ces dernières tentent de comprendre les contraintes auxquelles elles sont soumises et de les accompagner dans une politique de minimisation de leur impact environnemental.
Si cette stratégie fonctionne, elle pourrait déboucher sur des changements forts et rapides. Mais il est nécessaire, pour cela, de ne pas baisser la garde sur le risque de voir les entreprises se servir de la caution des ONG environnementales pour améliorer leur image à bon compte, sans agir réellement pour réduire leur impact environnemental.

DÉBATS AVEC LA SALLE

Les ONG environnementales ne risquent-elles pas de perdre leur âme en nouant des partenariats ?

Les associatifs étudiants présents s’interrogent sur l’impact que peuvent avoir des partenariats avec les entreprises sur l’image et la crédibilité des ONG environnementales. Est notamment cité l’exemple des T-shirts de la marque Pimkie « labellisés » WWF.
Pour Benoît Faraco, le partenariat ne peut être, en effet, un simple échange de bons procédés : financements pour les ONG environnementales, contre label « qui fait bien » pour la marque. Un partenariat doit impliquer une véritable volonté de la part des entreprises, qui doivent s’engager à réduire leur impact environnemental. Cela est cependant difficile à contrôler, les ONG ne disposant pas d’instruments de mesure pertinents.
Il n’existe donc pas de solution miracle, si ce n’est un examen minutieux des projets sur lesquels s’engagent les ONG. Benoît Faraco donne ainsi l’exemple de l’éco-calculateur mis en place par la SNCF, qui calcule le meilleur rapport prix / CO2 des déplacements des usagers. Après analyse de la méthode de calcul proposée par la SNCF, le RAC a accepté de publier un communiqué de presse soutenant cette initiative.

Peut-on aménager notre société ?
Les ONG environnementales peuvent-elles se « compromettre » avec les entreprises ? Pour beaucoup, la victoire écologique ne peut passer que par un changement en profondeur de nos comportements et de notre mode de consommation. Un changement incompatible avec le modèle économique dans lequel nous vivons actuellement. Il leur apparaît, en outre, que la notion de « consommateur responsable » que mettent en avant les ONG environnementales dans leurs partenariats avec certaines entreprises de distribution, est une vision très occidentale.
Pour Benoît Faraco, ces interrogations nous ramènent à l’éternelle question « réforme vs. révolution ». Il lui semble que la question peut être aujourd’hui considérée avec plus de finesse. Le développement durable comporte un volet trop souvent oublié : celui du dialogue démocratique. Les ONG environnementales se sont battues pour obtenir que les entreprises soient contraintes sur un certain nombre de pratiques, notamment dans l’industrie agroalimentaire. Il est cependant impossible, et même contre-productif de vouloir les contraindre sur tout. Il est donc nécessaire que les ONG ouvrent ce dialogue démocratique et fassent le travail d’aller vers elles, de comprendre leurs réticences et contraintes afin de les amener « à faire au mieux » sans les rebuter.

Les entreprises peuvent-elles réellement accepter des modes de production qui, certes, réduiront leur impact environnemental, mais nuiront à leur compétitivité ?
En adoptant des modes de production respectueux de l’environnement, les entreprises vont nécessairement augmenter leurs coûts de productions face à des structures n’adoptant pas ce genre de contraintes, notamment aux Etats-Unis ou dans les pays en développement. Ne risquent-elles pas, alors, de délocaliser plutôt que de se plier au « diktat » environnemental ? Comment peut-on espérer qu’elles fassent sincèrement preuve de bonne foi dans ce domaine alors qu’elles sont perdantes ?
Damien Demailly, qui travaille sur les questions de compétitivité des industries au CIRED (Centre de recherche sur l’environnement et le développement), explique, tout d’abord, que la perte de compétitivité des entreprises ne sera pas aussi importante qu’on le croit. De plus, les industries sont assez réceptives aux arguments consistant à dire que, à terme, toutes les entreprises devront se plier aux mesures environnementales et s’adapter au réchauffement climatique et qu’il est important de concéder quelques sacrifices aujourd’hui pour améliorer la compétitivité de demain. Enfin, il souligne que l’OMC autorise aujourd’hui les pays ayant adopté des normes environnementales à taxer les produits d’importations non soumis à de telles mesures : cette taxe ne fait, en réalité, qu’inclure le « coût environnemental » du produit dans son prix de vente.

En conclusion
Après avoir longtemps observé les stratégies des ONG environnementales, Benoît Faraco en est arrivé à la conclusion que ni l’affrontement, ni l’association ne peuvent se suffire à eux-mêmes. Il est donc important d’adopter des stratégies mixtes. On ne changera pas les choses sans rester ferme et indépendant vis à vis des entreprises. Mais une sensibilisation qui n’associerait pas les acteurs économiques serait tout aussi inefficace.

 

Soyons sociaux
Réagir c'est agir