A l’heure où les arômes de jasmin gagnent les quartiers de Tunis, du Caire et de Tripoli, chacun lutte pied à pied pour conquérir une liberté volatile. Entrepreneur français exilé sur l’autre rive de la Méditerrannée, Alain Broardelle tente depuis 18 mois d’établir la première radio libre de Tunisie. A mi chemin entre business plan et profession de foi, cette station serait vouée au débat et aux influences musicales les plus variées ; les jeunes animateurs semblant reprendre les mots de Bernard Lavilliers à leur compte : « La musique, parfois, a des accords majeurs ; qui font rire les enfants mais pas les dictateurs ». Entretien…

 

Quelles sont les grandes lignes du projet ?

Le 14 janvier dernier, la jeunesse tunisienne a fait sa révolution, renversant le dictateur au pouvoir et les clans mafieux qui pillaient le pays. Incroyable… Dans le même temps, ils ont obtenu la liberté totale des médias ;  presse, internet, radio etc. Mais à ce jour, les radios privées ont toutes été créées par des proches du régime Ben Ali ; toutes sur un format très policé : surtout pas de rap, de RnB, pas de libre antenne, pas d’auditeurs en ligne. Une poignée de radios libres viennent de se créer avec des moyens dérisoires et à des fins politiques. C’est en effet le moment ou jamais d’imposer la liberté des ondes avant qu’un nouveau gouvernement ne tente, peut-être, de contrôler à nouveau les médias. Nous avons donc décidé, en collaboration avec plusieurs universités de Tunis, et surtout avec nos étudiants salariés, de créer LA première VRAIE radio libre tunisienne. Son but n’est nullement politique; il s’agit en fait d’importer ici le format bien connu en France de radio pour les jeunes, rap, Rnb et libre antenne. Il s’agit de donner la parole aux jeunes, comme ils ne l’ont jamais eu ici. Il s’agit de faire découvrir des univers musicaux que la plupart ignorent. Il s’agit également de pouvoir discuter de tout, sur tous les tons, afin d’être vigilant et de ne pas se faire voler la révolution. Nous disposons de locaux, d’infrastructures, d’une main d’oeuvre nombreuse, mais nous avons besoin de la solidarité des Français, impérativement. Il nous manque du matériel.

 

Où en est la mobilisation ?

En Tunisie, après d’âpres discussions, nous avons décidé de ne pas communiquer sur le sujet pour l’instant. N’étant pas certains à ce jour de récolter les fonds nécessaires à une station professionnelle, nous ne voulons pas donner de faux espoirs. Par ailleurs, la Tunisie vit encore des moments très troubles ou des gens sont payés pour faire régner le désordre et nous ne voulons pas attirer l’attention des soutiens de l’ancien régime sur un projet qui risque fort de faire peur. Donc nous nous faisons tout petits. A Tunis, une cinquantaine d’étudiants travaille dans l’effervescence. L’écho médiatique des événements et le soutien moral évident de la jeunesse française ne font, d’ailleurs, qu’accroître cet état. En France, nous avons créé un site internet (radiolib.re) et un dossier de presse envoyé à toutes les radios privées il y a 5 jours. Nous contacterons la presse dès lundi. Mais les premiers échos sont très déprimants.

Aux esprits chagrins qui nous reprochent des ambitions commerciales dans notre programmation musicale, nous répondons qu’effectivement, le but du jeu n’est pas de faire une station où chacun refait le monde dans un brouhaha indescriptible mais de faire découvrir des musiques alternatives à un public qui n’a jamais entendu parler de U2 ou des Rolling Stones. Oui, nous voulons gagner de l’argent par la publicité, pour prolonger une démarche initiée voici 18 mois. Elle se décline en quelques objectifs simples : permettre à des étudiants de payer leurs études, de se loger, de se nourrir, d’aider leurs familles. Quelques pistes se dessinent: Nicolas Beau ( co-auteur de « La régente de Carthage » en 2009,  « Notre ami Ben Ali » en 1999 ) nous a apporté son soutien et réfléchit à une façon de nous aider. Rue 89 nous a également contacté. Alors on veut y croire, même si nous avons eu un excès coupable d’optimisme préalable. Quant aux stations françaises : silence … radio.

 

crédits photo : I Bénin 2011

 

Comment le projet est-il perçu à Tunis ?


Avec un enthousiasme d’enfant mêlé souvent à de l’incrédulité. Il y a six semaines, un tel projet était inconcevable. Notre groupe d’animateurs résident a souvent été invité par les médias d’Etat. Ils se sont même produits devant Ben Ali en personne. Mais à aucun moment on ne leur a vraiment la parole. On les exhibait. A l’image de Syhem Belkhodja, surnommée la « Dictatrice de Carthage ». Elle les exploitait depuis 2 ans en les trimbalant de Shanghai à Florence, sans aucun salaire, les agressant physiquement, confisquant passeports et téléphones portables, leur interdisant même de parler entre eux, imposant de baisser la tête dès qu’on leur parle, etc… Alors le jour où on leur a dit : « vous allez faire et dire ce que vous voulez, passer la musique que vous aimez », la surprise était forcément au rendez-vous.

