Presque éradiqués ou soignés dans les pays occidentaux, le paludisme et le Sida continuent de faire des ravages dans les pays africains. Mauvaises conditions sanitaires, pauvreté… Mais surtout difficile accès aux soins. Pas encore tombés dans le domaine public, les brevets des rétroviraux aidant les porteurs du VIH à survivre ou des ACT soignant le paludisme, sont détenus par de grandes firmes pharmaceutiques. Leur coût est exhorbitant pour ces populations pauvres. ONG et gouvernements africains plaident pour une accélération de la production et distribution de génériques.

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Toutes les 30 secondes, il tue un enfant. Il est l’une des affections les plus meurtrières du monde. Il fait entre 1,5 et 2,4 millions de morts par an, dont la moitié sont des enfants de cinq ans…. Son nom : le paludisme. Sa définition : une maladie parasitaire transmise d’une personne à l’autre par les piqûres d’un moustique Anophèle femelle, qui a besoin de sang pour nourrir ses œufs.

 

On pensait, à l’origine, que cette maladie provenait des zones marécageuses, d’où le nom de paludisme dérivé du mot ancien palud, marais. Les scientifiques ne découvrent la véritable cause du paludisme qu’en 1880 : un parasite unicellulaire appelé plasmodium. Il existe quatre types de paludisme humain : le Plasmodium vivax, le Plasmodium malariae, le Plasmodium ovale et le Plasmodium falciparum. Les formes vivax et falciparum sont les plus courants. La dernière est la plus sévère et peut être mortelle.

 

Situation catastrophe en Afrique.

 

Des cas de paludisme sont recensés dans une centaine de pays, mais 90 % des malades viennent d’Afrique subsaharienne. Il est, selon l’OMS, la cause de 30 % à 50 % des hospitalisations sur le continent, et la première cause de mortalité chez les enfants africains.

 

Le paludisme falciparum est très répandu en Afrique subsaharienne où le taux de mortalité extrêmement élevé lui est en grande partie imputable. Des signes inquiétants témoignent de l’extension de ce type de paludisme à de nouvelles régions et de sa résurgence dans des zones où il avait été éliminé. Fin 2000, Médecins sans Frontières (MSF) lance une nouvelle alerte : la maladie a flambé dans les collines du Burundi, dans ces régions en altitude de l’Afrique des grands lacs qui étaient, jusqu’alors, épargnées. On estime à plus de 3,4 millions le nombre de cas, pour une population de 6,5 millions d’habitants.

 

Pourquoi une telle recrudescence ? Une première raison, indéniable, tient aux conditions de vie des populations du Sud : insalubrité, pauvreté, manque d’accès aux soins trop onéreux, faible développement des infrastructures, etc.

 

Les variations climatiques (El Nino a provoqué une épidémie de malaria au nord-ouest du Kenya en 1997), la pression démographique (occupation de terres impaludées autrefois inhabitées) sont également des facteurs explicatifs.

 

Enfin, et surtout, la mutation constante des parasites rend la quasi-totalité des traitements utilisés jusqu’à présent inefficaces : il existe une résistance générale de la forme Plasmodium falciparum aux antipaludiques traditionnels tels que la chloroquine, la sulfadoxine-pyriméthamine (SP) et l’amodiaquine. En réponse à l’augmentation de la résistance aux antipaludiques, l’OMS recommande, depuis 2002, aux pays qui observent une résistance aux monothérapies classiques, d’utiliser des associations thérapeutiques, de préférence celles contenant des dérivés d’artémisinine.

 

L’artémésinine, issue d’une plante chinoise, a largement prouvé son efficacité en Asie. Pour augmenter son effet, mais aussi retarder l’apparition de résistances, elles est administrée en association avec une autre molécule, SP, chloroquine ou amodiaquine : ce sont les ACT. Le 25 avril 2004, MSF lance la campagne “ Il est temps de passer aux ACT ” à l’occasion de la 4e Journée africaine du paludisme. L’objectif est de généraliser leur utilisation par les protocoles de santé nationaux, d’augmenter leur production et de baisser leur prix.

 

Six fois trop cher.

 

Malheureusement, ce médicament produit en faible quantité, est encore trop cher. Alors qu’un traitement de première ligne chloroquine, ou SP, coûte entre 0,2 et 0,5 dollars ; un traitement ACT oscille entre 1,2 et 1,4 dollars, soit cinq à six fois plus cher. Si les grandes villes des pays ayant adopté le protocole des ACT ont accès aux traitements, ce n’est pas le cas des régions les plus isolées.

 

Dans un article daté du 25 avril 2006, MSF dénonce l’absence de soutien technique des institutions internationales aux ministères de la Santé des pays en voie de développement touchés par l’épidémie. Près de 40 pays africains ont adopté les ACT comme protocole national contre le paludisme, les traitements sont disponibles mais les moyens font défaut : manque de soutien technique à la mise en place des traitements dans les structures de santé, absence d’expertise sur le terrain pour améliorer le diagnostic du paludisme et son traitement, etc. Outre le problème de l’accès aux médicaments pour les pays pauvres, se pose celui du rôle des bailleurs de fonds en tant que coopérateurs de développement. Une assistance technique apportée par les pays donateurs est indispensable en plus d’un renforcement des capacités des pays du Sud.

