Dimanche matin

ANIMATEUR :
Harouna Kaboré, président de l’ AEBF (Association des Etudiants Burkinabés en France).

INTERVENANT :
Saeed Paivandi, enseignant chercheur à l’université de Paris 8 et à l’Observatoire de la vie étudiante.

Saeed Paivandi a réalisé en 2005 une étude auprès de 1715 étudiants étrangers, interrogés sur leurs conditions d’études et de vie.

Etudier les étudiants étrangers. La sociologie des étudiants, a fortiori celle des étudiants étrangers, est très récente en France : elle date des années 80. Or les étudiants étrangers ne sont pas un bloc monolithique : il s’agit de personnes aux profils différents, aux conditions de vie différentes, aux problématiques différentes.
Saeed Paivandi montre alors un petit livre : L’étranger (Broché) de Alfred Schutz. :  » On qualifie l’étranger d’ingrat, dans la mesure où il refuse de reconnaître que le modèle culturel qu’on lui propose lui procure asile et protection. Mais les gens qui le traitent ainsi ne s’aperçoivent pas que, au cours de sa phase de transition, l’étranger ne considère pas du tout ce modèle comme un asile protecteur, mais bien plutôt comme un labyrinthe dans lequel il a perdu tout sens de l’orientation  » (synopsis de l’éditeur).
Alfred Schutz est un sociologue juif américain d’origine autrichienne. L’université de Chicago a très tôt transformé la ville en véritable laboratoire de travail sociologique. Ce qui a donné lieu à une littérature très riche. Cette sociologie n’existe pas en France. Or il y a des réalités différentes à étudier : le rapport à la langue, etc. On est au début de notre sociologie de l’étudiant étranger en France. Le livre que Saeed Paivandi achève actuellement vise à dépeindre l’étudiant étranger en France en tant qu’être social.

La politique française d’accueil des étudiants étrangers. Depuis 30 ans la France se demande : que faut-il accepter ou ne pas accepter en termes d’étudiants étrangers ? Jusque dans les années 80, on ne constate pas vraiment de politique d’accueil des étudiants étrangers en France. Il existe une tradition de solidarité avec les pays du Sud. La Grande-Bretagne, la première, a estimé qu’elle ne pouvait pas accueillir tout le monde. Elle a mis des barrières financières, en faisant payer des frais d’inscription au prix fort pour les étudiants étrangers, tandis que les nationaux ne paient pas (ou moins). En France, rendre l’université payante est relativement compliqué. A donc été instauré l’examen en février pour les étudiants étrangers qui s’inscrivent en première année du premier cycle : il s’agit d’un test linguistique, dont le but est le cas échéant de réorienter l’étudiant.
En 1978, la politique officielle est désormais la suivante : il faut accepter les meilleurs et ceux qui viennent du Nord. Le nombre d’étudiants étrangers chute, de façon constante jusqu’en 1997. La France se réveille alors, en voyant que les autres pays, face au problème démographique et à la pénurie de recrutements dans les carrières scientifiques, ouvrent les portes. De toute façon, calculent les autres pays, les étudiants étrangers qui viennent paient le prix fort. Et même s’ils rentrent chez après leurs études, c’est autant de ponts créés avec l’élite de leurs pays d’origine.
Le Japon par exemple, avec 120 mille étudiants étrangers provenant essentiellement de la région asiatique, a multiplié par 15 le nombre de ses étudiants étrangers par rapport aux années 80. Alors qu’avant, le pays était si fermé qu’il fallait s’embarquer sur les bateaux qui entouraient l’ïle pour avoir la possibilité de suivre un cours avec un professeur américain, venu spécialement pour ça !
Aux Etats-Unis, la proportion d’étudiants étrangers est de 3% en premier cycle, mais 56% en doctorat et 59% en post-doctorat. La France, dont la crise pour les cursus scientifiques se fait sentir, a dès lors changé sa politique. Entre 1997 et 2005, les effectifs ont doublé, passant de 120 000 à 250 000 étudiants étrangers.

