Au cours des cinquantes dernières années, l’enseignement supérieur a connu des mutations profondes, qui ont remis en cause ses missions et l’ont obligé à faire face aux problématiques économiques et sociales de son temps. Surtout, l’afflux d’étudiants auquel il s’est retrouvé confronté, synonyme de démocratisation des études, a également entraîné une hiérarchisation entre les filières et des difficultés pour les nouveaux publics à s’intégrer dans un environnement qui n’est pas toujours pensé pour eux.

L’autocensure, les difficultés matérielles, la nouveauté sont autant de barrières psychologiques et culturelles qui conduisent certains au décrochage, voire à ne pas même envisager des études pour lesquelles ils ont cependant les aptitudes scolaires. La massification est donc parfois aussi une machine à exclure, dans la mesure où ne sont pas suffisamment pris en compte les données extérieures aux contenus d’enseignement, pourtant tout aussi essentielles à la réussite de chacun dans les études qu’il entreprend.

Ce dossier propose une présentation des initiatives étudiantes qui apportent une réponse concrète à ces sujets : tutorat, parrainage, actions d’accueil et d’intégration. Au-delà, c’est le fait associatif lui-même qui peut être visé, par sa capacité à créer des liens entre les étudiants et à les aider à s’approprier leur lieu d’étude.

Tout voir

L’université, par sa taille et son organisation, n’est pas un lieu propice à la socialisation. Y entrer implique l’apprentissage de l’autonomie et d’un certain nombre de codes qui lui sont propres. Selon les termes du sociologue Alain Coulon, l’entrée dans l’enseignement  supérieur doit s’accompagner d’un apprentissage du « métier d’étudiant ». Or un tel apprentissage est difficile dans un lieu qui favorise l’isolement des individus. La création de liens de socialisation entre étudiants au sein des établissements d’enseignement supérieur constitue donc un réel enjeu.

Pour en comprendre la nécessité, il importe de remonter en arrière et de souligner les mutations vécues par l’enseignement supérieur tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. L’augmentation des effectifs dans l’enseignement supérieur a entraîné une plus grande hétérogénéité des profils étudiants dont les établissements n’ont pas toujours su prendre la mesure et à laquelle ils n’ont pas pleinement su s’adapter. Il en résulte, pour de nombreux jeunes sortant du secondaire, une difficulté à s’approprier les ficelles du « métier d’étudiant », pouvant conduire au décrochage et, au final, à l’échec scolaire. Poser la question de la création de liens de socialisation et de solidarité sur les campus revient donc à s’interroger sur les moyens de favoriser une meilleure implication de l’étudiant dans son environnement et donc d’optimiser les conditions de sa réussite

Le nouveau visage de l’enseignement supérieur

Il est communément admis qu’au cours des dernières décennies l’accès à l’enseignement supérieur s’est démocratisé. Les universités ont connu ainsi deux grandes vagues de massification de leurs effectifs, une première au cours des années 1960 et une seconde au milieu des années 1980, conséquence directe de la volonté du gouvernement de l’époque de conduire 80% d’une classe d’âge au bac.

Si c’est avec cette dernière que les effectifs vont atteindre leur pic(1), la vague des années 1960 est significative et fait apparaître dans son sillage des problèmes dont la situation actuelle est toujours l’héritière. « De l’ordre de 215 000 en 1960-1961, les effectifs des facultés atteignent 500 000 en 1967-1968. En moins d’une décennie, le nombre d’étudiants en France a plus que doublé. »(2) S’ensuivent une diversification sociologique et l’arrivée de nouveaux publics qui posent à l’Université des problèmes en termes de moyens, de capacité d’intégration et de bonne conduite de sa mission de promotion sociale. Les différents chantiers engagés pour construire des logements et de nouveaux sites universitaires ne suffisent pas à répondre à l’afflux de nouveaux arrivants. Dès lors, les « mauvaises conditions d’études que rencontrent de manière générale les étudiants des années 1960 ne favorisent pas l’adhésion à un système dont l’indigence devient manifeste »(3). Déjà, les difficultés qu’éprouvent les établissements d’enseignement supérieur en termes de moyens questionnent leur rôle et leur dimension d’intégration des étudiants dans la vie sociale. Ces réflexions sur la finalité des universités deviennent plus aigües au cours des années 1970 avec la venue de la crise, et continuent d’être une préoccupation essentielle.

