Ah, les jeunes ! Ou la jeunesse, d’ailleurs. Les uns flattent le plus bel âge de la vie. Les autres dénoncent les sauvageons. On parle d’une seule jeunesse, qui, unie, manifeste bruyamment contre le Front national. A moins d’opposer les étudiants « héritiers » aux « vrais jeunes » peinant dans les quartiers. Ou, c’est le comportement le plus courant parmi les cercles dirigeants, de négliger la question, d’ériger plus haut encore la barrière entre les générations et de s’avachir, ignorant, dans le confort douillet de son propre cocon.

Notre société a pourtant connu de formidables évolutions depuis une trentaine d’années, qui ont eu un impact essentiel sur les conditions de vie et les comportements des jeunes. Toutes les facettes des modes de vie sont atteintes : scolarité, insertion professionnelle, revenus, logement… et même « durée » de la jeunesse, définie comme le temps de l’apprentissage de l’autonomie.

Le premier phénomène à prendre en compte est l’allongement de la jeunesse, qui s’observe prosaïquement à travers toutes sortes de politiques publiques ou de tarifications commerciales : de 20, 22 ou 24 ans autrefois, les dispositifs pour les jeunes sont désormais ouverts jusqu’à 28 ou 30 ans. Au cœur de la mutation, la prolongation des études, qui conduit l’enseignement supérieur à une massification impressionnante. Mais les changements sont plus profonds et complexes : les trajectoires individuelles vers l’autonomie se sont diversifiées, jusqu’à devenir relativement réversibles. Il n’est pas rare aujourd’hui, qu’un jeune vive deux ans dans son propre logement, avant de retourner pour quelque temps chez ses parents ou que n’alternent des périodes d’études et de travail plus ou moins stables.

La situation de brouillage est renforcée par la confusion des statuts. Sur 11 millions de jeunes entre 16 et 29 ans d’après le recensement de 1999, on dénombre environ 6 millions d’actifs et 5 millions de jeunes scolarisés, mais l’Observatoire de la vie étudiante pointe l’augmentation du taux d’étudiants qui sont en même temps des actifs salariés. De même, à propos de revenus, toutes les études s’accordent pour décrire ceux des jeunes comme difficilement mesurables, mais aussi interprétables, selon les catégories communément admises. Claude Grignon montre ainsi comment l’assimilation spontanée de l’économie étudiante à l’économie domestique standard peut conduire aussi bien à une sous-estimation de leur niveau de vie (quand on confond argent de poche et salaire, en oubliant qu’ils sont souvent dispensés, au moins partiellement, de nombreuses dépenses), qu’à une sur-estimation tout aussi abusive (quand on assimile à des salaires les aides en nature ou indirectes octroyées et contrôlées par la famille ou les services publics).

Des études plus longues pour tous. Régulièrement calculée par la direction des études et de la prospective du ministère de l’éducation nationale, l’espérance de scolarisation est passée entre 1985 et 1995 de 17 à 19 ans. Voilà 20 ans, deux jeunes sur cinq quittaient le système scolaire avant 18 ans, avec un très faible niveau de diplôme, pour un sur cinq qui s’engageait dans l’enseignement supérieur. En dix ans à peine (et la situation stagne depuis), les taux de scolarisation ont été multipliés par deux entre 20 et 23 ans. De 15% d’une classe d’âge diplômé du supérieur au début des années 80, on dépasse désormais les 35%. L’Observatoire de la jeunesse note ainsi qu’aujourd’hui, la scolarisation concerne à 18 ans encore 80% des jeunes de cet âge, plus de 50% à 20 ans et plus de 30% à 23 ans. Seuls 60 000 jeunes environ sortent aujourd’hui de l’école sans aucune qualification.

Bien sûr, l’évolution n’est pas égale pour tous. Ainsi, l’allongement des études est particulièrement important… chez ceux qui suivent le plus d’études. La progression de l’espérance scolaire est d’à peine un an parmi ceux qui quittent le plus tôt l’école, contre 30 mois chez ceux qui fréquentent l’enseignement supérieur. Nombreux pensent d’ailleurs que la compétition scolaire s’est fortement accrue, et que les filières académiques les plus prestigieuses sont encore plus fermées socialement qu’auparavant, puisque aucune famille aisée ne permet plus à sa progéniture de négliger sa carrière scolaire.

Une insertion professionnelle longue et incertaine. Le chômage des jeunes représente une inquiétude pour tous. Le gouvernement conduit par Lionel Jospin avait mis en place les  » emplois-jeunes « . Par volonté d’économie autant que par doctrine, celui de Jean-Pierre Raffarin les a supprimés, mais pour leur substituer de nouveaux contrats jeunes ! Derrière la préoccupation générale, la compréhension de la situation ne semble pas largement partagée.

