Avec un français sur quatre qui a au moins un parent ou un grand parent immigré, la France est un pays de métissage. Pourtant, les préjugés basés sur la couleur de peau sont encore nombreux et les enfants métis, tiraillés entre plusieurs cultures, peinent à trouver leur place dans une société où ils ne se sentent pas représentés. A Bordeaux, l’association Esprit Métis, par le biais de son magazine, joue un rôle de plateforme médiatique et donne une voix aux métis d’aujourd’hui.

 

« Suis-je Américaine, Camerounaise ou Française ? » Lycéenne, Kellie se pose des questions : qui est-elle? Où est sa place dans la société ? Pourquoi ne peut-elle s’identifier à personne dans les médias ? En France, la couleur de peau a un sens social et l’on attribue régulièrement aux gens noirs ou asiatiques, par exemple, des qualités ou des défauts préconçus. Sur le petit écran, les minorités sont à peine visibles, la couleur de peau est majoritairement blanche et, dans la presse, le métissage n’est généralement abordé que dans les magazines de beauté spécialisés.


C’est lors de cette recherche identitaire qu’est née une idée dans la tête de la jeune fille : créer son magazine idéal. Devenue étudiante en école de graphisme à Bordeaux, l’engouement pour ce projet s’est renforcé par l’envie de mettre en pratique les compétences acquises en graphisme. Et, ce qui n’était au départ qu’un exercice amusant se transforme : en octobre 2006, ce n’est pas une simple maquette qu’a réalisé Kellie, mais un projet rassemblant des individus de toutes origines afin de partager leur culture autour des valeurs de respect, d’ouverture d’esprit et de tolérance. Le concept Esprit Métis est né.

 

Un magazine métissé

L’association Esprit Métis voit naturellement le jour à la suite de la création du projet de magazine. A travers ce média, elle s’efforce de déconstruire les préjugés autour du métissage car être métis ne se résume pas à la couleur de peau, c’est un état d’esprit. Selon Kellie, « un métis est une personne qui vit avec des cultures différentes, quelles que soient ses origines. C’est une personne qui ne peut s’enfermer dans un communautarisme culturel exclusif ».

Depuis les débuts, 8 numéros d’Esprit Métis sont sortis. Abordant chacun des problématiques sur le thème du métissage, ils s’articulent autour de trois grandes parties : « Métissage », « Pays à l’honneur » et « Douce évasion ». Les rédacteurs d’Esprit Métis ont à coeur de partager les valeurs qui les rassemblent et de présenter les cultures de chacun à travers des rencontres et des témoignages. Le magazine est une invitation au voyage éduquant aux valeurs du métissage et du respect de chacun.

 

Dans la première partie du magazine se cotoient, articles de fond sur l’histoire, la société etc. « Cette partie a un but plus pédagogique. Dans histoire du métissage, nous abordons des sujets comme l’esclavage, le colonialisme, ou les stéréotypes sur les métis » explique Kellie. Le dossier central est dédié à un pays différent à chaque numéro. Le lecteur y découvre aussi bien l’histoire du pays que ses traditions et ses pratiques culturelles, le tout agrémenté de petites anecdotes : le drapeau indien décrypté, une visite dans le souk marocain, etc. Les interviews de métis, appelés métis de printemps, d’été, d’automne ou d’hiver, en fonction de la date de sortie du magazine pour ne pas les assimiler à une culture, expriment une autre vision du métissage, de l’expérience et de la prise de conscience qu’ils peuvent apporter à chacun. A l’exemple de la métisse d’automne 2007, Indienne : « Pour m’être opposée à mon mariage arrangé, je sais maintenant que je n’ai pas renié ma culture mais que je l’ai adaptée à mon contexte, à mon époque » ou de la métisse d’hiver 2007, Française d’origine hispano-marocaine, pour qui « avoir différentes origines, c’est une richesse. Cela permet une ouverture d’esprit, l’acceptation de l’autre et donc la tolérance ». Pour beaucoup de métis, le mélange des cultures est une richesse qui permet de voir plus loin, de comprendre les autres. C’est la vision du métissage diffusée par l’association.

La « Douce évasion » louvoie entre les pays coup de coeur où les rédacteurs mélangent informations formelles et expériences personnelles : un vrai tour du monde en quelques pages ! Rendez-vous au Maroc avec Julie, faites un détour par le Japon avec Saku, mangez au passage un petit curry de poisson au Bengale et, enfin, retour à Bordeaux et Toulouse où les bons plans métis vous attendent déjà.

 

 

Des réalisations et des ambitions

L’aventure Esprit Métis rencontre un franc succès dès le début de la parution du magazine. Il est désormais distribué à 5 000 exemplaires, principalement dans les villes de Bordeaux et Toulouse. Cette réussite encourage fortement les membres de l’équipe qui ont d’ailleurs été récompensés à plusieurs reprises : en 2007, l’association est lauréate du « Projet jeunes Gironde » Envie d’agir, et reçoit le prix AJC Bordeaux1, puis en 2008 le projet est labellisé prémonitoires, un label Animafac visant à faire découvrir la richesse des créations étudiantes et enfin en 2010, Esprit Métis est lauréate du jury national Envie d’Agir 2009 de la section « citoyenneté et solidarité ». Un prix important pour l’association qui a été sélectionnée parmi 150 dossiers, eux-mêmes retenus parmi 3000 projets primés par an. Pour Kellie, « ce prix est la récompense suprême de tous nos efforts et nous donne envie d’en faire encore plus ! ».