Alors qu’il s’apprête à accueillir, pour la deuxième fois en moins de cinquante ans, un nombre considérablement croissant d’élèves, jusqu’à atteindre un pic, le système de l’enseignement supérieur est profondément remis en cause dans sa vocation et voit se modifier le rapport que les étudiants entretiennent avec lui. Plus que jamais, sa mission de promotion sociale est réaffirmée, qui ne passe plus uniquement par la transmission de savoirs, mais par la conduite d’une véritable mission d’insertion(4). L’accès du plus grand nombre aux études est perçu comme une réponse possible à la crise. L’enseignement supérieur connaît  des remaniements en conséquence (création et réorganisation de filières, multiplication de sites, etc.), qui n’apportent cependant pas des réponses suffisantes. L’Université plus particulièrement apparaît en décalage avec le nouveau contexte économique et social. Comme le souligne Valérie Erlich citant le sociologue Jean-Pierre Terrail, « la période qui s’ouvre de 1972 à 1975 » n’est plus celle de la « possibilité scolaire », mais celle de la « nécessité scolaire »(5). Autrement dit, la valorisation de l’enseignement supérieur dans ses missions traditionnelles ne suffit plus, et le diplôme ne donne plus accès immédiatement comme tel aux postes les plus élevés : devenu indispensable pour pénétrer le marché de l’emploi il doit donc, de plus en plus, apparaître comme qualifiant.

Le défi de la massification

C’est dans ce contexte que le monde de l’enseignement supérieur va assister au « second boom démographique des flux étudiants, poussée sans précédent depuis les années 1960 »(6), laquelle va se singulariser par une diversification considérable des profils étudiants. Cette rupture de l’homogénéité du profil étudiant, déjà toute relative, va accentuer les problématiques apparues au cours des décennies précédentes et poser avec plus d’acuité le problème de l’adaptation des étudiants à leur nouveau milieu.

 

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La massification de l’enseignement supérieur durant la décennie 1987-1997, au cours de laquelle souligne Olivier Rey « les universités, principales structures d’accueil, [connaissent] une augmentation de leur population de 46 % »(7), va entraîner avec elle une série de conséquences. La première est l’extension et la généralisation de la catégorie de la jeunesse étudiante, phase transitoire entre l’adolescence et la vie d’adulte, à toute une frange de la population. Cependant, alors que la jeunesse estudiantine devient le modèle dominant au sein de la jeunesse, la catégorie d’étudiant devient de plus en plus floue, rendant tout concept généralisateur inopérant. Les réalités vécues par un étudiant de master en grande école ne sont en effet pas les mêmes que celles d’un étudiant en première année de BTS, qui elles-mêmes sont différentes de celle d’un élève en troisième année de licence. À ces différences s’ajoutent les différences d’origine sociale, les différences de conditions d’étude, le rapport des individus à l’institution, la nécessité de travailler à côté, etc. La sociologue Valérie Erlich résume ainsi la situation : « L’enseignement supérieur s’est donc ouvert à des catégories sociales et scolaires qui jusque là n’y avaient pas accès, remettant en cause le principe d’une identité étudiante définie à partir d’une seule condition sociale ou d’une seule origine de classe qui serait, de tous les déterminants, celui qui étend son influence à l’ensemble de l’expérience étudiante. »(8)

Alors que les catégories de jeunes et d’étudiants tendent à se confondre, dans le même temps, la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur conduit à une diversification des profils étudiants à laquelle ne s’est pas forcément aligné le système d’enseignement. « […] les formations universitaires d’après la massification en 1997 ressemblent largement à ce qu’elles étaient en 1987 »(9) explique Olivier Rey.

