Les données récentes publiées par l’Institut National de Veille Sanitaire (INVS) montrent que les cas de sida déclarés augmentent à nouveau, en particulier chez les jeunes. Etudiants contre le sida se mobilise pour que la lutte contre l’homophobie soit un instrument de prévention comme les autres. Explications.

 

Plusieurs signaux d’alerte se sont allumés, depuis 1998. Il y eut d’abord la baisse du nombre de préservatifs vendus. Puis vint une brusque flambée de gonococcies, en 1999, accompagnées de la réapparition de la syphilis, en 2000. L’enquête presse gay 2000 (1) fait état d’une ‘’augmentation des prises de risque vis-à-vis du VIH avec les partenaires occasionnels chez les jeunes hommes homosexuels.’’ En 2001, une enquête menée en région parisienne (2) pointe un relâchement des comportements de protection et montre notamment que ‘’par rapport à leurs aînés, les jeunes apparaissent moins sensibilisés au VIH/sida, craignent certes le risque de contamination par le VIH mais de façon beaucoup plus diffuse et moins précise.‘’

 

Fait nouveau et pas réjouissant, ‘’la nécessité de se protéger vis-à-vis du VIH/sida paraît, aujourd’hui, moins intégrée chez les 18-24 ans qui ont, en grande majorité, commencé leur vie sexuelle après 1996, date de l’arrivée des multithérapies.‘’ (2). Comment n’être pas interpellé, après 15 ans d’action de prévention du sida, de constater que ‘’les jeunes de 18 à 24 ans déclarent moins souvent en 2001 qu’en 1998 avoir utilisé un préservatif dans l’année ou avoir eu recours au test de dépistage durant leur vie. La jeune génération de ce début de 21ème siècle a, certes, moins bénéficié de la forte médiatisation du sida des années 80 et du début des années 90. Il semble en résulter une moindre sensibilisation à l’égard de l’infection par le VIH/sida et le début d’un désengagement face aux comportements de prévention’’ qui sont de véritables défis pour les acteurs de prévention.

 

Les jeunes et le risque : une exploration des limites. Lorsque le préservatif semblait entré dans les moeurs des 15-24 ans, au début des années 90, il faut toutefois souligner, avec H.Lagrange et B.Lhomond (3) que ‘’son utilisation n’était certes pas continue et que, au-delà du fait que la stabilité d’une relation pouvait justifier son abandon, les comportements de prévention étaient déjà marqués par des zones d’ombre et des prises de risques potentielles’’. Le pourcentage de jeunes ayant recours au préservatif de manière systématique était ainsi estimé à 59% lorsqu’on enlevait de l’échantillon ceux qui vivent en couple ou qui se déclarent spontanément non concernés par la question.

 

L’importance de cette prise de risque doit être quantifiée clairement (4, 5). Entre janvier 1998 et juin 2000, 11,5 % de nouveaux cas furent diagnostiqués chez des adultes jeunes de 15 à 29 ans. Cette proportion était descendue à 9% en 1998. Ce sont 19 % des 16/20 ans (soit près d’un cinquième) qui ont eu des rapports sexuels non protégés avec un nouveau partenaire au cours des 12 derniers mois. Le pourcentage des 21-24 ans est également élevé : 17 % d’entre eux ont eu des rapports sexuels non protégés avec un nouveau partenaire. En comparaison, 14 % des 25-34 ans sont dans le même cas, et 15 % des 35-44 ans. Les garçons ont légèrement plus de rapports non protégés que les filles : 15 % contre 14 %.

 

Silence. La prise de risque représente, en tout état de cause, une situation complexe et vécue en solitaire, qui révèle des zones d’ombre dans les comportements de prévention et se révèle significativement gérée dans le silence (6). En effet, plus de la moitié des jeunes (4) ayant pris un risque n’en ont pas parlé à quelqu’un, soit parce qu’ils n’ont pas osé bien qu’ils en aient ressenti le besoin (8 % d’entre eux), soit parce qu’ils n’ont pas voulu le faire (43 %). L’on peut avoir légitimement quelques inquiétudes sur le lien connaissance/comportement quand une autre étude récente, réalisée par Durex (4) chaque année, confirme ces premières observations. En soulignant aussi que l’insouciance gagne du terrain depuis 1998 : 25% des jeunes ne se sentent toujours pas concernés par ce virus.

Les jeunes, tout en ayant une perception assez réaliste de la gravité du sida, se sentent personnellement peu exposés au risque. Si la sexualité non protégée chez les jeunes adultes peut être due à l’ignorance, il n’en reste pas moins que l’on doit prendre en compte aussi bien le sentiment d’invulnérabilité, que les difficultés d’affirmation de soi, la crainte du jugement et/ou du regard de l’autre, ou l’opposition active au discours préventif des adultes. Voire la tentation de la prise de risques délibérée, les pratiques sexuelles maladroites ou mal contrôlées, une mauvaise anticipation des effets désinhibiteurs des substances psychoactives sur les conduites, etc.

 

Pour de nombreux cliniciens en charge d’adolescents, la sexualité non protégée est, dans certains cas, moins accidentelle que délibérément risquée, voire suicidaire. Chez certains jeunes, les questionnements à propos de l’orientation sexuelle, les craintes de rejet de la part d’autrui et les sentiments de culpabilité peuvent être responsables d’états de souffrance psychique ayant des conséquences comportementales néfastes (prises de risque, isolement, tentatives de suicide) que les acteurs de prévention et les décideurs en santé publique doivent intégrer dans leurs plans d’action.

