Comment trouver sa place dans les amphis surpeuplés des universités françaises ? L’absence de processus d’intégration à la fac laisse, chaque année, des milliers de jeunes sur le carreau : ceux qui n’ont pas réussi à apprendre le  » métier d’étudiant « .

Impossible de ne pas reconnaître un (ex-) étudiant de sciences-po dans un dîner mondain… : forte propension à savoir parler de tout et à faire profiter chacun de son opinion, tendance à l’élocution travaillée, disposition à la discussion rhétorique en toute situation… L’étudiant d’école de commerce ne passe pas non plus inaperçu : vocabulaire business (« on se cale un RV pour parler B to C »), polo rayé et pli sur l’arête du jean. Un peu caricatural ? Sans doute. Impossible de nier, pourtant, qu’ à l’instar de toute institution, les établissements d’enseignement supérieur possèdent leurs codes, leurs routines, et leurs manières de se comporter. Pour se fondre dans l’institution, les étudiants incorporent ces manières d’être, de penser et d’agir. On appelle cela se socialiser, ou bien rentrer dans le moule.

Si cette tendance est si répandue dans les grandes écoles et autres filières sélectives, c’est sûrement parce qu’elles possèdent toute une batterie de recettes socialisantes, du week end d’intégration, aux soirées BDE, en passant par les nombreuses activités associatives (parfois obligatoires). À cela s’ajoute un emploi du temps bien rempli, un encadrement pédagogique rigoureux des étudiants, beaucoup de travail en groupe, etc. Dans ces filières, les codes, routines et comportements d’usage se transmettent très vite aux nouveaux étudiants : la socialisation fonctionne à merveille. Difficile d’ en dire autant de l’université…

En France, à partir de la fin des années 1980, l’arrivée dans les filières universitaires de milliers d’étudiants aux profils socioculturels différents (classe sociale, sexe, comportements différents par rapport aux études et aux savoirs, etc) pose la question de l’adaptation de ce nouveau public à la culture universitaire. Les statistiques les plus diverses (taux d’échec, de réorientation, d’abandon, etc) montrent la difficulté pour de nombreux étudiants de s’adapter à cette culture.

Pourquoi l’université peine-t-elle autant à socialiser ceux qui viennent remplir les amphithéâtres surchargés en première année ? La faute, d’abord, à la mauvaise orientation au sortir du bac et au manque de débouchés professionnels des filières généralistes : peu motivés par leurs études, les jeunes ont du mal à s’impliquer, sèchent souvent les cours et s’éloignent peu à peu de la vie de l’université. L’autonomie trop grande laissée à ces étudiants fraîchement bacheliers, les mauvaises conditions matérielles d’études, les moyens restreints des étudiants, et l’anonymat qui règne au sein des campus ne favorisent pas non plus le sentiment d’appartenance à l’institution.

L’université : une institution faible

La liste est longue et les causes multiples, mais toutes convergent vers un simple constat : l’université est une « institution faible« , incapable de socialiser tous ses étudiants. Si les plus débrouillards et rodés aux codes institutionnels trouvent rapidement leurs marques, les individus moins familiers avec le système manquent des repères qui leur permettraient de s’intégrer. Dans une étude sur les conséquences des politiques de démocratisation de l’enseignement supérieur, le sociologue Stéphane Beaud parle ainsi de l’« auto exclusion » de certains jeunes de quartier. Les formes et les lieux de sociabilité étudiante ne les attirent pas, ils n’ont pas véritablement coupé avec le secondaire et leur mode de vie lycéen, même « si la bourse leur permet d’accéder, pour la première fois de leur vie, à une relative autonomie financière. » Arrivés à l’université par défaut, et non initiés aux codes de cette nouvelle institution, ces étudiants restent entre eux et finissent par abandonner leur cursus après quelques mois. Ainsi selon l’auteur, « rien n’exprime mieux leur distance à l’université que leur absence de maîtrise des mots de l’institution. » Un des jeunes interrogé pour l’étude continuait, par exemple, de parler de « cours marginaux » pour désigner les « cours magistraux », sans que personne ne le reprenne.

 

Sans aller jusqu’à ces extrémités, très explicites mais qui restent à la marge, il est frappant de constater la fonte progressive des effectifs étudiants lors d’une année universitaire. Ainsi, à l’université Paris-IV : 4400 individus s’inscrivent administrativement, et obtiennent leur carte d’étudiant. Lors de l’inscription pédagogique, ils ne sont plus que 3800 étudiants, soit 600 de moins. 3100 étudiants passent les examens de fin d’année. 1200 réussissent, soit 27% des inscriptions administratives.

Peut-on en déduire qu’échec universitaire et socialisation sont directement liés ? Ceux qui n’arrivent pas à s’adapter aux nouveaux codes sont, en tout cas, rapidement exclus. Qu’ils soient recalés aux examens de fin d’années, ou au cours de l’année faute d’avoir réussi à trouver leur place, à se faire des amis, à s’autodiscipliner dans leur travail, une majorité d’étudiants sortent de l’université plus perdus encore qu’à leur arrivée. Si l’on peut admettre que tous les étudiants n’ont pas les mêmes prédispositions dans l’apprentissage du « métier  » d’étudiant, doit-on pour autant se résigner à ce que la massification de l’enseignement supérieur rime avec exclusion et échec ?

Certainement pas… Les associations ont un rôle important à jouer dans cette crise de l’université. Elles peuvent servir de médiateur entre l’institution et ses étudiants, en favorisant l’intégration de ceux que la socialisation a laissé de côté. Depuis quelques années, ces structures se multiplient d’ailleurs au sein des facultés. De plus en plus de filières universitaires ont à coeur de créer leurs BDE , d’organiser des soirées d’intégration pour les étudiants étrangers, mais également pour les primo arrivants. La volonté est là, encore faut-il que l’administration leur donne les moyens financiers et matériels de se rendre plus visibles auprès des étudiants.

 

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