Par conséquent, tout n’est pas rose dans la démocratisation de l’enseignement supérieur : l’effet de hiérarchisation entre filières s’accentue, au détriment principalement de l’Université, où se retrouvent la majorité des étudiants, parfois sans volonté réelle d’y être. Isolés, peu préparés aux codes d’un univers qui n’a pas été pensé pour eux, ne comprenant pas ce que l’on attend d’eux et observant un décalage entre ce à quoi ils s’attendaient et ce qu’ils vivent réellement, beaucoup d’étudiants finissent par abandonner.

Au cours du dernier demi-siècle, le monde de l’enseignement supérieur a donc considérablement évolué. Il n’est plus une bulle dédiée à la transmission des savoirs, mais s’inscrit en plein dans la dynamique sociétale de son temps et bruisse des problématiques afférentes. Les disparités sociales, l’inégalité face à la réussite, l’insertion sont autant de défis qu’il se doit de relever. Face à ces difficultés, une part de la solution peut résider dans les actions associatives, qui contribuent à créer du lien, favorisent la sociabilité et ainsi l’appropriation par chacun de sa condition d’étudiant pour se donner les moyens de la réussite.

Faire tomber les tabous

Un point demande à être souligné : malgré la massification de l’enseignement supérieur, l’accès à celui-ci reste entravé par de nombreuses barrières matérielles et symboliques. Un élève issu de ZUP n’aura pas la même facilité d’accès à une classe préparatoire qu’un élève venant d’un lycée de centre-ville. Et très souvent, pour cet élève, le premier obstacle à franchir est sa propre appréhension et son sentiment d’éloignement par rapport au monde de l’enseignement supérieur et à ses attentes. À cet égard, le titre du programme initié par l’ESSEC en 2002, « Une grande école, pourquoi pas moi ? » (PQPM), est explicite. Beaucoup d’élèves dotés d’un réel potentiel scolaire n’osent pas se diriger vers certains cursus, car ils pratiquent une forme d’autocensure et s’imaginent ne pas avoir la légitimité pour tenter certains parcours. Bénédicte Mennesson, déléguée générale de l’association Tremplin(10), explique ainsi que, dans les témoignages d’élèves accompagnés par l’association, revenait souvent l’affirmation que sans ce soutien ils n’auraient pas cru en eux-mêmes.

Une des premières grandes limites à la démocratisation des études est donc le fait qu’elle n’abolit pas les différences sociales. Dans les faits, ce sont encore les enfants issus de classes supérieures qui, proportionnellement y accèdent le plus largement. Valérie Erlich indique ainsi que si « la croissance des effectifs étudiants s’est traduite par une incontestable ouverture de l’enseignement supérieur aux différentes catégories sociales », il y a toujours une « nette surreprésentation des étudiants issus des milieux favorisés », et même un renforcement,  leur proportion ayant évolué de 27 à 32 % entre 1975 à 2005, contre une évolution de 10,5 à 13,3 % pour les enfants d’ouvriers(11).

De surcroît, pour ceux qui accèdent à l’enseignement supérieur, les distinctions sociales se reflètent dans la hiérarchisation des filières, leur prestige augmentant avec leur sélectivité sur des critères, fût-ce de manière indirecte, en lien avec le capital culturel et social. « La massification n’a pas entraîné une démocratisation sociale […], mais au contraire, elle a accru les hiérarchies sociales et scolaires », « processus de classement entre des formations inégales [qui] entraîne désillusions, échecs d’étudiants peu préparés ou non familiarisés avec les méthodes d’enseignement universitaire »(12).