 

Dans le dossier de presse, vous évoquez la récente création de radios privées avec des moyens dérisoires. Les installations que vous présentez sur le site officiel de votre projet pourraient faire pâlir plusieurs stations françaises. Comment ont-elles été financées ?


Par moi même, il y a 18 mois. Mes enfants devenus adultes, connaissant bien la Tunisie et ayant l’impression de végéter à Paris, j’ai vendu ce que j’avais et je suis venu m’installer à Tunis. A la base, je suis venu pour monter une boîte de pub, sous le soleil et à peu de frais. Depuis un an déjà, je faisais travailler à distance des étudiants en informatique pour créer des sites internet. Beaucoup voulaient rejoindre des universités de Tunis. Alors j’ai fait l’acquisition d’un local tout neuf destiné à être une résidence pour étudiants et j’ai fait venir tout le monde. Chacun y trouve son compte; les étudiants travaillent quelques heures par jour, ils sont hébergé sur place, nourris, blanchis…  Nous payons les écoles et chacun touche un salaire permettant même d’aider les familles. Aujourd’hui, la donne a changé. On veut une radio professionnelle généraliste, émettant 24h/24h.

Plusieurs universités tunisiennes se sont associées au projet. Qu’en est-il exactement ?


Nous avons signé des conventions avec trois universités de Tunis (École supérieure de commerce électronique, l’Ecole Supérieure des Sciences et Technologies du Design et l’École supérieure de commerce de Tunis), situées à cinq minutes de nos locaux dans l’énorme Campus Universitaire de la Manouba. Nous travaillons aussi avec l’institut de Presse et des Sciences de l’Information. Ces universités ne veulent pas d’une trop grande exposition médiatique mais apportent leur soutien logistique. Etant le creuset de la contestation, elles ont, par définition, beaucoup souffert.

Quel est le profil des futurs animateurs de la station?


Universitaires, artistes, impliqués dans les milieux artistiques, pleins d’humour, créatifs… Depuis un an, nous « produisons » ce groupe, multidisciplinaire, nommé « Flavaz Army ». L’un d’entre eux, Seif, est mon fils adoptif. Ils excellent dans les domaines de la danse, la musique, le chant, le dessin, la peinture, mais aussi la vidéo et l’animation. Depuis le début de la révolution, ils organisent chaque semaine un ou deux spectacles gratuits afin de canaliser les jeunes vers des moyens d’expression créatifs et non violents. Rafik nous a quitté le 10 janvier. Il a été tué par la police. Malgré tout, ces jeunes veulent regarder vers l’avant en gardant leur sens de la dérision et pousser les autres à agir, pour  le présent,  pour l’avenir. Avec eux, à l’antenne, on ne va pas s’ennuyer. Depuis un mois, nous organisons des week-end à Hammamet pour ordonner les programmes. Nous avons passé une annonce discrète sur notre réseau social et avons reçu près de 200 autres candidatures. Nous n’avons encore vu personne. D’autre part, nous allons rencontrer cette semaine le SNUT – Syndicat National des Journalistes Tunisiens.

 

 

 
Existe t-il une possibilité d’association avec des médias français ?

Cela serait même un vrai plaisir. En fait, au départ, ce que nous voulions, c’était un partenariat avec Fun radio, Nrj ou Skyrock. Je sais qu’en disant cela, je ne vais pas plaire à tout le monde… Mais c’est ca dont nous avons besoin ici : Eminen, Ntm, La Fouine etc…  ne sont passés sur aucune radio tunisienne. Faire le pari de reprendre la formule de Radio Nova ici, maintenant, serait une erreur. Miles, Jaco, Magma, c’est pas pour tout de suite, mais ca viendra. Nous avons également besoin d’un format super pro, autorisant et régulant les prises de position. Notre exemple : Rue 89. Mais il est clair aujourd’hui que les grands groupes radiophoniques n’y voient aucun intérêt. Business is business. Nous prenons acte, bien que même sous cet angle là, nous pensons qu’ils se trompent.

Que pensez-vous de la soirée libre antenne organisée de part et d’autre de la Méditerranée par le Mouv’ et Radio Express FM ?


Excellent. Bien sûr excellent. Mais qui est derrière Radio Express ? Ben Ali a récompensé son ami Gueddich en accordant à son fils l’antenne de Radio Express. Cette FM a été lancée le 21 octobre 2010 pour répondre à « un besoin d’informations économiques » (sic). Pour l’heure, toutes les radios existantes sont liées aux anciens dictateurs. Bien sûr, aujourd’hui, tous les médias sont devenus de petits « Canards Déchaînés » qui vont dans le sens du peuple. Mais il existe une défiance certaine vis-à-vis de ces anciens médias. Ces expériences très épisodiques et limitées ont peu de chance de trouver un auditoire, à mon sens. C’est un début et nous leur souhaitons bon courage. Nous n’en sommes heureusement pas encore à la guerre des ondes…

Vous affirmez que l’ambition du projet est d’empêcher que les jeunes se fassent voler la révolution tout en assurant que ce même projet est apolitique. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?


