A l’origine, l’université échappait à son territoire. Dans le quartier latin comme à Bologne, l’université du Moyen Age est régie par les autorités spirituelles, à l’écart du monde temporel. Des traces de cette tradition sont encore sensibles. D’une part dans l’ascétisme de l’aménagement de nos établissements, qui vise sans doute à pousser les esprits à s’élever, à défaut que les corps puissent y vivre confortablement. D’autre part dans l’interdiction faite à la police d’entrer sur les campus, directement issue de l’autonomie acquise par l’Eglise face au Roi.

Plus près de nous, lorsqu’il s’est agi d’accueillir à l’université les enfants du baby boom au cours des années 60, il a presque partout été choisi de construire les nouveaux campus loin des centre – villes. Les jeunes chevelus, rétifs à accomplir leur service militaire à l’heure de la guerre d’Algérie, ou simplement écoutant de la « musique de sauvages », effrayaient les bourgeois qui souhaitaient les mettre à l’écart. Et puis, plutôt que d’intégrer subtilement une université à un quartier ancien, mieux valait racheter un champ de betteraves loin de tout et construire sur ce grand terrain disponible.

D’ailleurs, après l’indépendance de l’Algérie, l’administration préfectorale qui régnait alors dans toute sa splendeur a su, poussant jusqu’au bout cette politique, réutiliser à Poitiers ou Villetaneuse les plans conçus pour Oran ou Constantine. Telle était la négligence de l’intégration à l’environnement. Pourtant, en termes de climat et avant les derniers aménagements, de nombreuses générations d’étudiants se sont rendu compte de certaines différences parfois inconfortables entre ces villes…
L’université de Caen en 1965, vue aérienne

Le virage

Ce n’est qu’à la toute fin des années 80 qu’un net tournant a pu être effectué. Alors qu’un nouveau boom des effectifs étudiants est en cours, en lien avec un état décentralisateur et aménageur, nombre de villes moyennes sont candidates à l’accueil de nouveaux sites d’enseignement supérieur. Universités de plein droit, en ile de France ; simples antennes ou IUT dans le Nord ou dans l’Ouest. L’idée que la présence d’étudiants et de chercheurs représente un utile atout pour un territoire commence à poindre. Les élus locaux font leur comptes. L’objectif est de stabiliser localement les jeunes adultes, de faire profiter l’économie locale de leurs dépenses courantes. De bénéficier aussi des mannes apportées par des établissements souvent importants, en frais de fonctionnement comme en nombre d’emplois induits. Voire d’espérer un nouveau dynamisme grâce aux activités de recherche.

Retour en centre-ville

L’impulsion remarquable engagée avec le plan Université 2000 (à partir de 1989) fait en quelques années naître un intérêt accrû pour l’idée de politiques de sites. Puisque les collectivités locales se mettent à investir en faveur de l’enseignement supérieur, puisqu’elles disposent d’équipements et de services intéressant la communauté universitaire, mieux vaut, comme en conviennent parfois difficilement tous les protagonistes, discuter ensemble et fixer de façon consensuelle des objectifs communs.

D’autant que ce mouvement d’implication des villes et des régions pour l’enseignement supérieur tend à se systématiser. Progressivement, même les villes les plus rétives, ayant de tout temps laissé l’Etat prendre seul en charge ces établissements, prennent conscience de leurs responsabilités. L’évolution vers une « société de la connaissance » ou l’internationalisation des rivalités universitaires ont été deux arguments majeurs en faveur de ce tournant. Ainsi, alors qu’en 1989, presqu’aucun candidat aux élections municipales dans une grande ville n’aurait eu l’idée de s’exprimer sur l’université, en 2001, un chapitre sur le sujet s’impose à peu près naturellement à tous. L’université devenue un atout retournait en centre ville. Des sommes importantes sont engagées à Marseille, Rouen ou Montpellier pour replacer certains bâtiments (plutôt droit ou médecine que sociologie ou lettres) dans les beaux quartiers.