Des actions doivent donc être menées en amont si l’on souhaite que soit garanti un égal accès de chacun aux études, actions qui doivent porter en priorité sur les barrières culturelles et sur les formes d’autocensure qui en découlent pour un certain nombre d’élèves. Les actions de tutorat effectuées par des étudiants à destination de lycéens vont en ce sens. L’association Tremplin mène ainsi depuis une dizaine d’années des actions qui, explique Bénédicte Mennesson, visent à « promouvoir les études supérieures longues auprès des jeunes des quartiers défavorisés ». Cela passe par des travaux en petits groupes, menés dans les lycées, où des tuteurs viennent témoigner de leur parcours, manière de faire tomber les barrières et d’augmenter « la confiance en soi et la capacité à se projeter dans des études supérieures ». L’association diffuse également des informations sur les filières post-bac lors du forum de Paris Montagne, organise des stages d’entraînement au concours des écoles à prépas intégrées et propose un accompagnement vers les études en médecine. Enfin, elle organise des ateliers culturels sous la forme de visites de lieux et de rencontres avec une personne importante de ce lieu, par exemple au Louvre ou au Sénat.

Favoriser l’accès à l’enseignement supérieur en faisant s’effondrer les barrières psychologiques et sociologiques n’est cependant pas suffisant. Il faut également le plus souvent fournir une aide particulière à des élèves pour qui l’arrivée dans l’univers de l’enseignement supérieur correspond à un bouleversement profond. Le second axe de l’action de Tremplin est donc, précise Bénédicte Mennesson, de « fournir toute forme d’aide pour les études dans le supérieur ». L’aide apportée par l’association peut être de nature financière, par la délivrance de bourses, mais elle concerne également des questions scolaires, notamment par la délivrance de conseils en méthodologie ou l’éclaircissement de points précis, et des problèmes du quotidien : ce qui touche à la santé, au logement ou encore au manque que peut provoquer dans certains cas l’éloignement familial. Il est important pour un élève de pouvoir parler de ses difficultés, y compris – peut-être même surtout – lorsqu’elles ne sont pas scolaires. La réussite n’est pas qu’affaire de capacités scolaires, elle dépend également d’une série de facteurs extérieurs. Tremplin met ainsi l’accent sur le parrainage et sur le fait qu’autant que possible l’accompagnement puisse se faire dans la durée, parfois jusqu’à l’obtention d’un premier emploi. « Tremplin est un réseau, explique sa déléguée générale, il établit des liens, ce qui est aussi important que le développement des facultés intellectuelles. »

Les actions de tutorat et de parrainage constituent donc une aide importante pour de nombreux élèves et sont une contribution concrète à une réalisation effective de l’égalité des chances. Et pour les étudiants qui l’exercent, le tutorat et le parrainage sont des expériences formatrices. François Hanat, président de l’association Parrains et tuteurs actifs des grandes écoles (PARTAGE) explique ainsi que de nombreux étudiants souhaitent que cette expérience puisse être reconnue dans leur formation. Il ne s’agit pas de récompenser l’engagement par l’octroi de crédits ECTS ou de points supplémentaires mais, sur le modèle du service learning, de reconnaître une expérience d’engagement comme une activité formatrice.

Promouvoir les campus comme lieux de vie

Repas international organisé par Intègre

Le chapitre consacré au « difficile apprentissage du « métier » d’étudiant » de l’enquête de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), Sortir sans diplôme de l’Université. Comprendre les parcours d’étudiants « décrocheurs »(13) cite une lettre d’information de l’Institut national de recherche pédagogique (INRP) qui insiste sur l’importance de la sociabilité sur les campus comme facteur d’intégration et de réussite, rappelant que « la transition du secondaire au supérieur reste en effet un cap difficile à passer quand le processus d’affiliation institutionnelle se transforme en incapacité à comprendre ce nouveau « métier » […] : si l’étudiant n’est pas intégré socialement dans son groupe, il peut se perdre et rencontrer des difficultés pour suivre ses études ». On en revient donc au même constat : il ne suffit pas de franchir le seuil de l’enseignement pour y poursuivre harmonieusement ses études ; encore faut-il s’acclimater à ce nouvel environnement et s’y intégrer ! L’absence de repères et la solitude sont autant de facteurs favorables au décrochage et donc à l’échec. Les actions de solidarité entre étudiants sont donc également importantes et répondent au même souci de permettre l’acculturation à l’enseignement supérieur et à ses exigences.

