Grande première, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) a présenté mardi 31 janvier son projet de voyage au Rwanda, qui aura lieu du 14 au 21 février. Ce voyage marque le point de départ d’un projet ambitieux, qui souligne un vrai tournant dans l’histoire de l’UEJF, dont les voyages étaient réservés jusqu’ici aux lieux de mémoire de la Shoah. L’objectif est de permettre un véritable dialogue des mémoires, entre génocide tutsi et Shoah, et de réaffirmer l’universalité du devoir de mémoire.


Benjamin Abtan
Président de l’Union des étudiants juifs de France

Benjamin Abtan a ouvert la conférence de presse en évoquant la rencontre de deux étudiants, l’un juif, l’autre rescapée tutsie, dont la discussion a débouché sur l’idée du présent voyage et du projet qui l’entoure, donnant corps à cet extrait du Talmud qu’il a cité :

 

« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?
Si je ne suis que pour moi, qui suis-je ?
Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? « 


Ce projet de mémoires en dialogue trouve également écho dans l’action que l’UEJF mène en partenariat avec l’association Coexist dans les ZEP : les deux associations mettent en place pour les élèves de 4e et de 3e un programme de lutte contre le racisme et les préjugés, par le biais d’un module de 2h, « pour briser les stéréotypes qui vont à l’encontre du vivre ensemble ». Benjamin Atban a ensuite donné la parole aux personnalités venues soutenir le projet.

Christiane Taubira
Députée. Annoncé par Chirac le lundi 30 janvier, le 10 mai est désormais la journée de commémoration de l’esclavage. Le 10 mai correspond à l’adoption définitive par le Parlement de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité.

« La période actuelle reste très tendue. Des non-dits deviennent des dits approximatifs ». a exprimé Christiane Taubira, soulignant la résonnance que le projet de l’UEJF éveille par rapport à ses propres engagements. La rencontre entre un jeune de l’UEJF et une jeune tutsie, qui a donné naissance au projet, lui semble être le symbole de l’énergie et la fougue instillées par la jeunesse à ce voyage. « Les mémoires de tragédie sont lourdes. Les jeunes rendent cela vivant. Ce qui est intéressant, tout compte fait, c’est comment la mémoire sert aux vivants. Le dialogue des mémoires est aussi un appel à s’incrire dans la vie. Les cultures n’ont jamais cessé d’être en contact et de se transformer au contact des autres ».

Stéphane Pocrain
Chroniqueur, ancien Porte parole des Verts.

« Dans une période de montée des intégrismes, je trouve important de montrer qu’on vit dans le même pays, qu’il n’y a pas une opposition intrinsèque et inévitable entre noirs et juifs. » a expliqué Stéphane Pocrain. Il est revenu sur les circonstances de son soutien au projet : à l’issue d’une discussion avec Benjamin Atban, s’ils ne sont pas d’accord sur tout, ils se rejoignent sur un accord politique fondamental : l’actualité du combat contre le racisme, et l’urgence à le mener. Etant déjà militant politique lors du du génocide au Rwanda en 1994, il se sent lui aussi tributaire du silence de l’époque qui entourait le génocide « auquel on assistait en direct », a-t-il rappelé. Le militantisme était surtout attaché à la politique interne : « on s’occupait plus des motions que des atteintes à l’Humanité », a-t-il ajouté, faisant son mea culpa. « Il n’y a pas de monopole de la souffrance », a-t-il souligné, se prononçant « pour le devoir de mémoire mais contre la corvée de mémoire ». Le terme de « repentance » lui semble en particulier à replacer dans le champs de l’intime et du vocable religieux. « Le devoir de mémoire est au contraire une émancipation ». Dans cet esprit, il a salué le fait que le 10 mai soit désormais une journée de commémoration de l’esclavage.

 

Souad Belhaddad
Ecrivain.

« C’est un projet avec une vraie réflexion, qui s’inscrit sur le long terme, et qui sera important pour les jeunes rwandais », a-t-elle salué. En effet, « le sentiment de solitude perdure là-bas. Qu’on vienne du bout du monde les écouter est très important et positif pour eux.Partir, c’est bien, leur laisser quelque chose, c’est mieux ». Elle a souligné l’importance d’une transmission d’un rescapé à un tiers, la distance rendant la parole possible. « Le Rwanda vit en ce moment une période historique de réconciliation nationale, avec les tribunaux populaires, les Gacacas, où les victimes sont confrontées à leurs bourreaux, en tête à tête » a-t-elle expliqué. Elle a également formulé son adhésion politique au projet. « Aujourd’hui on essaie de monter les mémoires les unes contre les autres ». Membre d’un groupe informel réunissant juifs et musulmans, elle a évoqué le travail qu’elle y mène avec eux pour « démonter les idées reçues, les stéréotypes selon lesquelles la communauté juive ne serait concernée que par sa propre mémoire ».

