En 1974 ouvrait la première boutique Artisans du Monde, lançant en France une alternative aux relations économiques internationales : le commerce équitable.

Fondé sur le principe de partenariat entre les producteurs des pays en développement et leurs interlocuteurs occidentaux, de façon à permettre un développement endogène, durable et démocratique des pays défavorisés. Les premiers s’engagent à respecter des règles sociales et environnementales, en échange d’une meilleure rémunération de leurs produits et d’un soutien dans leur développement.

 

Trente ans plus tard, l’idée a fait son chemin. Ou plutôt ses chemins : les acteurs du commerce équitable se sont multipliés, diversifiant les approches théoriques et les modes opératoires. D’autres magasins ont vu le jour, proposant principalement des produits artisanaux qu’on qualifie aujourd’hui d’ethniques ; elles sont maintenant plus de cent en France. Mais c’est une autre voie qui a permis au commerce équitable d’atteindre la notoriété grand public qu’il connaît aujourd’hui : la labellisation. L’arrivée des premiers produits portant le label Max Havelaar dans la grande distribution en 1997 a donné un nouvel essor au mouvement. Dans un contexte économique optimiste, de belles perspectives s’ouvraient alors, à l’aube de la période bobo.

 

Avec le soutien des pouvoirs publics, la notoriété du commerce équitable a littéralement explosé : en 2000, 9% des français avaient ‘‘entendu parler » de cette alternative au commerce international traditionnel ; en 2002, ce pourcentage était monté à 32%. Parallèlement, le nombre d’acteurs s’est aussi fortement accru : la moitié de la trentaine de membres de la Plate-Forme pour le Commerce Equitable sont apparus durant cette période, et une vingtaine d’organisations se sont portées candidates !

 

Ce développement spectaculaire porte en lui ses propres limites et dangers. Par sa soudaine célébrité, le commerce équitable est devenu un vrai marché, pouvant susciter l’appétit d’acteurs traditionnels du commerce international. S’il est souhaitable que ceux-ci s’intéressent aux principes éthiques portés par ce mouvement et s’en inspirent, les risques de récupération et de dénaturation des bases mêmes du commerce équitables ne sont pas à négliger. L’apparition du principe du ‘‘commerce éthique », qui garantit l’absence d’exploitation sur le lieu de travail, illustre bien ce risque : le commerce équitable a tout à perdre de la confusion avec des principes relativement proches, dont les standards sont moins contraignants et moins efficaces en terme de développement.

 

Par ailleurs, la multiplication des organismes s’est accompagnée d’une diversification des niveaux d’exigence éthique. Bien sûr, depuis 1997, la Plate-Forme pour le Commerce Equitable regroupe les acteurs français du secteur et fait référence. Mais, outre des ‘‘Engagements impératifs », la charte de la Plate-Forme contient aussi des ‘‘Critères de progrès », qui laissent une marge d’interprétation aux membres. Par exemple, si l’exploitation des enfants est interdite, leur travail est toléré pendant une période transitoire, afin de ne pas révolutionner trop brusquement les coutumes et rompre l’équilibre économique des familles de producteurs. Bien que légitime, l’existence de ces règles adaptatives montre toute la difficulté des acteurs historiques du commerce équitable à définir des critères permettant de distinguer le caractère équitable d’une activité commerciale de facture plus classique.

 

Au sein de la Plate-Forme, des approches très différentes sont aujourd’hui représentées : promoteurs, grossistes importateurs, labels, boutiques et sites Internet, associations ou entreprises… Cette diversité s’accompagne nécessairement de positions contrastées, notamment au sujet des opportunités de coopération avec la grande distribution. Collaborer avec les grandes surfaces implique en effet de parvenir à proposer de gros volumes de produits standardisés. Or, les partenaires privilégiés du commerce équitable sont les communautés de producteurs les plus pauvres et les moins équipés techniquement, les moins à même de fournir de grosses quantités.

 

C’est là sans doute une question déterminante pour le développement futur de l’alternative équitable : comment utiliser les canaux de distribution de masse sans être dénaturée et risquer de perdre ses valeurs ?

 

Le label Max Havelaar a apporté une réponse pour certaines filières alimentaires (café, thé, cacao, sucre, miel, jus d’orange, riz et banane), qui n’est cependant pas aisément adaptable à d’autres domaines comme l’artisanat ou le textile. Pour contrôler le développement du secteur, la Plate-Forme du Commerce Equitable serait aujourd’hui le seul organisme légitime, mais les défauts qu’elle présente limitent son rôle à long terme.

 

On peut signaler, tout d’abord, son manque d’indépendance morale vis-à-vis des acteurs marchands du commerce équitable, qui représentent la grande majorité de ses membres. Les règles régissant le secteur sont ainsi définies par ceux-là mêmes qui les appliquent. Ensuite, la Plate-Forme n’exerce qu’un faible contrôle de la conformité de l’activité de ses membres à ses principes. Elle n’en a pas les moyens pour l’instant et laisse par conséquent les acteurs du secteur libres de fixer leur marge de manœuvre quant à la déontologie du commerce équitable. Dans le cadre d’un développement du marché avec des acteurs mixtes traditionnels/équitables, la crédibilité de la plate-forme, en tant que porteuse de principes éthiques, risque de souffrir de ces défauts. En définitive, cette institution a plutôt vocation a être une association sectorielle, ce qui implique de se décharger du rôle de garant moral.

 

Qui peut assurer cette fonction ? Les pouvoirs publics proposent depuis quelques années déjà la création d’une norme ‘‘Commerce Equitable’‘. Cette norme devrait permettre de distinguer rigoureusement ce qui est équitable de ce qui ne l’est pas, sans prendre en compte l’avis des autres acteurs potentiellement concurrents, en faisant appel à des experts indépendants pour les contrôles. La Plate-Forme pour le Commerce Equitable s’est attelée à ce chantier et s’est investie dans le groupe de travail mis en place par l’Agence Française de Normalisation en octobre 2003. Malheureusement, Max Havelaar et la plate-forme ont quitté début mars la réflexion engagée pour protester contre les coupes claires effectuées dans leurs financements publics. On ne peut qu’espérer leur retour et l’aboutissement d’une démarche initialement prometteuse.

 

Pour conclure sur les faiblesses du commerce équitable, on peut pointer le problème persistant du manque de moyens financiers propres, en dépit de l’engouement récent qui n’a pas apporté l’autosuffisance attendue. Malgré les volumes labellisés, Max Havelaar dépendait à plus de 50% de financements publics en 2001, rendant la plate-forme encore très tributaire des aides de l’État. Par ailleurs, des bénéfices insuffisants ne permettent pas de financer des campagnes de sensibilisation, ni, comme on l’a vu, un contrôle des partenaires. Dans la perspective de la création d’une norme, on peut se demander si les petits acteurs du secteur pourront supporter les coûts afférents, notamment celui du contrôle indépendant de la conformité à la norme. Mais ici, c’est plutôt au consommateur d’apporter une réponse.

 

Equiterre www.equiterre.com.
L’association a créé une boutique en ligne de produits issus du commerce équitable.

 

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