Recentralisation

De son côté, l’Etat revient sensiblement sur sa politique de dispersion à tout va des établissements. Des observations concordantes avaient notamment montré les limites des antennes délocalisées. Trop petites ou mal pensées, certaines d’entre elles dégradaient l’enseignement dispensé par manque de lien à la recherche, sans aider assez à la démocratisation de l’accès à l’université en raison de l’étroitesse des choix de cursus proposés, ni contribuer au développement local. Le plan Université du 3ème millénaire est alors mis sur les rails. Les efforts de rattrapage sont marqués symboliquement et dans la pratique en faveur des universités parisiennes, auparavant délaissées et devenues le théâtre actuel de chantiers monumentaux.

Contrat

Désormais, la question de l’intégration des établissements d’enseignement supérieur à leur territoire s’est imposée comme essentielle pour les politiques publiques nationales et locales. Dans l’esprit du processus engagé depuis une quinzaine d’années entre les universités et l’Etat, la logique promue est celle du contrat. Ainsi, en matière de vie étudiante, en lieu et place de la juxtaposition des actions qui pouvait dériver vers des phénomènes de concurrence, les Crous sont en passe de s’engager conventionnellement avec les universités dans un rôle de prestataire de services. à Mulhouse est ainsi signé le premier contrat tripartite entre la ville, le Crous et l’université de Haute-Alsace. Les progrès accomplis sont pourtant encore bien fragiles. Les acteurs ne sont d’abord pas tous spontanément enclins au dialogue.

L'université de Caen en 1965 - vue aérienne

Abandonner la conduite autonome de son action pour une démarche de partenariat (souvent avec plusieurs intervenants) n’est pas une évolution naturelle. Certes, tous s’accordent à trouver dommageable qu’une nouvelle scène universitaire vienne maladroitement concurrencer le théâtre contemporain établi, ou au contraire louable qu’un stade communal puisse héberger les pratiques sportives étudiantes. Mais quand bien même chacun conviendrait que l’action culturelle doit être pensée à l’échelle de tout un territoire, il n’est pas aisé d’arriver à l’émergence d’une culture sincère de partenariat. Si à Poitiers, autour du bureau des temps de la Ville, les horaires universitaires ont évolué dans le but de diminuer le nombre d’encombrements routiers, à Bordeaux en revanche, le nouveau tramway ne relie pas directement le campus à la gare. Ce que beaucoup regrettent un peu tardivement.

Remèdes

D’autre part, si beaucoup de collectivités territoriales souhaitent user de l’instrument universitaire au service de leur développement local, ce dernier y est pour le moins rétif. Ainsi, de nombreuses expériences ont visé à promouvoir une mixité sociale grâce à la construction de résidences étudiantes dans des quartiers relégués. Des projets ont fonctionné. D’autres pas. Il n’est effectivement pas évident que l’hébergement de boursiers dans des quartiers populaires fasse grandement avancer la mixité sociale. En outre, demander à des étudiants peinant souvent au moment délicat de la prise d’autonomie vis-à-vis des parents (difficultés académiques, renouvellement de la socialisation, etc) de venir sauver des territoires ghettoïsés, c’est bien sûr mettre de pauvres cautères sur une jambe de bois.

Beaucoup de responsables universitaires et politiques conviennent aujourd’hui qu’il importe avant tout de définir ensemble des stratégies cohérentes d’intégration des campus à leur environnement. Le manque d’expériences recensables et les rigidités des traditions établies font de cette piste un sentier difficile. Fortes de leurs capacités d’observation et surtout d’initiative, pourquoi les associations étudiantes ne développeraient-elles pas à leur tour un discours volontariste sur ce qui est, pour beaucoup d’entre elles, un sujet naturel ?

ZOOM. Paris VII rive-gauche : un nouveau campus dans Paris

L’Etat et la Ville de Paris ont engagé en partenariat un plan ambitieux pour intégrer à l’aménagement en cours de la ZAC Paris Rive Gauche (dans le XIIIe arr.), un nouveau pôle universitaire occupant au total 200 000 m2. Paris confirme ainsi sa volonté de maintenir sa vocation de capitale intellectuelle et scientifique. La région Ile de France apporte également un concours financier important au projet. La prestigieuse Université Paris VII Denis Diderot rassemblera 20 000 étudiants et 4 000 enseignants et chercheurs, actuellement dispersés sur de nombreux sites. à proximité s’installeront une école d’architecture et l’Institut national des langues et civilisations orientales. L’ambition est non seulement de réaliser des équipements universitaires, mais également de les intégrer au mieux à ce nouveau quartier.

 

 

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