Sauvez la recherche, suite : les jeunes chercheurs dressent un bilan des assises des Etats Généraux de la recherche, récemment tenues à Grenoble. Quelles avancées ? Quels points obscurs ? Quels éléments exigés par les jeunes chercheurs restent encore à obtenir ?

Les 28 et 29 octobre derniers, la réunion de 900 représentants des collectifs locaux aux Assises de la recherche à Grenoble a conclu la démarche des États généraux qui avait pris la relève de la forte mobilisation de l’hiver 2004 autour du mouvement Sauvez La Recherche (SLR). Un travail a associé les acteurs mêmes de la recherche impliqués dans le mouvement, réunis au sein de Collectifs Locaux d’Organisation des États Généraux (CLOEG).

Le Comité d’Initiative et de Proposition (CIP) piloté par M. Baulieu et Brézin, comité constitué en avril 2004, fut reconnu par SLR et le gouvernement pour coordonner le travail des États généraux. Les Assises furent le lieu de conclusion de cette initiative de propositions émanant des chercheurs et enseignants-chercheurs, jeunes ou confirmés, et des personnels ITA et IATOSS.

Le texte de proposition reflétant plus de 6 mois de concertation et de débats actifs dans le monde de la recherche a été arrêté lors des Assies et sera présenté au gouvernement le 9 novembre 2004 par le CIP. Les Assises furent aussi une occasion d’échange et d’interpellation des hommes politiques présents (gouvernement et opposition). Une Loi d’Organisation et de Programmation de la recherche a été annoncée par le Ministre de l’éducation nationale, M. Fillon, pour la fin de cette année.

Les Assises qui viennent de se tenir à Grenoble marquent la fin de la phase active des États généraux. À cette occasion, le CLOEG des Jeunes Chercheurs ou CLOEG-JC (qui a fédéré la réflexion des jeunes chercheurs et chercheurs expatriés, via le portail internet http://etats-generaux.jeunes-cherch…) tient à dresser un bilan du processus en se concentrant sur le point central de notre réflexion (voir [1] et [2]), à savoir les statuts des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Principe général : une professionnalisation des métiers

Le principe général [3] qui a guidé notre réflexion est la professionnalisation des métiers, dès le doctorat : le doctorant n’est pas un étudiant, mais un jeune professionnel de la recherche en formation initiale. D’autre part, nous considèrons la diversité de ces métiers sur un pied d’égalité. Toutes les missions des agents du système d’enseignement supérieur et de la recherche (chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs et administratifs) sont indispensables. On ne peut donc pas définir de hiérarchie de valeurs entre ces missions. Elle doivent être toutes évaluées, et compter dans la progression de carrière.

 

Le doctorant : en CDD ou formation continue

Le texte final des assises contient des avancées majeures que notre comité a défendu dans sa synthèse de juillet [1]. La nécessité d’une accélération du processus d’amélioration des formations doctorales avec en particulier le statut social du doctorant (CDD ou formation continue) est acquis. La mise en place d’un « contrat type s’inspirant de la charte des thèses et ayant une valeur contraignante », qui correspond au contrat de thèse que nous proposions (sur la thèse, voir [4]), est évoqué. Il est indispensable que les jeunes chercheurs veillent à ce que cette proposition s’applique rapidement dans les faits.

 

Débouchés

Par ailleurs, nous sommes satisfait de voir apparaître le principe d’élargissement des débouchés dans les secteurs économiques et de la fonction publique conjointement à l’inscription du doctorat dans les conventions collectives. Il faudra veiller à ce que ces souhaits soient suivis d’effet afin que le doctorat soit reconnu comme étant une expérience professionnelle de trois ans conduisant naturellement à l’embauche à un niveau supérieur au master comme c’est généralement le cas actuellement.

Recrutement

Concernant l’après thèse, l’importance d’une palette d’emplois étagée permettant d’être embauché à un niveau correspondant aux compétences acquises (CR2/MCF juste après la thèse, CR1/MCF voir PR/DR avec reconstruction de carrière après des contrats postdoctoraux) a été affirmé. Le principe d’un recrutement jeune (autour de début de thèse + 4 ans) et un plan pluriannuel de recrutement permettant de résorber une partie de la précarité associée aux jeunes chercheurs sans emplois permanents est également avancé. Le principe du recrutement jeune n’implique pas forcément un recrutement juste après la soutenance pour tout le monde. D’une part en raison de la crise de l’emploi doctoral, d’autre part du fait qu’une période de mobilité thématique ou géographique post-thèse est un facteur d’ouverture d’esprit, et l’occasion d’acquérir de nouvelles compétences.