Ainsi, beaucoup insistent sur le taux de chômage des jeunes. Mais celui-ci est d’autant plus fort qu’il y a peu de jeunes qui travaillent. Autrement dit, s’il faut réagir au taux de 30% de chômage qui touche les jeunes de 20 ans, il convient de garder en tête que, ramené à toute la classe d’âge concernée, il est moindre chez les jeunes que parmi leurs aînés, parce que la plupart des jeunes étudient encore. Il importe cependant d’être bien conscient que l’insertion professionnelle est devenue beaucoup plus difficile pour les jeunes. Louis Chauvel rappelle qu’en 1968, le taux de chômage dans les deux ans suivant la sortie des études atteignait à peine 4%. Pour la majeure partie des jeunes d’aujourd’hui, le chômage représente en revanche une crainte tangible, qui modèle les comportements et mine la confiance en l’avenir.

Pour autant, seule une frange minoritaire peine durablement à se stabiliser dans l’emploi. Observant les jeunes ayant fini leurs études en 1998, le CEREQ en dénombre 50 000 en situation de non-emploi chronique, c’est-à-dire ayant travaillé moins de six mois au cours de leurs trois premières années d’activité, et ce malgré la fréquentation de l’ANPE, la réponse à des offres d’emplois voire le passage d’entretiens d’embauches.

D’aucuns feraient très vite la comparaison avec l’effectif équivalent qui sort du système scolaire sans diplôme. La réalité est plus nuancée, puisque, si le diplôme représente effectivement une forte garantie pour l’emploi, l’absence d’insertion professionnelle concerne aussi certains bacheliers. Ces 50 000 jeunes en difficulté se répartissent en trois tiers : sans qualification ; au niveau CAP ou BEP ; au niveau voire au-delà du bac.

Les différences d’horizon liées aux filières jouent à plein. Plusieurs milliers de diplômés de seconds cycles universitaires en lettres, sciences humaines ou gestion sont concernés. Jusqu’au niveau V et Vbis (CAP et sans qualification), les disciplines industrielles, même sans obtention de diplôme, protègent mieux que les spécialités tertiaires. Numériquement dominantes dans ces dernières, les jeunes femmes sont bien sûr plus touchées par ces difficultés. A tous les niveaux, elles sont deux fois plus concernées que les jeunes hommes.

Au fil du temps, le taux d’emploi s’accroît, tandis que baissent ceux du chômage et de l’inactivité. Les jeunes en difficulté sortent de l’ornière, bien qu’avec un parcours en retard sur leurs camarades, caractérisé par de plus grandes proportions d’emplois aidés, de CDD voire d’emplois saisonniers.

Vers le logement autonome. Corollairement aux précédentes données, l’âge de la décohabitation s’est largement accru. L’âge médian du premier départ atteint aujourd’hui 22 ans pour les garçons et 20 ans et demi pour les filles. Mais c’est surtout l’âge de l’indépendance résidentielle (c’est-à-dire du moment où le jeune s’installe dans un logement non payé par ses parents) qui recule, à près de 24 ans pour les garçons et 22 pour les filles.

Ainsi, l’installation dans un logement autonome s’effectue plus tard et plus progressivement. La diversité des trajectoires résidentielles des jeunes n’empêche pas d’esquisser une typologie, où les étudiants demeurent plus fréquemment chez leurs parents, et, lorsqu’ils cohabitent, restent dans une forme de semi-autonomie, tandis que les jeunes actifs vivent avec leur famille le temps des petits boulots puis s’émancipent dès lors que se stabilise leur situation professionnelle.

Une génération de précaires ? Difficile de s’y retrouver parmi autant de trajectoires sinueuses. Pas moyen d’énoncer un schéma simple et direct, réduisant au minimum les facteurs déterminants et proposant quelques grands ensembles ou  » ranger  » toutes ces jeunesses. Le panorama présenté aurait d’ailleurs pu être compliqué des différences entre grandes et petites villes ou des enjeux liés aux valeurs, représentations et engagements des jeunes.

Trois observations méritent pourtant d’être avancées. D’abord l’importance de l’école, et particulièrement de l’enseignement supérieur, qui accueille aujourd’hui la majeure partie d’une classe d’âge et fournit des outils efficaces d’insertion sociale, ce dont beaucoup se sont rendus compte, mais pas le gouvernement ni la représentation nationale, qui continuent à attribuer un budget indigne aux universités.

Ensuite celles de l’évolution nécessaire des politiques publiques vers une meilleure prise en compte des trajectoires individuelles. Des droits pour tous, bien sûr, mais, justement, les grilles figées promues par notre tradition politique négligent aujourd’hui trop de situations particulières mais réelles pour être vraiment efficaces.

Celle de la responsabilité des générations antérieures enfin, puisque tout montre que les jeunes rencontrent depuis le début des années 90 des difficultés bien plus importantes que leurs aînées à s’intégrer. Pour conclure sur un dernier chiffre, comment ne pas s’interroger en apprenant que de 1982 à 1998, l’âge moyen des députés est passé de 45 à 59 ans. 14 ans de plus en moyenne en 18 années. Qui dit mieux dans l’immobilisme ?