Je me souviens de la jeunesse sous Giscard, d’avant les radios libérées par Mitterand. J’avais alors 21 ans. J’habitais à Rome. Le jour ou Mitterand a autorisé les radios, j’ai pris le train, je suis revenu et j’ai vécu la période la plus exaltante de ma vie. C’était le mai 68 que j’avais raté. La jeunesse française d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’antan et les radios y sont pour quelque chose. Dans notre esprit, être apolitique signifie ne pas apporter NOTRE réponse à une situation, un événement, un projet, une décision, mais opposer des points de vue différents pour que chacun se fasse une opinion. Nous ne sommes, collectivement,  ni de droite, ni de gauche, ni du centre, ni islamiques, mais nous voulons écouter chacun, pour décider en connaissance de cause.

 

 

 

Vous évoquez sur le site le fait que la société tunisienne ne connaisse quasiment rien des cultures musicales occidentales. Est ce si important pour la démocratie que les tunisiens connaissent Abbey Road, Paint It Black ou le répertoire d’Edith Piaf ?


Pour la démocratie, non bien sûr. Mais il n’y a pas que ça dans la vie. Il y a la culture aussi. Et une radio sert aussi à ça. Quand je parle avec un Tunisien, instruit, cultivé, travaillant dans les milieux artistiques, il me dit ne connaître ni U2, ni les Rolling Stones, les Beatles … Je me dis qu’il y a là une vraie mission. C’est ça qu’on veut faire, parce que c’est vraiment passionnant. Je me dis aussi qu’il y a là une vraie opportunité pour les artistes français. Pourquoi la Tunisie n’a jamais rapporté un centime aux artistes français ? Parce qu’ici, l’industrie du disque était monopolisée par la famille Trabelsi (belle famille de l’ancien président Ben Ali). On faisait fabriquer des contrefaçons de chaque CD (c’est aussi vrai pour les vidéos, jeux vidéos) qui étaient et sont encore vendus à Tunis chez Carrefour ou Monoprix à moins de 2€ l’unité. La morale des grands groupes s’arrête aux possibilités offertes par les Etats.

Ce projet d’installation de radio libre est-il également un moyen de se prémunir contre une islamisation de la société ?


Samedi 26 février, à Tunis, je suis allé faire mes courses. Dans tous les charriots, de l’alcool, en masse. Jusqu’à m’inquiéter alors que le centre s’enflammait. Le risque islamiste n’existe pas. Le bon ton d’aujourd’hui, c’est de condamner. Mais Ben Ali a aussi apporté des acquis indéniables. Lorsque Dominique Strauss Kahn (président du Fonds Monétaire International) louait le système économique tunisien, il ne se trompait pas. Ici, la machine économique, malgré les ponctions de la famille Trabelsi-Ben Ali, fonctionne. Les femmes sont des femmes. Dans quel autre état arabe pourrait-on voir en couverture des magazines des titres relatifs à la libido ou  à l’homosexualité ? Ainsi, Radiolib.re n’a pas vocation à prévenir d’un risque inexistant d’islamisation de la société, malgré l’omniprésence tarifée de Rached Ghannouchi  sur Facebook et ses 97 845 amis
 
A l’heure où le réveil démocratique semble effectif dans plusieurs pays du Maghreb, les journalistes sont plus que jamais des cibles privilégiées. Inaugurer une radio libre en Tunisie constitue t-il un risque majeur selon vous ?

Si nous sommes discrets au démarrage, non. Et nous le sommes. Après, la force sera avec nous. On ne communique pas du tout là dessus en Tunisie pour l’instant. De plus, le gouvernement provisoire étant tellement contesté, le premier ministre vient de démissionner. C’est donc le moment ou jamais de foncer. Mais pour ca, il manque un petit peu de moyens. Un rien, pas grand chose. Aidez-nous !

 

A l’image du fait d’offrir un repas de réveillon aux plus démunis, vos affaires semblent indissociables d’actions sociales. Comment peut se traduire une telle démarche dans la création et la pérennisation d’une station de radio ?


On vit pour une très courte période. Autant qu’elle soit belle. Le bonheur le plus intense de la vie, ce sont nos enfants. Mais on peut obtenir plus encore ; la beauté du regard d’une personne à qui on est utile. Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et leurs milliards sont-ils heureux aujourd’hui ? Maudits par la planète entière. Moi, je n’ai pas d’argent, mais je suis heureux. Regardez Warren Betty, Bill Gates ou Georges Clooney. Je suis persuadé qu’ils trouvent beaucoup plus de bonheur à vivre dans leurs actions humanitaires que dans le business. Mais l’un ne va pas sans l’autre. On ne peut pas donner l’argent que l’on a pas! Pour nous, c’est la même démarche que ce fameux repas de Noël à Meaux ; il faut sans cesse se battre contre l’instinct naturel de soumission à l’autorité supérieure. Nos objectifs, ici, sociaux ou non, sont clairs:  donner la parole aux vrais artisans de la révolution : les jeunes ; donner un logement, des ressources, à manger, à boire, à tous ceux qui participent au projet ; leur permettre de poursuivre des études ; gagner assez d’argent pour financer le tout.

 

 

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