« Bene-volo » : on ne sait trop si le latin invite à considérer comme bénévole celui qui veut bien (aider sans être rémunéré), ou celui qui veut le bien (celui d’une cause juste). Décrié et décrédibilisé il y a quelques décennies comme entaché de l’image des dames patronnesses et d’une charité condescendante, il est depuis les années 1980 redevenu à la mode. Jusqu’à faire aujourd’hui figure de phénomène de société.

Le retour du bénévolat sur le devant de la scène sociale et politique est de peu postérieur à l’explosion du phénomène associatif. Le bénévolat apparaît alors comme une nouvelle façon d’articuler l’individuel et le collectif, suite à l’implosion des cadres traditionnels de socialisation (la famille élargie, le village, …). Il est un moyen d’occuper le nouveau « temps libéré » par l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse de l’âge de la retraite, d’où le boom du bénévolat des retraités, tout comme le temps libéré par le développement du chômage, des emplois précaires, ou l’augmentation de la durée des études. Mais il répond aussi à la montée des exclusions.

Ce n’est pas le disqualifier que de souligner combien il repose ainsi sur un fondement indissociablement altruiste et égoïste, qu’il s’agisse d’ occuper son temps, retrouver une sociabilité, s’épanouir. ou se donner bonne conscience. Le bénévolat permet alors de « s’aider soi-même en aidant les autres ». Ce n’est pas non plus le dévaloriser que de constater que, quand le bénévole vient pour donner, il reçoit souvent bien plus en retour, par un sentiment d’utilité retrouvée, une estime de soi, une reconnaissance nouvelle des autres. Parfois aussi en accédant à quelque pouvoir secrètement convoité…

Dualité

Ces ambiguïtés se retrouvent dans la dualité contemporaine de l’engagement associatif. Alors que les causes prônant l’aide aux personnes en difficulté sont les plus valorisées (93% des Français considèrent indispensable l’aide aux plus démunis et la prévention de la toxicomanie, 92% la défense des droits de l’Homme, 91% l’aide aux personnes âgées, …), elles sont aussi celles qui suscitent le plus faible engagement (7% des Français membres d’une association s’investissent dans l’aide aux plus démunis, 8% dans l’humanitaire, 9% dans la défense de l’environnement). Inversement, les associations que l’on pourrait qualifier « d’auto-centrées » sont les plus courues (43% sont engagés dans une association sportive, 27% culturelle, 21% de loisirs).

C’est peut-être ce tiraillement entre don et consumérisme, entre volonté d’aider autrui et de s’épanouir soi, qui pousse nombre de bénévoles à opter pour le pluri-engagement. Parfois sur le mode du « papillonnage » : parmi les adhérents associatifs, 59% ne sont membres « que » d’une organisation et 1.5 millions de Français adhèrent à au moins quatre associations. à la diversité des motifs d’engagement répond ainsi la grande variété des modalités, de celui qui donne quelques heures par mois au fonctionnement de son club de sport à celui qui préside une grande association reconnue d’Utilité publique, via celui qui s’affaire simultanément dans quatre ou cinq associations, celui qui trie des enveloppes six heures par jour ou celui qui accompagne, une fois l’an, des enfants au bord de la mer.

La fin des militants ?

Le renouveau du bénévolat est en outre à lier à la « crise du politique », notamment caractérisée par le discrédit des partis traditionnels, la baisse de la syndicalisation et la montée de l’abstention. Cause et/ou conséquence de cette mutation d’ampleur, l’écrasante majorité des associations revendique désormais des engagements apolitiques et aconfessionnels, qu’elles refusent toute incursion revendicative dans l’espace public ou qu’elles se bornent à récuser toute tendance partisane.

Plus « distanciés », mieux éduqués et plus critiques, les nouveaux bénévoles auraient, selon certains sociologues, déserté l’ère de « l’adhésion – timbre », mue par des convictions politiques, pour se glisser dans celle, post – moderne et sectorielle, du « post-it ». Finie la glue : désormais ils se collent, se décollent et se recollent à leur guise, imposant ainsi aux associations de s’en tenir au registre du consensuel. Ces nouveaux engagés récuseraient la remise inconditionnelle de soi, le sacrifice de leur vie privée et, souvent aussi, la prise de responsabilité, pour leur préférer des engagements concrets, au résultat immédiatement visible et aux objectifs circonscrits. Leur engagement ne serait plus tant motivé par un sens politique que par une volonté infra-politique, à l’instar d’un médecin qui se contenterait de panser une plaie (la conséquence visible du mal) sans s’attacher à en traiter la cause.