 

L’homophobie, source de fragilisation des jeunes. S’il y a eu de réelles avancées au début des années 90, qui montrent que les efforts d’information sont payants, il est tout aussi patent que les jeunes adultes ont, avec le risque, un rapport trop particulier pour relâcher l’attention dont ils ont fait l’objet. Il faut s’interroger sur les ressorts inconscients de cette  » vulnérabilité «  plus forte des jeunes face à la pandémie sida’ et élaborer des stratégies préventives adaptées.

 

Une étude américaine donnait, à l’automne 2000, des résultats préoccupants. “Notre étude révèle un taux élevé de relations sexuelles non protégées, et une consommation importante de drogue et d’alcool chez les jeunes gais et bisexuels qui fréquentent des lieux gais” indique John Hylton (4), chercheur à l’université John Hopkins de Baltimore. L’auteur parle de “chiffres choquants” qui inquiètent les personnes qui travaillent sur la prévention du sida. Il estime que la médiatisation des multithérapies est en partie responsable de la prise de risque des jeunes. Les jeunes appartenant à la tranche d’âge retenue pour l’étude n’ont jamais vu les dégâts causés par le sida, notamment les lésions causées sur la peau par la maladie de Kaposi.

 

Il souligne une autre raison du relâchement des jeunes : ‘’le manque de soutien, voire le rejet, des amis, de la famille, des professeurs vis-à-vis de questions sur l’orientation sexuelle.’’ La question de l’orientation sexuelle est un déterminant de la prise de risque chez les jeunes adultes si l’on se réfère aux analyses de plusieurs chercheurs (1,4,7). L’on mesure ici, de notre point de vue, toute la différence entre le niveau de connaissance et l’application de celle-ci dans ses pratiques qui, elles, sont soumises à l’émotionnel et à l’inconscient. Lui-même produit de normes qui se fondent dans l’interaction entre pairs, au sein d’une génération.

 

Promouvoir l’estime et le souci de soi. En ces années-sida, violence de la maladie, violence sociale, intériorisation de l’exclusion aboutissent à toutes sortes d’auto-exclusions. “La prévention suppose, disait Pierre Kneip, de Sida Info Service, un acte de confiance minimum dans son avenir personnel, une estime de soi qui permet de tenir et de défendre sa place parmi les autres.”

 

Nous le rejoignons, avec H.Joffre (16) et H.Lisandre, pour considérer qu’il ne sert à rien de se désoler, sur un mode purement déclaratif, de la valorisation inconsciente de la maladie, forme et conséquence d’une ‘’autodiscrimination’’ chez les jeunes gays. Quand l’enjeu pour les acteurs de prévention que nous sommes, en droite ligne avec la perspective tracée par P.Kneip, est d’éviter un passage à l’acte et pose l’urgence de faire en sorte que fantasme, refoulé, traumas, puissent se dire.

 

Ainsi que les acteurs de prévention rassemblés par Ensemble contre le sida lors des rencontres interassociatives du printemps 2002 (10), l’ont clairement posé, une nouvelle donne se joue,aujourd’hui. Le VIH s’affirme comme une porte d’entrée à la prise de risque parmi d’autres : précarité, fragilité psychologique, usage de drogue, envie suicidaire… Ce qui appelle une relation suivie, fondée sur la confiance et sur la prise en charge globale de la personne. Ce qui exige également de nouvelles modalités pour la prévention, la santé communautaire, et de bénéficier de réels moyens en direction des jeunes, particulièrement des plus vulnérables d’entre eux.

 

Epanouissement.Dorénavant obligatoire en milieu scolaire, l’éducation à la sexualité ne peut se limiter à la description de la procréation et des méthodes contraceptives ou de protection. Ses objectifs sont de prévenir les comportements à risques et, surtout, de faire évoluer les attitudes de fond qui sont à l’origine de ces comportements. L’idée primordiale est de contribuer à l’épanouissement personnel de chacun. Cette éducation à la sexualité devrait pas être brutalement interrompue lors de l’accès à l’enseignement supérieur, particulièrement dans les années de premier cycle, période transitoire non moins difficile pour le jeune adulte.

 

De ce point de vue, l’importance de la lutte contre l’homophobie et ses manifestations est un impératif que ne devrait pas omettre qui veut promouvoir l’adoption du geste préventif. L’enjeu de la prévention primaire est d’amorcer une prise de conscience, de développer un dispositif de proximité qui accompagne des jeunes ‘’vulnérables’’ jusqu’au lieu ressources où cette souffrance pourra être dite et travaillée, pour dépasser le passage à l’acte comme seule expression. C’est l’enjeu du programme de prévention national que porte depuis 2002 Etudiants Contre Le Sida, avec obstination. Car la démarche participative que nous avons placé au coeur de notre plan d’action fait des étudiants les plus vulnérables des acteurs et des partenaires. LdM

 

Réf biblio : 1 – Ph. Adam, E. Hauet, C. Caron, Recrudescence des prises de risque et des IST parmi les gays, ANRS, mai 2001

2 – Les connaissances, attitudes, croyances et comportements face au VIH/sida en France en 2001, Observatoire régional de santé d’Ile-de-France, 2001

3 – H.Lagrange, B.Lhomond, L’entrée dans la sexualité.Le comportement sexuel des jeunes dans le contexte du sida, La découverte, 1997

4 – Étude sur le comportement sexuel des jeunes, Durex 2001 – 5 – Rapport lNVS sur www.invs.sante.fr

6 – C.Thiaudière, Les usages de l’adolescence : réduire le désordre de l’épidémie, Adolescence, 1999, 17, 2, 47-58

7 – J.Hylton, Étud

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