 


ZOOM. Le chômage des jeunes en quelques chiffres…

– Mesuré selon les critères du B.I.T., le taux de chômage des jeunes peut être considéré comme élevé : il était de 20,2% en mars 2002. Néanmoins, il ne vaut que pour la population active (c’est-à-dire celle qui occupe un emploi ou qui en recherche un), qui ne regroupe que 30% de la tranche d’âge. En réalité, si le chômage touche un jeune actif sur cinq, il concerne au total moins d’un jeune sur seize.
– Toutes catégories confondues, les moins de 25 ans représentaient, en juin 2002, 14% des inscrits à l’ANPE, et les 25 – 49 ans 68%. Les jeunes recherchent plus souvent un emploi à durée indéterminée à temps plein.
– Enfin, malgré un effort financier considérable sur le plan national, le taux de chômage des jeunes Français reste le double des 11,8% de moyenne de l’ensemble des pays de l’OCDE.

 

Tout voir

Anne Muxel
Directrice de recherche au CNRS en sociologie des jeunes et de la famille.

La question est provocante et suppose un malaise, une difficulté ressentie par les étudiants de ne pas faire l’objet d’une attention suffisante de la part des pouvoirs publics. Elle pose une fracture intra générationnelle qui existe, entre une jeunesse scolarisée et une jeunesse déscolarisée, confrontée au monde du travail et aux difficultés de l’insertion. Les uns comme les autres se sentent peu compris, ce qui risque de créer un problème d’échange entre ces deux parties de la jeunesse. La fracture a une incidence sur leurs comportements politiques : s’ils partagent une attitude critique envers le gouvernement, les jeunes déscolarisés ont un retrait du politique plus marqué que les étudiants.

Jacques Huybrechts
Co-dirigeant de la société CHK, organisatrice de la re-mise du prix Talent des cités.

Nous menons des opérations spécifiquement pour aider les projets des jeunes des quartiers, et d’autres plus tournées vers le monde étudiant, avec des conférences-débats par exemple. Mais je ne suis pas pour le fait de différencier un étudiant d’un  » jeune « . Il est vrai que la jeunesse est de toute façon hétérogène : il y a autant de jeunes que de familles, de situations sociales et d’appartenances religieuses. Il existe en revanche une paupérisation de certains étudiants par exemple et il faut les aider. Plus que de différencier étudiant et jeune non-étudiant, nous tentons en priorité de différencier les jeunes qui ont les moyens de ceux qui n’en ont pas.

Isabelle Kuntz
Responsable de l’espace info jeunes à la mission locale de Mulhouse.

Notre dispositif Séma-phore est une mission locale, un espace info-jeunes, et une école de la deuxième chance. Nous y recevons étudiants, jeunes travailleurs, chômeurs, jeunes parents…qui constituent pour nous différentes facettes d’une même jeunesse, et doivent pouvoir se rencontrer, échanger. Le campus est excentré de la ville, mais la mission locale y va et fait venir des étudiants dans la ville. A la suite d’événements organisés ici autour du bénévolat, des étudiants ont pu s’impliquer dans les quartiers sensibles de Mulhouse. D’autre part, rien n’empêche qu’un jeune de ces quartiers fasse des études ! C’est lui qui pourra alors changer l’image de son quartier auprès des autres étudiants.

 

Jean-Claude Dumoulin. Directeur de l’Union nationale des foyers et services pour jeunes travailleurs (UFJT).

La jeunesse existe-t-elle ?
J.C.D. : Comme un ensemble homogène de jeunes, non. Mais comme un âge de la vie, un temps de passage entre formation (école, famille) et production, sans doute. Les mutations de la formation (scolarité plus longue et dépendance de la sphère familiale) et de la production (accès à l’emploi malaisé) ont transformé ce temps de jeunesse. Ceci pèse sur toutes les personnes jeunes qui le vivent. Mais pas avec la même intensité et pas de la même manière.

Si la jeunesse est diverse, est-elle plutôt segmentée ou entremêlée ?
J.C.D. : Elle est segmentée si on considère l’écart qui se creuse entre les jeunes qui cumulent les difficultés (pas de qualification scolaire, pas d’emploi) et ceux dont les origines les programment pour les responsabilités. Mais gare aux caricatures (étudiants nantis d’un côté, brûleurs de voitures de l’autre). La jeunesse apparaît plutôt comme  » entremêlée « . Ainsi, les associations qui constituent l’UFJT accueillent des jeunes qui, sur leur route vers l’autonomie, doivent ajuster plusieurs trajectoires, notamment celles du logement, de l’activité et des ressources. Ces jeunes peuvent vivre ces multiples combinaisons avec en permanence, le poids de diverses incertitudes.

Et en matière d’engagement ?
J.C.D. : Les distances que marquent ces jeunes à l’égard de  » l’engagement étiqueté  » n’en font pas pour autant des individualistes farouches. Certains sont porteurs d’engagements spécifiques. Beaucoup se mobilisent volontiers dans le cadre d’actions proposées par les associations qui les accueillent. Ces jeunes apprécient les principes, les pratiques de l’éducation populaire et le rôle qu’elle leur confère. Mais peut-on y voir les prémisses d’un  » engagement tout au long de la vie « . Rien ne permet de l’affirmer.

En savoir plus :
http://www.ufjt.org
ufjt@ufjt.org

 

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