 

Et ce ne sont pas des paroles en l’air ! Comme les membres de l’association sont nombreux et très motivés, les projets fleurissent et grandissent avec Esprit Métis. Désormais bien ancrée et reconnue sur Bordeaux, l’association ambitionne de développer de nouveaux moyens de diffusion pour délivrer son message, et de multiplier les actions de l’association sur l’agglomération bordelaise.

Une émission de radio a donc vu le jour : Dis’fusion Métisse. Animée par 5 jeunes filles, l’idée est de partir à la découverte d’un pays différent tous les 15 jours. A l’aide d’interviews réalisées dans les rues, elles démontent les croyances populaires et les stéréotypes que les gens peuvent avoir sur le pays concerné et mettent en avant une personnalité à travers l’histoire du pays.

Un tout nouveau site et un blog se sont également ouverts sur la toile. « Nous avons développé ces outils pour accroître la notoriété de l’association, promouvoir la qualité et la diversité des actions d’Esprit Métis, mais aussi pour favoriser le dialogue entre les cultures » explique Kellie. Le site avec son graphisme épuré est devenu plus lisible ; le blog des rédacteurs permet en plus du magazine de publier des articles, des actus, des interviews et un « agenda de la diversité » a été créé pour annoncer tous les événements de la ville de Bordeaux liés au métissage culturel.

 

Du côté des actions, l’association s’est récemment vue remettre le prix de l’innovation par la mairie de Bordeaux, pour un grand événement qui aura lieu en octobre 2010 : Métis’et vous. L’instigateur du projet y travaille depuis 2 ans afin d’organiser une journée inoubliable autour des cultures du monde. Danses, contes, théâtre, durant la journée, la population bordelaise pourra découvrir les nombreuses traditions des pays mis à l’honneur à travers des ateliers de cuisine par exemple ou des stands artisanaux et le soir, un grand spectacle alliant contes et danses du monde emmènera le spectateur dans un voyage, haut en couleur, autour du monde. « Cet événement se veut représentatif des valeurs d’ouverture d’esprit, de solidarité, et de respect que véhicule l’association et permet de faire le lien entre le magazine Esprit Métis, la ville de Bordeaux et les différentes cultures présentes dans le paysage bordelais » explique Kellie.

 

 

Esprit métis, esprit d’équipe

Avec le développement de ses actions, l’association s’est complètement restructurée. Au départ inexpérimentée dans la gestion d’une association, Kellie a donc dû se renseigner et se documenter : « lors de l’élaboration de l’association, les fiches pratiques d’Animafac m’ont d’ailleurs été très utiles », explique-t-elle. Pourtant, si la gestion d’une équipe de treize personnes, aux débuts du projet était largement faisable, celle de quarante-cinq personnes devient hasardeuse sans une bonne organisation. Depuis l’année dernière, du point de vue de la gestion des ressources humaines et de la répartition des responsabilités, Esprit Métis s’est transformé en une véritable petite entreprise. Cinq pôles ont été créés, dotés chacun de deux responsables : finance, rédaction, graphisme, événementiel, et radio. Cette organisation permet de mieux encadrer les bénévoles, le volontaire en service civil et les stagiaires en communication ou graphisme.

 

Le conseil d’administration également a été réorganisé en huit comités : communication, rédaction, événementiel, chocolat – qui équivaut au comité d’entreprise chez Esprit Métis – , recherche de bénévoles et partenaires, graphisme, radio, et finances. Tout ce petit monde se réunit régulièrement pour décider des grandes orientations et, des prochains projets de l’association.

 

Comme l’association n’a pas de local pour se réunir, ses membres se rencontrent « chez les uns, chez les autres. Ce n’est pas un problème puisque nous nous connaissons tous, nous sommes devenus une bande d’amis ! », raconte Kellie.

Une bande soudée par les valeurs du métissage et qui s’investit à 300% dans les projets de l’association. Chez Esprit Métis, c’est l’esprit d’équipe qui prime et c’est d’ailleurs ce qui constitue la plus grande fierté de Kellie « Quand tous les membres sont réunis et que je les regarde, je vois l’énergie d’Esprit Métis rassemblée dans une même direction. Alors, oui ! Après la sortie d’un numéro, quand on est tous ensemble autour d’un repas et qu’on fait le bilan de ce que tout le monde a donné pour le magazine, tout cela me rend très fière du chemin parcouru ! ».

 

Alors que l’identité nationale était au coeur des débats dans les médias ces derniers mois, Esprit Métis rappelle à chacun que la France est un pays métissé avec une identité française multiple, construite autour de l’acceptation de l’autre, de sa culture et de valeurs partagées.

 

1Le prix AJC (Aide aux Jeunes pour Concrétiser leurs idées) Bordeaux a été mis en place par la mairie et le Conseil des Jeunes pour encourager l’esprit d’initiative, la créativité

et la solidarité des jeunes Bordelais. C’est un appel à idées qui permet : de mettre en valeur des projets, d’accompagner leur créateur et d’aider à trouver d’autres partenaires

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