Il est ici difficile de démêler les impressions nostalgiques – « Ah, de mon temps… » – des réalités du changement socio-historique. Les progrès de l’éducation et des médias, la crise des grands « méta-récits » que furent le communisme et le catholicisme, l’urgence de la crise économique et sociale, sont des facteurs bien réels d’évolution. Et sans aucun doute, le bénévolat contemporain se veut bien plus l’expression d’une nouvelle « démocratie participative » que de la classique « démocratie représentative ». Il n’en est pas moins toujours citoyen, souvent très militant et porté par des convictions fortes, qu’elles soient politiques, religieuses ou philosophiques. On ne compte plus les bénévoles qui sacrifient toujours leurs week-ends et leurs soirées sur l’autel de la cause. En témoignent l’année 1995 et ses grandes grèves, le succès des causes altermondialistes et écologistes, l’importante mobilisation contre le SIDA ou pour le respect des droits de l’Homme… Le bénévolat contemporain paraît ainsi renouer avec un sens politique qui a pu sembler, dans les années 1980, s’assoupir sous les coups de l’omniprésente médiatisation caritative.

Professionnalisation

Croissance exponentielle des associations et mise en concurrence pour l’accès aux financements, rôle parfois de substitut à un État désengagé et de « sous-traitance de l’impuissance publique », course à la médiatisation et importance de la crédibilité, bénévoles de plus en plus exigeants… Tout ceci concourt à un mouvement de professionnalisation des bénévoles. Par essence antinomique du salariat, le bénévolat n’en devient pas moins sinon un « métier », du moins un véritable « travail ». Il se spécialise et se technicise, tout en continuant de permettre, sur le terrain, l’expérimentation de nouvelles pratiques toujours mieux adaptées au changement social.

Plus simplement, être bénévole permet souvent d’acquérir de nouvelles compétences, qu’elles soient de l’ordre du savoir-faire ou du savoir – être. Ce peut même être un tremplin vers le monde professionnel. Ainsi, le bénévolat civilise, responsabilise, socialise et professionnalise : ce n’est pas son moindre paradoxe.

Peau neuve

Le bénévolat aurait-il donc fait peau neuve ? Il a certainement laissé sa vieille dépouille charitable des années 1950 pour étrenner celle, plus neuve et plus seyante, d’un acte citoyen et solidaire, et d’une participation active à la bonne santé démocratique de nos sociétés. Le terme s’affiche et s’assume : il est ainsi révélateur que l’ancien Centre du Volontariat fondé en 1974 se soit l’an dernier reconstitué en France Bénévolat. Il paraît désormais sinon une alternative, du moins un complément, à l’omnipotence de la  » valeur – travail « . Partout, les médias s’en emparent, et l’on ne compte plus le nombre de reportages consacrés à célébrer et promouvoir la solidarité. Le bénévolat peut cependant être autant un facteur de frein que de novation sociale : tout dépend de la façon dont on le pratique. Les principaux enjeux sont aujourd’hui sa démocratisation – il reste surtout une pratique de classes moyennes – et, corrélativement, l’instauration de relations réellement horizontales (et non verticales) entre l’aidant et l’aidé. La gestion des urgences sociales ne saurait en aucun cas autoriser à sombrer dans l’acte condescendant, et il reste encore bien souvent à passer du « faire pour » l’autre au « faire avec ».



ZOOM : Le bénévolat en quelques chiffres

– Il y aurait en France 12.5 millions de bénévoles, œuvrant en moyenne 10 heures par mois, ce qui équivaudrait à 715 000 emplois temps plein. Les bénévoles représentent pour la vie associative, une contribution en temps de travail à peu près équivalente à celle des salariés ;

– Sur 880 000 associations en France, 735 000 ne reposeraient que sur le travail bénévole ;

– 80 % des personnes interrogées pensent que les associations doivent rester à fondement essentiellement bénévole ;

– La moyenne se situant à 23 heures mensuelles pour l’ensemble de la population, la durée du bénévolat est maximum aux âges extrêmes : 28 heures pour les plus de 65 ans, 33 heures pour les 18 – 24 ans.

 

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