Transition thèse-emploi permanent : les CDD

Les assises proposent d’aménager au mieux la période entre thèse et recrutement en améliorant qualitativement l’offre d’emplois non permanents (appelés contrats de chercheurs associés). Le CDD doit être la forme juridique normale de tels emplois. La transformation d’emplois déjà existants comme les ATER en nouveaux contrats non renouvelables permettant une meilleure activité de recherche, et ce sans en augmenter le nombre (afin de ne pas augmenter la précarité globale du système), est proposé. Enfin ces contrats sont idéaux pour l’accueil de docteurs étrangers en postdocs. Telle est en tout cas l’interprétation des chercheurs associés défendus par le CLOEG JC (voir [5] ; notons que notre comité défend également l’idée d’une mobilité après embauche alliant attractivité d’un recrutement jeune et avantage de la mobilité tel qu’évoquée dans le paragraphe précédent).

Chercheurs associés : de la mesure

Transformer les chercheurs associés en « voie d’accès normale au recrutement » (tel qu’un intervenant l’a dit aux assises) est une dérive du dispositif qui nous préoccupe. C’est un peu reprendre d’une main ce que l’on nous donne de l’autre, la professionnalisation de la thèse. La thèse est une première expérience professionnelle justifiant à elle seule le recrutement sur un poste permanent et le jeune docteur n’a pas à refaire ses preuves sur un CDD de chercheurs associés. Notre position pragmatique est qu’il faut des chercheurs associés -car c’est un fait que beaucoup de personnes sont placées en attente après la thèse- mais cela ne doit pas être la règle. Cette position n’a pas été largement entendue. Il est indispensable que les jeunes chercheurs soient mobilisés pour que notre interprétation s’impose.

Recrutement : insaisissable excellence versus transparence

L’amélioration de la procédure de recrutement est particulièrement importante pour les jeunes chercheurs. Malheureusement, peu de propositions avancées par notre comité [6] ont été reprises. L’idée de transformer les actuelles auditions ritualisées en un réel entretien d’embauche, plus long (ce qui nécessite une présélection des candidats), basé sur l’adéquation des compétences du candidat avec le poste plutôt que sur une insaisissable excellence a du mal à progresser. De même pour l’amélioration des conditions matérielles de candidature (remboursement partiel des frais engagés, meilleur accès aux informations, transparence sur les décisions, calendrier plus réaliste). La transparence du processus reste un problème. Pour résumer nos propositions, nous souhaitons que les besoins de la structure soient définis plus longtemps à l’avance et largement diffusés, que se mette en place un retour qualité expliquant les choix de la commission sous la forme d’un rapport détaillé personnalisé envoyé aux candidats ainsi qu’une évaluation à moyen terme du travail de la commission.

 

Evaluation des personnels de la recherche

Enfin, l’idée de mettre en place une véritable politique d’accompagnement des personnels commence à être acceptée. Actuellement, l’indispensable évaluation des personnels comporte de nombreuses lacunes. Tout d’abord, l’évaluation de la recherche a une place centrale et les autres activités ne sont pas ou peu prises en compte. De plus, elle se fait essentiellement sur le mode du bâton ou la carotte (et même en pratique, les personnels ne sont jamais réellement sanctionnés par crainte de recours administratifs ; la seule sanction réelle est l’arrêt de la progression de la carrière). L’idée qui commence à germer (elle est à l’état de traces dans le texte des assises) est de mettre en place une politique de gestion des ressources humaines basée sur l’accompagnement personnalisé. La carrière des acteurs est orientée vers les activités où ils montrent le plus de compétences. Des contrats d’activités fixant la répartition des tâches de l’agent seraient établis tous les quatre ans, en fonction des besoins de la structure d’accueil et des souhaits de l’agent. Un contrat positif permettrait à l’agent de voir sa carrière progresser et si le contrat est négatif, il est réorienté vers d’autres activités (ce qui n’exclut pas de réelles sanctions en cas de contrats négatifs répétitifs).
L’enseignement-sanction ? Un travers à éviter. Cela ne signifie en aucun cas hiérarchiser les activités, par exemple en instaurant l’enseignement comme une sanction en augmentant la charge des enseignants-chercheurs dont la recherche est mal évaluée. Chaque activité bien évaluée doit permettre la progression de la carrière et laisser plus de liberté dans le choix de ses activités.

L’idée d’évaluation de toutes les activités et leur modulation au cours de la carrière se trouve en filigrane dans le texte des assises ce qui nous satisfait bien qu’elle aurait gagné à être plus mis en valeur. Il est cependant très regrettable que dans le chapitre sur les statuts, le cas des enseignants du supérieur sans missions de recherche (les professeurs agrégés ou PRAG et les professeurs certifiés ou PRCE) ne soit pratiquement pas abordés.

Personnels du secondaire à l’université ?

