La démocratisation de l’enseignement supérieur est le fruit d’une volonté d’élever le niveau global de formation. Ne présente-t-elle pas cependant d’autres aspects et n’a-t-elle pas entraîné, malgré elle, des conséquences qui l’exposent à la critique ?

C’est une question qui est devenue très politique. La démocratisation de l’enseignement supérieur a produit deux types de résultats. Elle a d’abord entraîné une hausse globale du niveau de formation, que montrent par exemple les travaux d’Eric Maurin. Mais l’on peut aussi émettre des réserves sur le fait qu’il y a eu translation des inégalités : les enfants de classes populaires ont été orientés dans des facs et des filières peu valorisées et le quasi-monopole de la bourgeoisie sur les grandes écoles n’a pas été entamé.

On peut donc en tirer un bilan en demi-teinte. Sur le plan objectif, si l’on s’appuie sur les statistiques il y a eu une amélioration des conditions d’accès à l’enseignement supérieur. Mais si l’on s’en tient à ce niveau, on oublie les contradictions sociales que cela a entraîné, le malaise que cela a pu créer pour les enfants issus des classes populaires, face aux situations d’échec, aux conflits avec les parents, etc.

L’objectif de démocratiser l’accès à l’enseignement supérieur s’est retrouvé confronté à un problème qu’il n’avait pas posé : celui de savoir comment accueillir les nouveaux élèves, quel parcours et quelle sociabilité leur offrir. La sociabilisation est un vrai problème dans les universités : les facs sont laides, les étudiants n’ont pas de lieu pour eux. Par exemple, la thèse récente de Vanessa Pinto sur le salariat étudiant montre que certains étudiants se mettent à travailler pas seulement pour l’argent, mais parce qu’ils trouvent dans leur espace de travail une forme de sociabilisation qu’ils ne trouvent pas dans leurs études.

La démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur ne doit donc pas masquer le fait que demeure une ségrégation entre les filières et un manque de réflexion sur les nouveaux arrivants. Il y un besoin d’encadrement. Et la réforme LRU aura un effet sur l’individualisation croissante des enseignements : l’incitation à multiplier les publications dans des revues de rang A fait que les enseignants-chercheurs se consacreront moins à leurs étudiants.

Évoquer les insuffisances de la politique de démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur ne signifie donc pas que l’on en remette en cause le principe ?

Il n’y a pas de lecture conservatrice à avoir de cette idée. Le problème est que l’on ne parle pas des effets de la paupérisation des classes populaires, or il est important de ne pas oublier ce point dans les discussions sur la question scolaire, tous les problèmes que peuvent engendrer les difficultés matérielles ou de projection dans l’avenir. Ce problème est abordé dans l’ouvrage de Mathias Millet et Daniel Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale qui montre les effets en chaîne de la paupérisation des classes populaires.

Un point qui n’est jamais abordé non plus est la question du localisme universitaire. La multiplication des établissements d’enseignement supérieur, souvent placés dans des zones excentrées, pour rapprocher les étudiants de leur lieu d’études n’est pas forcément une bonne chose. Il peut y avoir du bon à accompagner et favoriser la mobilité, pour aider à changer de l’univers du quotidien et à trouver d’autres repères et favoriser des rencontres. Je suis de plus en plus persuadé que la question de l’éducation populaire est fondamentale, qu’il est important de faire découvrir le cinéma, la littérature, la culture. Or cela est difficile si l’on reste dans l’entre-soi et si les lieux que l’on fréquente ne favorisent pas de nouvelles sociabilités.

Les programmes d’égalité des chances comme « Une grande école : pourquoi pas moi ? » ou les actions de parrainage et de tutorat apportent-ils une réponse pertinente ?

Tout ce qui peut contribuer à une meilleure intégration dans l’enseignement supérieur est positif. Mais ce qui est gênant, c’est que l’on mette l’accent sur le fait de sauver un petit nombre. Lutter contre l’intériorisation des frontières sociales est important, mais il faut réfléchir plus globalement au problème des enfants des classes populaires pour que tous réussissent. Faisons réussir l’ensemble avant de promouvoir une élite des classes populaires.

Vous évoquiez auparavant le rôle de l’éducation populaire. Pensez-vous qu’un développement de la vie associative à l’université pourrait être une réponse utile au problème d’adaptation à l’enseignement supérieur vécu par certains élèves ?

Je suis persuadé que c’est un élément clef. L’anomie à la fac est un problème et si les étudiants placent dans leurs premiers choix les IUT ou les classes préparatoires, c’est parce ce sont des milieux enveloppant. Tout ce qui peut favoriser le développement d’une vie associative dans les universités est donc centrale. Il faut parvenir à créer des campus, même si l’on hérite d’une situation difficile, avec des établissements isolés, construits en périphérie.

 

A lire :

– le dossier : « La sociabilité étudiante au service de l’égalité des chances et de la réussite de tous »

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