Les CEF. Que penser du nouveau système des Centres pour les études en France (CEF) ? Des CEF existent aujourd’hui en Chine, au Brésil, en Algérie, au Sénégal, en Tunisie et au Maroc. Ces CEF sont un passage obligé pour les étudiants qui souhaitent partir en France pour commencer ou poursuivre leurs études. Un CEF abrite le Centre d’évaluation linguistique et académique (CELA), service pré-consulaire chargé des demandes de visas étudiants long séjour et des visas concours. Le but de ces centres est de mieux orienter en amont les étudiants étrangers, à l’occasion en particulier d’un entretien, où sera abordée la question des moyens dont l’étudiant dispose pour assurer ses conditions d’études en France.
D’un point de vue pragmatique, les CEF apportent de bonnes choses : ils répondent à la nécessité de pouvoir mieux distribuer les étudiants étrangers sur les universités du territoire français, d’avoir une véritable politique d’accueil des étudiants étrangers à l’image de celle du Canada, ou de l’Australie. D’autre part, si c’est payant, c’est responsabilisant. Il faut que l’étudiant soit en mesure de financer ses études. Aujourd’hui, dans le cas d’un étudiant d’Afrique subsaharienne interrogé dans l’étude de Saeed Paivandi, on bricole : tout le village se cotise. En ce sens, l’étudiant idéal aux yeux d’un CEF semble être une autre étudiante interrogée dans le cadre de l’étude, une japonaise arrivant avec 10 000 euros sur son compte, versés par ses parents.
Mais les CEF posent question sur d’autres points. Le ministère des affaires étrangères souhaite les développer partout pour pouvoir filtrer et orienter les étudiants étrangers. Or le ministère des affaires étrangères n’a pas les compétences pédagogiques dont dispose une université pour examiner le dossier d’un étudiant et juger de sa recevabilité. D’autre part, aujourd’hui l’université française n’est pas philosophiquement basée sur la sélection de ses étudiants. Ce premier pas avec les étudiants étrangers serait-il une étape vers la sélection des étudiants dans leur ensemble ?

Interventions.

Dualisme facs/grandes écoles. C’est une vieille composante française : les Ponts et chaussées datent de 1848. Aujourd’hui 49% des étudiants français vont dans les voies sélectives. Les étudiants étrangers, eux, restent en majorité à l’université. En 1997, pour remonter la pente, la France a ouvert ses portes. Mais elle ne s’est pas donné les moyens d’accueillir ses étudiants étrangers. Car en France, c’est l’égalité qui prévaut, même si un non francophone aura nettement plus de difficultés qu’un étudiant français : tous sont logés à la même enseigne. En Grande-Bretagne, c’est l’équité qui prévaut : il faut donner sa chance à chacun, en prenant en compte la diversité des situations présentes.

Remarques de Saeed Paivandi :

Diversité culturelle. L’approche informationnelle est très différente entre un Comorien et un Finlandais. Un Comorien, habitué à une société de l’informel où l’information officielle est par nature opaque, ne croit pas du tout aux informations sur le net, écrites, par tradition peu fiables : il préférera avoir l’information de vive voix dans la bouche d’un compatriote, qui pourra aussi lui indiquer les tuyaux et les galères à éviter. Un Finlandais, au contraire, se méfiera des informations orales et préférera se référer aux informations disponibles sur le net.

Diversité de traitement. Lors du questionnaire de l’étude, à la question  » que pourrait-on faire pour améliorer l’accueil des étudiants étrangers ? « , 900 étudiants ont répondu sur les 1715. Une proportion effarante : normalement à une question ouverte comme celle-ci, seuls 1/4, 1/5 des interrogés répondent. Et leurs réponses sont banales, peu coûteuses : ils demandent que soient affichées les informations dans la fac, que le site Internet soit mis à jour et correctement renseigné. La différence est flagrante entre les étudiants Erasmus, reçus à l’aéroport parfois par le président de l’Université même, et les autres, délaissés, aidés par leur communauté et les associations, ou les étudiants américains enfin, aidés par leurs institutions.