On entend souvent le terme de “ médicaments génériques ” sans trop savoir de quoi il s’agit en réalité. Le Cismef (Catalogue et index des sites médicaux francophones), les définit comme des médicaments “ dont le brevet du principe actif est tombé dans le domaine public, permettant ainsi la commercialisation de copies du médicament original. ” Ils présentent la même composition qualitative et quantitative, la même forme pharmaceutique et la même biodisponibilité que le médicament original. Seule différence : ils sont moins onéreux.

 

Depuis près d’une demi-douzaine d’années, l’accès aux médicaments génériques est devenu la principale préoccupation des malades du continent africain. Particulièrement ceux vivant avec le VIH pour qui les antiretroviraux (ARV) sont la seule bouée de sauvetage. Si en Occident, la question de la fabrication et de l’usage des médicaments génériques ne se pose plus, ce n’est pas le cas pour les pays africains qui continuent de se battre pour obtenir eux aussi ce droit, sans obligations restrictives. La guéguerre qui a opposé des firmes pharmaceutiques aux autorités médicales de ces pays révèle l’ampleur du fossé qui sépare le Nord du Sud sur ce sujet.

 

En Afrique du Sud des militants anti-Sida se sont ainsi vaillamment opposés aux firmes pharmaceutiques pour obtenir l’autorisation de copier leurs produits et secourir ainsi les millions de malades que compte le pays de Nelson Mandela. Le 9 décembre 2003, un accord est trouvé entre les deux parties : les deux géants pharmaceutiques, GlaxoSmithKline et Boehringer Ingelheim consentent à la reproduction de trois antiretroviraux, l’AZT, la Lamivudine et la Névirapine. L’Afrique du Sud est, en outre, autorisée à les commercialiser dans une quarantaine de pays d’Afrique subsaharienne.

 

Cinq ans de lutte.

 

À l’OMC (Organisation mondiale du commerce), le combat pour l’accès aux médicaments génériques sur le continent a été âpre. Il a fallu cinq années de lutte pour qu’enfin, les populations des pays en développement puissent avoir accès à ces médicaments bon marché.

 

Des négociations avaient été ouvertes sur le sujet à l’initiative des pays en développement en 1999. Ils entendaient casser le monopole des firmes pharmaceutiques dont les brevets constituaient une entrave à l’achat des remèdes indispensables à leurs malades. En fin de compte, il a été défini que ces pays pouvaient recourir aux licences obligatoires et ainsi contourner les brevets afin de produire ou d’importer les médicaments lorsque cela est nécessaire.

 

Cependant, nombreuses sont les organisations non gouvernementales à dénoncer ces accords. Dans l’un de ses communiqués, Act Up pointe du doigt leurs non-dits et parle même de “ mauvais accords ”. C’est surtout la dépendance des pays africains qui inquiète. Dépourvus d’industries pharmaceutiques propres, de nombreux pays sont toujours à la merci de l’extérieur (Inde, Brésil, Chine…) pour se procurer les précieux médicaments. C’est dire combien le combat est loin d’être gagné dans la lutte contre le VIH sur le continent noir.

Le mouvement « On s’en fout pas » appelle les élus français à se mobiliser pour un meilleur accès aux soins des pays pauvres. Quelle responsabilité ont les pays développés face à la situation des pays africains ?

 

B.G. : Lors de la 55ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 8 septembre 2000, les 191 états membres de l’ONU se sont fixés huit objectifs pour assurer le développement des pays les plus pauvres d’ici à 2015. Parmi ces objectifs, trois concernent directement la santé : réduire de deux tiers la mortalité infantile, réduire de trois?quarts la mortalité maternelle et faire reculer le Sida, le paludisme et autres grandes maladies, auxquelles il convient d’ajouter l’accès aux médicaments.

Ces trois objectifs traduisent bien la prise de conscience par la communauté internationale que la santé est une condition essentielle du développement et non sa résultante.

En dépit des efforts et des actions réalisés par l’ONUSIDA, l’OMS, le Fonds Mondial, la Banque mondiale, et les programmes bilatéraux, les résultats sont encore très insuffisants :

Le Sida, le paludisme et la tuberculose tuent chaque année six millions de personnes, dont trois millions pour le Sida. 1,2 million de personnes seulement ont accès aux traitements antirétroviraux, alors que 6 millions en auraient besoin.

La responsabilité des pays développés face à cette situation est par conséquent d’accentuer leur aide en faveur des pays pauvres, au travers de l’aide publique au développement (APD). La France s’est résolument engagée sur cette voie, en privilégiant la voie multilatérale. Aucune agence ou initiative bilatérale ne saurait en effet présenter une réponse à la hauteur du défi mondial à relever. La France est l’un des premiers pays contributeur au Fonds SIDA (225 millions d’euros en 2006). Elle est par ailleurs à l’origine de la démarche visant à l’instauration de sources innovantes et additionnelles de financement pour amplifier l’effort consenti. Tel est l’objet de la contribution internationale de solidarité sur les billets d’avion que la France met en place dès juillet 2006 et qui financera essentiellement l’achat de médicaments pour le SIDA.