Ces difficultés sont plus particulièrement perceptibles à l’Université et sont ressenties de manière encore plus forte lorsque l’on est un étudiant étranger au pays et à la ville. Intègre, association grenobloise, l’a bien compris et propose depuis cinq ans des services d’accompagnement aux étudiants étrangers qui favorisent la rencontre et les dynamiques d’échanges sur les campus. L’association met ainsi en place chaque semestre, en lien avec les bureaux des relations internationales des universités, des parrainages – mise en relation d’un étudiant étranger avec un étudiant de Grenoble – et des tandems – binômes d’étudiants qui se rencontrent pour améliorer la pratique d’une langue.

Elle organise également des sorties patrimoniales, des cafés linguistiques où un thème choisi à l’avance est débattu dans une langue définie, des week-ends de randonnée, des soirées culinaires où chacun amène une spécialité de son pays. Elle assure aussi, à la rentrée, une visite de présentation des campus. Si les étudiants étrangers sont prioritaires sur ces activités, nombre d’entre elles profitent également à des étudiants français, preuve que toutes les démarches initiées par l’association répondent à un réel besoin des étudiants. Grégory Chandanson, permanent de l’association, explique ainsi qu’Intègre est régulièrement remercié par des étudiants aussi bien étrangers que français, pour ses activités qui encouragent la convivialité, palliant ainsi les effets néfastes de l’isolement, et qui offrent un réel plus en termes de pratique linguistique.

Au-delà de ce type d’action ciblé, l’engagement associatif, quel que soit le terrain qu’il cherche à occuper, est une manière de s’approprier son lieu d’études et de s’y sentir mieux. C’est le message que cherche à faire passer la Fédé Rennes-II à travers ses activités de promotion de la vie associative et de valorisation de l’engagement sur le campus de l’université Rennes-II. Luce Dutech, son ancienne présidente, explique ainsi que par l’engagement associatif, « on prend conscience de l’univers dans lequel on est ; on peut vivre mieux dans sa fac ». « Souvent, ajoute-t-elle, on ne se sent pas appartenir à la fac, mais quand on agit dans sa fac, on a le sentiment que c’est sa fac, on apprend à connaître et à apprécier son environnement. » Et sur le plan individuel, s’investir dans une association peut également être une manière de prendre confiance en soi en expérimentant des choses sans avoir la pression de la réussite à tous prix. Selon Luce Dutech, « l’engagement épanouit dans la fac et par rapport à soi : on se rend compte que l’on sait faire, on voit où l’on éprouve des facilités et des difficultés, ce qui permet aussi de prendre confiance en soi ». L’association peut donc être un moyen de se sentir mieux dans son environnement mais aussi, plus largement, dans ses études.

Accompagnement, parrainage, actions d’intégration, engagement associatif, tous ces exemples convergent vers une seule idée : la réussite de ses études ne dépend pas des seules facultés intellectuelles d’un individu, mais aussi de tout un ensemble de facteurs extérieurs, parmi lesquels comptent pour beaucoup les questions de liens de sociabilité. Le « métier d’étudiant » ne s’apprend pas tout seul ! Si toutes ces actions citées en exemple ne sont pas la solution magique aux problématiques de l’enseignement supérieur, elles apportent chacune à leur manière et à leur niveau des réponses concrètes pour lutter contre les obstacles à l’égalité des chances et à la pleine implication de chacun dans ses études. Les solidarités étudiantes, qu’elles prennent la forme d’un parrainage ou de l’élaboration d’actions collectives, peuvent permettre d’éviter que trop d’étudiants abandonnent leurs études avec le goût amer de l’échec.