Nous n’ignorons pas qu’une grande partie des chercheurs et enseignants-chercheurs sont opposés à la présence des personnels du secondaire à l’université. Au sein même de notre comité, l’idée d’intégrer clairement ces personnels en définissant un statut universitaire d’enseignant du supérieur [7] n’a été accepté largement qu’à force de persuasion. Nous tenons à rappeler que pour 55 000 permanents, il y a 13 000 PRAG ou PRCE dans l’enseignement supérieur [8] ce qui implique que environ 1/3 des heures de cours sont d’ores et déja assurées par ces personnels. A cela s’ajoute une proportion impossible à quantifier d’enseignants-chercheurs qui ont, dans les faits, quasiment abandonné toute activité de recherche. Fermer les yeux sur ces réalités est hypocrite, et revient de facto à laisser perdurer une caste de  » sous-profs  » sans statut universitaire clair, dont la gestion de carrière et la définition des tâches échappent complètement à l’enseignement supérieur ou à bloquer toute perspective d’évolution de carrière pour ceux des enseignants-chercheurs qui auraient choisi de s’impliquer fortement dans l’enseignement. La seule amélioration proposée dans le texte des assises n’est pas de donner un statut à ces personnels mais de les recycler vers la recherche en leur permettant de préparer une thèse ou être accueilli au CNRS. L’activité d’enseignement s’en trouve dévaluée en laissant entendre qu’en dehors de la  » progression  » vers une carrière de chercheurs, il n’y aurait point de salut…

 

Conclusion : rester mobilisé

En conclusion, on peut reprocher au texte de Grenoble de ne pas aller toujours assez loin et s’être arrêté au milieu de sa réflexion, bref, d’avoir atteint un consensus acceptable par toute la communauté scientifique mais la laissant également sur sa faim. Avec plus de temps, peut être que les points sensibles, enlevés de la version finale, aurait été accepté à force de persuasion. Il comporte également des avancées certaines, de bonnes pistes à suivre mais aussi des points dangereux car ouverts à interprétation. Les jeunes chercheurs doivent restés mobilisés et le CLOEG-JC, en collaboration avec des associations comme la Guilde Des Doctorants [9] ou la CJC [10], va continuer sa tâche de synthèse des réflexions et de suivi des propositions. Aucune réforme ne peut garantir que des dérives ne se produisent sans une réflexion des personnels sur leurs pratiques. Ainsi, nous espérons que ces États généraux auront été l’occasion d’une telle réflexion que cela soit chez les permanents ou les jeunes chercheurs, futurs acteurs du monde académique.


CLOEG Jeunes Chercheurs

http://etats-generaux.jeunes-cherch…
contact-debat@jeunes-chercheurs.org

Petit lexique :

ATER : Attaché temporaire d’enseignement et de recherche. Un ATER doit effectué 192 heures par an d’enseignement, c’est-à-dire la même charge qu’un MCF ou un PR, ce qui lui laisse très de temps pour améliorer son dossier sur le plan recherche en vue d’un recrutement.

CLOEG : Comité local d’organisation des États généraux.

CR : Chargé de recherche : nom donné au chercheur titulaire d’un emploi dans un Établissement public à caractère scientifique et technique (EPST) comme le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) ou l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Le corps des chargés de recherche comporte deux grades, notés CR2 (le grade le plus bas) et CR1. La progression de carrière la plus courante dans les EPST est le recrutement CR2, le passage CR1 puis éventuellement le passage au corps des directeurs de recherche (DR).

DR : Directeur de recherche dans un EPST.

IATOSS : Ingénieurs-Administratifs-Techniciens-Ouvriers de Service et de Santé.

ITA : Ingénieurs-Techniciens-Administratifs.

MCF : Maître de conférences : titulaire d’un poste d’enseignant-chercheur à l’Université. La progression de carrière habituelle à l’Université est le recrutement en tant que MCF puis le passage au corps des professeurs (PR).

PR : Professeur des Universités.

PRAG : Professeur agrégé (agrégation du secondaire) affecté dans le supérieur.

PRCE : Professeur certifié affecté dans le supérieur.

Notes :

[1] Notre synthèse de juillet, rédigé dans le cadre du processus de réflexion mis en place par le Comité d’Initiative et Propositions (CIP) et clôturant nos assises  » locales  » est disponible sur la page : http://etats-generaux.jeunes-chercheurs.org/wiki/SyntheseGlobales/SyntheseGlobales/SyntheseFinale/

[2] Le résumé de notre synthèse de juillet [1] est disponible sur la même page : http://etats-generaux.jeunes-chercheurs.org/wiki/SyntheseGlobales/SyntheseGlobales/SyntheseFinale/

[3] Ibid, page 2.

[4] Ibid, page 3.

[5] Ibid, page 7.

[6] Ibid, page 4.

[7] Ibid, page 6.

[8] Source : Direction des personnels enseignants (DPE) « Les personnels enseignants de l’enseignement supérieur 2002-2003 » disponible dans le fond documentaire de notre portail : http://etats-generaux.jeunes-chercheurs.org/documents/stats/DPE_2003_perm.pdf

[9] Guilde des doctorants : http://guilde.jeunes-chercheurs.org/

[10] CJC (Confédération des Jeunes Chercheurs) : http://cjc.jeunes-chercheurs.org/

 

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