Depuis une dizaine d’années, la massification de l’enseignement supérieur a conduit la communauté universitaire à s’intéresser davantage aux conditions de vie des étudiants. Des enquêtes paraissent ainsi pour radiographier cette population comptant désormais 2.2 millions de personnes. En matière de santé cependant, on ausculte le plus souvent l’ensemble de la jeunesse ; moins de données existent sur les étudiants proprement dit. Panorama.

 

Telle une hydre à mille têtes, le mal-être est une notion aux contours flous, dont les symptômes sont difficiles à identifier et à mesurer précisément. Il est néanmoins possible de tracer à grands traits le portrait de quelques-uns de ses visages.

 

Suicide et mal-être. Directrice de recherche à l’Inserm sur la santé de l’adolescent, Marie Choquet vient de publier une enquête intitulée : “ Les jeunes suicidants ”. Elle estime au moins à 120 000 le nombre de jeunes de 15 à 24 ans qui tentent de se tuer tous les ans. Ce chiffre est d’autant plus terrifiant qu’il ne prend en compte que les jeunes qui sont hospitalisés après leur tentative de suicide alors que seulement un sur trois est envoyé à l’hôpital. Pire : si le nombre de suicides diminue, la morbidité suicidaire, mesurée par le nombre de tentatives, augmente. En 1993, 7 % des jeunes de 14 à 19 ans ont fait une tentative de suicide ; le taux atteint 9 % en 1999.

 

Cette étude a aussi permis d’avoir une idée de l’identité des jeunes qui ressentent un mal-être. Réalisée auprès de 582 jeunes accueillis dans neuf centres hospitaliers après leur tentative de suicide, elle bouscule les idées reçues sur l’isolement relationnel ou encore le déterminisme social. On observe une grande diversité de profils. Tous ou presque ont des amis (97 %), sortent souvent (77 %) ont eu une relation amoureuse (70 %), des activités de loisirs multiples. Leur consommation d’alcool ou de drogues illicites n’a rien d’exceptionnel. Leur origine sociale est variée et reflète la structuration de la société (12 % ont un père au chômage, 25 % un père cadre ou de profession intermédiaire, 51 % un père ouvrier ou employé, 5 % sont d’origine étrangère). Plus d’un suicidant sur deux a des parents mariés qui vivent ensemble. Ils n’ont pas plus de comportement délictueux que les autres jeunes de leur âge.

 

Derrière ces jeunes en apparence ordinaire se cachent en réalité des souffrances multiples dont aucune n’a de cause déterminante. Psychiatre au CHU de bordeaux et auteur en 2001 de “ l’adolescent suicidaire ”, Xavier Pommereau fait valoir que tout acte suicidaire est un appel à l’aide. La mort en tant que telle est rarement souhaitée. Une tentative de suicide correspond à un mal-être et à un besoin d’expression lié au désir de faire disparaître la cause de la souffrance. Une douleur qui n’a hélas pas trouvé d’autres moyens de se dire.

 

Il y a bien des facteurs déclenchant. 51 % citent une rupture sentimentale, 45 % une agression physique, 38 % un changement de situation scolaire ou professionnelle et 23 % une agression sexuelle. Mais ces facteurs ne se suffisent pas à eux-mêmes. Dans 20 % des cas, on note des troubles évolutifs de l’humeur ou de la personnalité (maladies dépressives, psychoses…). Dans la plupart des autres cas, ils témoignent d’un flou existentiel s’inscrivant dans l’histoire du sujet et de sa famille. Si le cliché du jeune marginal, pauvre donc rebelle, drogué et désocialisé n’est pas avéré, certains signes peuvent trahir un mal-être : 32 % ne se sentent pas en bonne santé, 50 % ont souvent des maux de tête, 52 % déclarent mal dormir et 82 % peuvent être considérés comme cliniquement déprimés. Cette dépression est associée à un important tabagisme, 60 % des suicidants fument quotidiennement.

 

Parmi les indices, on peut noter aussi les difficultés scolaires (30 % n’aiment pas du tout l’école), les difficultés professionnelles (29 % des suicidants majeurs sont au chômage), et surtout une vie familiale jugée “ tendue ” (61 %). Selon la psychanalyste Marguerite Charazac-Brunel, c’est l’absence de dialogue qui est le point commun des familles dont un enfant se suicide. “ Ce n’est pas l’organisation de la famille qui est en cause, mais la qualité relationnelle, la chaleur humaine qui y règne ”, précise Marie Choquet.