Notes :

(1) « De 1985 à 1995, les effectifs d’étudiants dans l’enseignement supérieur sont passés de 1 378 000 à 2 195 600 », Valérie Erlich, « Un renouvellement du monde étudiant » in Bernard Roudet (dir.), Regard sur les jeunes en France, INJEP-PUL, Québec, 2009
(2) Didier Fischer, « Les étudiants dans les années 1960 ou la gestation d’un monde nouveau » in Louis Gruel, Guillaume Houzel et Olivier Galland, Les Étudiants en France. Histoire et sociologie d’une nouvelle jeunesse, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 22
(3) Ibid., p. 34
(4) « Mais la poursuite de l’expansion des effectifs et les débuts de la récession économique dans les années 1970 mettent en évidence, plus qu’auparavant, l’inadaptation de l’Université au système économique et posent le problème majeur, ignoré dans les années 1960, du débouché aux études. », Ibid., p. 67
(5) Valérie Erlich, « La transition des années 1970-1980 : un monde étudiant renouvelé, une Université inadaptée dans un contexte de récession économique », in Les Étudiants en France, op. cit., p. 86 
(6) Ibid., p. 183
(7) Olivier Rey, « 1987 – 1997 : la France redécouvre ses universités », in Les Étudiants en France, op. cit., p. 125
(8) « Un renouvellement du monde étudiant », art. cit., p. 50
(9) Ibid., p. 126
(10) Tremplin est association fondée en 2000 par des élèves de l’École Polytechnique pour en ouvrir l’accès à tout le monde. Elle a élargi ses activités de tutorat et de parrainage depuis.
(11) « Un renouvellement du monde étudiant », art. cit., p. 49
(12) Ibid., p. 52
(13) OVE, Nathalie Beaupère et Gérard Boudesseul (dir.), Sortir sans diplôme de l’Université. Comprendre les parcours d’étudiants « décrocheurs », La documentation française, Paris, 2009.


 

A lire :

– le dossier : « La sociabilité étudiante au service de l’égalité des chances et de la réussite de tous »

 


Crédit photo : thierry llansades / flickr.com

 

Valérie Erlich, « La transition des années 1970-1980 : un monde étudiant renouvelé, une Université inadaptée dans un contexte de récession économique », in Les Étudiants en France, op. cit., p. 86

Quelle est l’activité de l’association PARTAGE ?

L’association Parrains et tuteurs actifs des grandes écoles (PARTAGE) vise à fédérer le réseau des étudiants de grandes écoles engagés dans des programmes d’égalité des chances, du type « Une grande école : pourquoi pas moi ? » (PQPM) qu’a initié l’ESSEC. Le rôle de PARTAGE est de faire se rencontrer les tuteurs et les parrains.

Une mission de tutorat n’est en effet pas toujours facile à appréhender, car il revient aux jeunes tuteurs d’inventer leurs activités. L’action de PARTAGE se situe donc en amont, en permettant de réfléchir à la conception des ateliers et à leur impact. Il s’agit de permettre la capitalisation de l’expertise, en diffusant les bonnes idées des projets anciens et en faisant remonter les innovations.

Les quatre missions de PARTAGE sont donc :

  • le parrainage pour permettre de poursuivre l’accompagnement des jeunes après le bac
  • l’organisation de conférences
  • l’organisation d’événements inter-écoles sur une journée ou un week-end, proposant des temps de mutualisation des bonnes pratiques, des tables rondes, des actions d’échange, etc.
  • l’apport de conseils par des tuteurs expérimentés pour le lancement de projets ou le recrutement de tuteurs.

Dans quelle mesure le tutorat est-il bénéfique en terme d’adaptation des élèves issus des quartiers dits difficiles au monde de l’enseignement supérieur, à ses codes et à ses exigences ?

Il faut savoir que le tutorat porte essentiellement sur des points non-scolaires. Aucun tuteur n’a pour mission de faire du soutien scolaire, son rôle porte plus sur les « à-côtés ». Il peut ainsi apporter des conseils sur les méthodes de travail, faire du coaching social et expliquer les habitudes liées à certains milieux (sans pour autant chercher à faire entrer dans un moule), etc.