 

Dominique Sopo
Président de SOS racisme.

« Depuis la Shoah, il y a eu d’autres génocides, d’autres massacres. Cela ne nous a pas empêchés de dormir. Le Rwanda, le Darfour aujourd’hui, qui se déroule mois après mois » a égréné Dominique Sopo après avoir rappelé le partenariat qui lie de longue date l’UEJF et SOS Racisme. Il a défini la mémoire comme une question de partage, « puiqu’elle appartient à l’Humanité », et a insisté sur le côté passionnel de la mémoire, qui comporte des risques de conflit que des initiatives telles que le voyage de l’UJEF contribuent à réduire.

 

Gaston Kelman
Ecrivain.

Gaston Kelman est revenu sur une conférence qu’il avait menée lors d’un Congrès de l’UEJF, sur le thème « connivence-concurrence mémorielle ». Le fait d’y voir Tchétchènes et juifs, côte à côte, ensemble, dire « Plus jamais ça ! » a provoqué un vrai bonheur chez lui, a-t-il déclaré. S’il se réjouit de la date de commémoration de l’esclavage le 10 mai, il en a immédiatement posé les limites potentielles :  » Si dans quelques années, je vois qu’il n’y a que des noirs à commémorer le 10 mai, je me dirai mon dieu, à quoi cela a-t-il servi ? » On ne perçoit son existence qu’ici et maintenant, a-t-il rappelé, insistant sur la nécessité d’agir dès aujourd’hui. « Le Darfour, c’est aujourd’hui que ça se passe ».


Sandrine Mazetier
Adjointe au Maire de Paris, chargée de la vie étudiante.

Soulignant l’importance de l’intiative de l’UEJF dans le contexte actuel, elle a transmis les encouragements de Bertrand Delanoë, Maire de Paris. La mairie de Paris soutient l’initiative.

 

Bernard Kouchner
Ancien ministre.

L’initiative de l’UEJF lui semble être un « acte politique et militant ». Il a « beaucoup fréquenté les massacres », dit-il ironiquement. Biafra, Cambodge. « Mais on a toujours les mêmes négationnistes qui disent après que ça n’a pas existé. » Toujours sur cette idée de difficulté de la mémoire face au négationnisme, il a ensuite évoqué le génocide arménien, reconnu par les kurdes mais pas par les turcs. Puis est revenu sur le Rwanda : il y était présent au moment du génocide, « mais la commission parlementaire française chargée d’enquêter dessus à l’époque n’a pas rendu public mon témoignage », a-t-il rappelé. « En 1942, on savait en Suisse pour l’Holocauste, des journalistes exposaient les faits », a-t-il souligné.
Le deuxième thème abordé a été celui de la difficulté à comprendre un génocide. « La question qui nous vient est : comment peut-on participer à cela ? Comment un garçon de 12 ans tue-t-il son camarade de classe ? Il est difficile de marcher dans la rue et de se dire que ceux qu’on croise sont des assassins de sa famille. C’est surtout très difficile à dire. Les survivants de massacres n’en ont pas parlé pendant des décennies. On se demande : comment est-ce possible ? On ne comprend pas très bien. Si l’on comprend, on a un regard éternellement brisé sur les femmes et les hommes. Aller au Rwanda, c’est le faire aux dépens de soi. C’est aller chercher cet inexplicable-là ». Il en est certain, c’est au sein de ce groupe de jeunes partis à la rencontre de leurs pairs que se passeront beaucoup de choses, que pourra se dire cet indicible.

 

Le voyage


« Se souvenir, soutenir, construire l’avenir »

Au programme de ce voyage :

– recueil de témoignages dans les collines, rencontres avec les étudiants rescapés et visites des lieux de mémoire

– croisement de mémoire : projection de films sur la Shoah pour les étudiants, don d’une exposition sur la mémoire de la Shoah, don d’une bilbiothèque dédiée aux mémoires, conférence croisées de témoignages Shoah / génocide tusti

– observation du processus de réconciliation : Gacaca, tribunaux.

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