 

Mal-être et dépendance. Si le mal-être est d’abord un trouble de l’humeur, de la personnalité ou un flou existentiel qui trouve son origine dans la pauvreté du lien affectif, d’autres de ses visages sont à chercher dans les comportements dépendants. La consommation d’alcool, de tabac, de drogues illicites, de médicaments psychotropes, de stimulants représente fréquemment une prise de risque qui vient compenser un déséquilibre. La dépendance est ainsi révélatrice d’un mal-être. Bien sûr, il faut la distinguer de ce qui est de l’ordre du mode de vie, de la consommation occasionnelle. Boire un verre avec des amis n’est en rien indicateur de mal-être, mais on distingue les étudiants qui gèrent et ceux qui exagèrent. À notre sens, le mal-être doit être élargi à des comportements qui ne relèvent pas des conduites festives mais de la dépendance à un produit. Le premier d’entre eux est le tabac. Le baromètre “ Santé jeune ” a confirmé en juin cet état des lieux dans son enquête : 36.7 % des jeunes déclarent fumer avec un pic à 18 ans à 44.2 %. Dans une enquête à paraître en novembre, la LMDE montre que si les lycéens sont en majorité des fumeurs occasionnels, c’est à l’université que l’on devient dépendant. Le fort pouvoir anxiolytique et antidépressif du tabac joue dans ces cas-là un rôle compensatoire au stress de la vie étudiante. Quant au cannabis, en 1999, 44.5 % des jeunes de 18 à 25 ans l’ont expérimenté au moins une fois dans leur vie et 14.7 % fume plus de dix fois dans l’année. Là encore, distinguons consommation récréative et dépendance. Il est difficile d’avoir des chiffres, même imprécis, mais certains tests permettent de détecter les jeunes qui ont une consommation problématique.

 

Surtout consommé par les hommes et associé à la sortie du samedi soir, l’alcool est aussi une drogue puissante qui peut révéler un mal-être chez certains étudiants. L’enquête de la LMDE “ Comment vivent et se soignent les étudiants ” publiée en 2002 note que 5.7 % des étudiants consomment de l’alcool régulièrement. Lorsque la fête ne peut plus se faire sans boire à l’excès, plusieurs fois par semaine, alors un problème peut être mis à jour.

 

Enfin, l’enquête de la LMDE révèle une dimension supplémentaire : l’angoisse. Plus d’un sur deux déclare se sentir anxieux, un sur quatre confesse avoir des problèmes de sommeil et 15 % consomment des psychotropes. 4,3 % des garçons et 12,1 % des filles (soit 8,65 % des étudiants) déclarent consommer des calmants en période d’examen ou de stress et 6,2 % des garçons et 7,5 % des filles (6,9 % du total) consomment des stimulants. Une consommation problématique car seulement 1,9 % de ceux qui vont voir un spécialiste consultent un psychologue ou un psychiatre.

 

Un enjeu politique. Bien difficile alors de circonscrire l’enjeu quand tant de facteurs interagissent. Il importe a minima d’évacuer la vision d’une jeunesse insouciante et dorée qu’on nous présente parfois. C’est là que l’objet sanitaire cède la place à l’objet politique. C’est là que les difficultés financières ou scolaires des étudiants sont autant de difficultés supplémentaires pour ceux qui souffrent déjà d’un certain mal-être. Des difficultés que connaissent bien les médecines préventives des universités mais qui ne peuvent pas faire grand-chose tant les moyens dont elles disposent sont faibles. Même les mutuelles étudiantes délégataires d’un service public qui mènent tout au long de l’année des campagnes de prévention, n’ont pas le droit de cité ou pas les moyens de leurs ambitions. Alors qu’une réforme de l’assurance maladie est en cours, sachons changer d’optique, pour le plus grand bien de nos concitoyens comme des comptes de la sécurité sociale. Investissons dans la prévention et dans l’accompagnement des plus fragiles, encourageons les acteurs locaux à détecter les étudiants à problèmes, et faisons ensemble reculer cette épidémie discrète, mais dramatique.

 

Patrice Roques

Administrateur de la LMDE délégué à la prévention

Soyons sociaux
Réagir c'est agir