Il s’agit d’abord de donner de la confiance pour permettre à quelqu’un qui a bon potentiel scolaire de le valoriser au mieux. Et une partie de la confiance passe par le capital culturel. Un tutorat efficace suppose que l’on se pose la question de savoir comment lever les barrières culturelles à la réussite scolaire.

En quoi le parrainage se distingue-t-il du tutorat et dans quelle mesure le complète-t-il ?

Le principe du parrainage part du principe que l’on ne peut pas suivre un jeune pendant trois ans puis l’abandonner. Le parrain est alors celui qui accompagne un jeune dont il devient le référent pour la construction et la poursuite de son parcours académique. Il va pouvoir le conseiller, le soutenir, le dépanner en cas de problèmes. Par exemple, il prendra le temps de parler à son filleul, si celui-ci s’apprête à abandonner en prépa, pour lui redonner de la motivation et le convaincre de  poursuivre.

Dans la mesure où les questions posées seront alors plus en lien avec le cursus suivi, il faut veiller à trouver pour chacun le parrain idéal, qui ne sera pas forcément identique au tuteur. Tous les trois mois, on vérifie si le binôme fonctionne bien des deux côtés et il est modifié si besoin.

Avec le parrainage, PARTAGE se définit en complément de PQPM : après le tutorat, il permet une forme d’accompagnement plus légère porté par un référent. Entre 200 et 250 jeunes sont ainsi suivis sur la période post-bac, dans diverses orientations, aussi bien en prépa que dans des filières courtes ou à l’université.

Pour quelle raison les tuteurs et les parrains sont-ils issus de grandes écoles ?

Les réseaux de l’association sont au départ ceux de PQPM, initié par une grande école, l’ESSEC, avant de s’élargir progressivement aux autres écoles. Si une action du même type, c’est-à-dire fondé sur du tutorat en lien avec le capital socio-culturel, était lancée dans une université, un élargissement serait alors possible. Le tout est que les initiatives portent sur des actions de tutorat similaires à celles qui sont connues et pratiquées au sein du réseau PARTAGE.

Quelles sont les perspectives pour PARTAGE ?

PQPM n’est pas le seul programme d’égalité des chances. D’autres initiatives fondées sur les mêmes logiques pédagogiques de tutorat existent, portées par des associations comme Zup de Co ou Tremplin. Actuellement PARTAGE est en train de se rapprocher de Zup de Co, dans l’idée de rassembler des tuteurs sur des ateliers et des conférences portant sur des problématiques qui les concernent.

Le rôle de PARTAGE à terme pourrait être d’essaimer toutes les pratiques et d’accompagner les tuteurs. L’association pourrait jouer un rôle consistant à donner une meilleure visibilité à toutes les actions de tutorat. Plus il y aura d’étudiants tuteurs, plus il y aura de jeunes suivis.

 

A lire :

– le dossier : « La sociabilité étudiante au service de l’égalité des chances et de la réussite de tous »

 

La démocratisation de l’enseignement supérieur est le fruit d’une volonté d’élever le niveau global de formation. Ne présente-t-elle pas cependant d’autres aspects et n’a-t-elle pas entraîné, malgré elle, des conséquences qui l’exposent à la critique ?

C’est une question qui est devenue très politique. La démocratisation de l’enseignement supérieur a produit deux types de résultats. Elle a d’abord entraîné une hausse globale du niveau de formation, que montrent par exemple les travaux d’Eric Maurin. Mais l’on peut aussi émettre des réserves sur le fait qu’il y a eu translation des inégalités : les enfants de classes populaires ont été orientés dans des facs et des filières peu valorisées et le quasi-monopole de la bourgeoisie sur les grandes écoles n’a pas été entamé.