Interventions d’associations :

Préparer la rentrée en amont. Pour les étudiants Erasmus, dès mai-juin, la liste des étudiants étrangers qui arrivent est disponible et communiquée aux associations étudiantes qui souhaitent préparer leur accueil. Il faudrait faire un effort pour récupérer ces listes même pour les étudiants non Erasmus, et les récupérer au plutôt. Il faut responsabiliser les écoles.

Informations dans les ambassades. On ne trouve aucune information sur les études en France, dans les ambassades culturelles à l’étranger. On n’y trouve que des dépliants touristiques sur Paris et la vieille ville de Lyon. La seule préparation au séjour en France qui existe, c’est de s’acheter des vêtements chauds. Il faut responsabiliser les ambassades de part et d’autre. L’association des étudiants camerounais a en projet de demander à l’ambassade du Cameroun de se porter caution pour le logement de ses ressortissants, par exemple. Le problème essentiel dans la préparation au séjour d’études en France, c’est l’accès à l’information. Or ce n’est pas très coûteux à mettre en place.

Responsabiliser les universités. Les associations n’ont pas forcément tous les moyens de répondre aux difficultés des étudiants étrangers quand ils arrivent. Au Canada, des hôtels sont réservés pour l’université, une chambre coûte environ 100 euros par mois, et les étudiants étrangers peuvent y rester le temps de trouver quelque chose.

Remarques de Saeed Paivandi :

Incohérences françaises. Les premiers mois sont les plus importants pour un étudiant étranger : les informations qu’il a l’habitude de manier dans son pays d’origine ne sont pas directement accessibles dans ce nouvel environnement français, la grille de lecture n’est pas la même. Et la question de l’accueil est celle-ci : comment transformer cette grille de lecture. Autre problème : les étudiants étrangers sont vus comme des immigrés. Or ce n’est pas le cas.

Interventions d’associations étudiantes :

Comment faire changer les choses. Tout cela nécessite une pression sur l’institution universitaire par les étudiants pour que l’institution change. Les étudiants peuvent faire bouger l’institution, mais ils ne peuvent pas faire les choses à sa place. L’union fait la force : ne pas rester dans sa communauté. Un moyen de pression peut être de faire du lobbying, d’aller à la rencontre des administrateurs du CROUS, du vice-président de l’université. Travailler ensemble, voir comment le système fonctionne. Par ailleurs, il est très difficile d’agir au niveau national, mieux vaut agir au niveau local.

Paris. Un étudiant étranger sur trois est à Paris : la capitale est pourvoyeuse de jobs étudiants pour les étudiants étrangers qui ont besoin de financer leurs études. Mais il faudrait faire passer le message que pour le logement et les conditions de vie, mieux vaut aller dans des viles à taille humaine.

Propositions d’Harouna Kaboré, animateur du chantier :

Pourquoi ne pas mettre ce vécu dans un document à donner à tous les étudiants encore au pays ? Mettre ce document à disposition dans toutes les ambassades ? Si les CEF sont appelés à se multiplier, le travail de préparation au séjour par les associations étudiantes ne se situe-t-il pas là ?

Conclusion de Saeed Paivandi :

En Chine, les CEF ont pour mission la vérification des diplômes, dans un pays où un diplôme s’achète pour une bouchée de pain sur le marché noir. Cette mission est très utile ! Les CEF peuvent donc apporter de réelles avancées. Mais il ne faut pas que les CEF deviennent un instrument de filtrage uniquement. Le rôle des associations est d’améliorer les choses de l’intérieur. Sans dire que  » tout va mal « , sans avoir une position militante fermée peu constructive.

 

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