Notre pays va aussi, dès cette année, dans le cadre de la facilité internationale de financement (IFFim), verser cent millions de dollars par an, en moyenne, pendant une période de vingt ans, en appui à la vaccination dans les pays les plus pauvres, au travers de l’alliance pour les vaccins (GAVI).

Toutes ces ressources substantielles viendront bien évidemment compléter les dispositifs et initiatives existants (Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, PEPFAR, Banque mondiale etc.)

 

Comment agir pour aider l’Afrique non seulement à obtenir des soins, mais aussi à les mettre en place ?

 

B.G. : Le renforcement des systèmes de santé, la disponibilité de personnels formés en nombre suffisant, des infrastructures en bon état de fonctionnement sont indispensables à toute amélioration de la situation sanitaire des pays en développement. Il s’agit là de priorités qui doivent être gérées par les autorités nationales avec l’appui des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux.

 

La lutte contre les maladies transmissibles dans les pays en développement se heurte à de nombreux obstacles. L’un des obstacles principaux est celui de l’accès aux médicaments, qui recouvre tout à la fois la disponibilité des médicaments et leur distribution. Les traitements pour lutter contre le VIH/sida, ou les formes résistantes de paludisme et de tuberculose, sont onéreux. Pour le sida, ces traitements doivent par ailleurs être maintenus à vie. La FIAM (Facilité Internationale d’Achats de Médicaments), créée à l’initiative de la France, a pour objectif d’adosser des recettes pérennes au financement de l’approvisionnement en médicaments et d’offrir une visibilité à moyen et long terme pour renforcer l’accès à des médicaments de qualité à un prix abordable. La FIAM vise à favoriser la baisse des prix et la diversification de l’offre par une plus grande efficacité du marché. Un marché du médicament qui est structuré aujourd’hui prioritairement par la demande du Nord n’est en effet pas en mesure de fournir les quantités de médicaments nécessaires à un prix accessible pour les pays en développement. En outre, les traitements doivent encore être adaptés (formulations spécifiques pour la pédiatrie, doses fixes combinées) afin d’assurer une meilleure adéquation et un meilleur confort pour les patients. La FIAM devrait également permettre d’assurer la qualité des médicaments et des produits de diagnostic dont elle aura facilité ou financé l’acquisition.

Par ailleurs, et vous avez raison de le souligner, il importe de pouvoir distribuer les médicaments à ceux qui en ont besoin. A cet égard, la pénurie croissante des ressources humaines des pays en voie de développement dans le domaine de la santé est un problème majeur .

Il y a un chantier énorme à mettre en œuvre. Il s’agit là de mobiliser le plus grand nombre de partenaires, et notamment les autorités nationales des pays concernés, le système hospitalier français ou encore les organisations internationales.

Il est nécessaire aussi de disposer de professionnels de santé adaptés à chaque contexte national, ce qui passe notamment par une amélioration de leurs conditions d’exercice. Il faudra de même faciliter et adapter la formation des personnels au domaine plus spécifique du sida, voire encore déléguer certains tâches médicales à des personnels paramédicaux, impliquer les acteurs locaux autour de la santé en général et du sida en particulier.

Consciente de cette problématique, la France met en place des plates?formes d’expertises régionales venant en aide, à la demande des pays, à la mise en œuvre des projets financés par le Fonds mondial, tout en assurant un transfert de compétences, avec en outre la mise en place de systèmes de suivi et d’évaluation par les pays permettant de suivre leurs performances.

 

Comment introduire plus de réciprocité dans la coopération sanitaire entre pays en développement et pays riches ?

 

B. G. : La France considère que les liens entre les migrations et le développement sont importants et c’est la raison pour laquelle elle met en œuvre, dans le cadre de la poursuite des Objectifs du millénaire pour le développement, une stratégie visant à :

 

1)améliorer les conditions de vie des zones d’émigration, 2)renforcer les échanges et la formation, 3)promouvoir, avec les migrants de France, un co?développement en faveur de leurs pays d’origine.

Les pays du Nord comme du Sud ont besoin des flux de compétences. Au Nord, le vieillissement de la population va créer un fort besoin de main d’œuvre. Au Sud, l’explosion démographique va nécessiter un investissement accru dans la formation d’hommes et de femmes aptes à gérer les économies et les problèmes de société. On voit bien qu’il y a là de quoi bâtir un réseau d’échanges dans lequel les ressortissants du Sud acquièrent des compétences au Nord, tant académiques que professionnelles, et en font, en retour, bénéficier leur pays d’origine.

Pourquoi ne pas proposer en priorité à des médecins africains, installés en France, de contribuer au développement de leur pays d’origine ou au développement d’autres pays par le biais de missions de courte durée ? Il est possible, me semble?t?il, pour un médecin, sans renoncer à sa carrière dans le pays qu’il a choisi, de mettre sa compétence et son expérience au profit de son pays d’origine pendant quelques mois.

Cette voie m’apparaît prometteuse et je souhaite contribuer, à travers mon action, à son essor.

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