On peut donc en tirer un bilan en demi-teinte. Sur le plan objectif, si l’on s’appuie sur les statistiques il y a eu une amélioration des conditions d’accès à l’enseignement supérieur. Mais si l’on s’en tient à ce niveau, on oublie les contradictions sociales que cela a entraîné, le malaise que cela a pu créer pour les enfants issus des classes populaires, face aux situations d’échec, aux conflits avec les parents, etc.

L’objectif de démocratiser l’accès à l’enseignement supérieur s’est retrouvé confronté à un problème qu’il n’avait pas posé : celui de savoir comment accueillir les nouveaux élèves, quel parcours et quelle sociabilité leur offrir. La sociabilisation est un vrai problème dans les universités : les facs sont laides, les étudiants n’ont pas de lieu pour eux. Par exemple, la thèse récente de Vanessa Pinto sur le salariat étudiant montre que certains étudiants se mettent à travailler pas seulement pour l’argent, mais parce qu’ils trouvent dans leur espace de travail une forme de sociabilisation qu’ils ne trouvent pas dans leurs études.

La démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur ne doit donc pas masquer le fait que demeure une ségrégation entre les filières et un manque de réflexion sur les nouveaux arrivants. Il y un besoin d’encadrement. Et la réforme LRU aura un effet sur l’individualisation croissante des enseignements : l’incitation à multiplier les publications dans des revues de rang A fait que les enseignants-chercheurs se consacreront moins à leurs étudiants.

Évoquer les insuffisances de la politique de démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur ne signifie donc pas que l’on en remette en cause le principe ?

Il n’y a pas de lecture conservatrice à avoir de cette idée. Le problème est que l’on ne parle pas des effets de la paupérisation des classes populaires, or il est important de ne pas oublier ce point dans les discussions sur la question scolaire, tous les problèmes que peuvent engendrer les difficultés matérielles ou de projection dans l’avenir. Ce problème est abordé dans l’ouvrage de Mathias Millet et Daniel Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale qui montre les effets en chaîne de la paupérisation des classes populaires.

Un point qui n’est jamais abordé non plus est la question du localisme universitaire. La multiplication des établissements d’enseignement supérieur, souvent placés dans des zones excentrées, pour rapprocher les étudiants de leur lieu d’études n’est pas forcément une bonne chose. Il peut y avoir du bon à accompagner et favoriser la mobilité, pour aider à changer de l’univers du quotidien et à trouver d’autres repères et favoriser des rencontres. Je suis de plus en plus persuadé que la question de l’éducation populaire est fondamentale, qu’il est important de faire découvrir le cinéma, la littérature, la culture. Or cela est difficile si l’on reste dans l’entre-soi et si les lieux que l’on fréquente ne favorisent pas de nouvelles sociabilités.

Les programmes d’égalité des chances comme « Une grande école : pourquoi pas moi ? » ou les actions de parrainage et de tutorat apportent-ils une réponse pertinente ?

Tout ce qui peut contribuer à une meilleure intégration dans l’enseignement supérieur est positif. Mais ce qui est gênant, c’est que l’on mette l’accent sur le fait de sauver un petit nombre. Lutter contre l’intériorisation des frontières sociales est important, mais il faut réfléchir plus globalement au problème des enfants des classes populaires pour que tous réussissent. Faisons réussir l’ensemble avant de promouvoir une élite des classes populaires.

Vous évoquiez auparavant le rôle de l’éducation populaire. Pensez-vous qu’un développement de la vie associative à l’université pourrait être une réponse utile au problème d’adaptation à l’enseignement supérieur vécu par certains élèves ?

Je suis persuadé que c’est un élément clef. L’anomie à la fac est un problème et si les étudiants placent dans leurs premiers choix les IUT ou les classes préparatoires, c’est parce ce sont des milieux enveloppant. Tout ce qui peut favoriser le développement d’une vie associative dans les universités est donc centrale. Il faut parvenir à créer des campus, même si l’on hérite d’une situation difficile, avec des établissements isolés, construits en périphérie.

 

A lire :

– le dossier : « La sociabilité étudiante au service de l’égalité des chances et de la réussite de tous »

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