Par Claire Magimel

A parler de handicap, on pense souvent « personnes différentes », « aménagements particuliers », « politiques spécifiques ». Des politiques qui, a bien des égards, finissent par profiter à tout le monde. Mais pour que les personnes handicapées puissent continuer à faire progresser l’ensemble de la société, il convient de respecter leurs différences, leurs besoins et les aménagements qui leur sont destinés.

Si l’on en croit le généticien et philosophe Albert Jacquart, cité par Vincent Assante (2003) dans son rapport d’étude en vue de la révision de la loi d’orientation en faveur des personnes handicapées, « L’amélioration d’un groupe n’a pas pour base l’élimination des moins bons ni la sélection des meilleurs. Elle vient des handicapés qui ont surmonté leur handicap ». Et s’il en était de même à l’université, aussi bien sur le plan pédagogique qu’architectural ?

Portes automatiques. L’ascenseur est une illustration d’un aménagement destiné d’abord à un public spécifique, les personnes handicapées, mais qui dans les faits se retrouve utilisé par tous quand il facilite les déplacements entre les étages. Il en est de même pour les portes automatiques. Il est plus simple d’utiliser ces portes qui s’ouvrent sur notre passage que d’être obligé de manipuler celle qui fait obstacle à notre cheminement. à l’origine de l’installation de ces portes, on retrouve les personnes qui ont des difficultés pour les ouvrir. Dans ces deux cas, on a même oublié que ces aménagements étaient prioritairement destinés à une catégorie spécifique de population.

Parmi les aménagements conçus pour les personnes handicapées, un autre pourrait connaître le même destin : les rampes d’accès. En effet, celles qui sont situées sur la trajectoire idéale, la plus économique en temps et en nombre de pas, sont empruntées, plus ou moins consciemment, par toutes sortes de publics et pas uniquement par leurs usagers premiers, les personnes handicapées. Il est effectivement plus simple d’emprunter ces rampes que de descendre ou monter quelques marches. Comme dans le cas des portes automatiques, l’usage de la rampe conserve la fluidité du mouvement de déambulation, quand le franchissement de marches ou la manipulation d’une porte rompent d’emblée cette fluidité.

Toutefois, cet usage par tous n’est pas sans conséquences, notamment pour les utilisateurs premiers de ces aménagements. Concernant les ascenseurs, c’est un problème de maintenance. S’ils sont utilisés au-delà de leurs capacités, ils tombent plus souvent en panne. Mais si la plupart de leurs usagers peuvent alors, au prix d’un effort supplémentaire et de quelques minutes de plus, prendre un escalier, les personnes handicapées, elles, n’ont pas de solutions alternatives. Ces pannes leur interdisent tout simplement l’accès à leur destination. Il en est de même pour les rampes d’accès. Un travail d’observation (Magimel, 2004) montre non seulement que celles-ci sont utilisées par tous, mais aussi que certains y stationnent, s’y arrêtent pour discuter. La conséquence est alors une réduction de l’espace disponible, qui interdit, de fait, l’usage de ces rampes par les personnes qui se déplacent en fauteuil roulant.

Ces trois exemples montrent bien comment des aménagements, à l’origine destinés à un public spécifique, peuvent s’avérer sources de progrès et de confort pour tous. Cela exige toutefois que chacun en fasse un usage civique, afin qu’ils demeurent à terme utilisables par tous.

Effets secondaires. Après ce bref passage en revue des conséquences matérielles d’une utilisation abusive de ces aménagements, il convient à présent de s’interroger sur les conséquences sociales d’un tel comportement.

La surutilisation de ces aménagements, interdisant leur usage par leurs destinataires premiers, les oblige à demander l’installation d’aménagements dont l’usage leur serait exclusivement réservé. De ce fait, ils se singularisent des autres. Se profile alors un résultat opposé à celui recherché, l’intégration par la non-distinction de ceux qui ont des capacités physiques différentes de celles de la majorité.

Si ces aménagements architecturaux destinés aux personnes handicapées ont permis d’élargir les catégories d’usagers potentiels, on pourrait souhaiter le même destin pour certains aménagements pédagogiques souhaités par les étudiants handicapés ou qui leur sont proposés. Ainsi, si tout étudiant inscrit en premier cycle à l’université peut bénéficier d’un tutorat, l’étudiant handicapé peut, lui, dans la plupart des universités, en bénéficier tout au long de ses études. Il ne s’agit pas ici de dire que les uns ou les autres ont plus ou moins de capacités pour réussir ou besoin de plus ou moins d’aide, mais de se demander pourquoi les uns bénéficient d’un aménagement et non les autres. Cette question se pose au cœur même des instances décisionnelles des universités.

Devant le succès de ce soutien pour les étudiants handicapés en second ou troisième cycles, ces instances commencent à se demander s’il ne serait pas souhaitable de proposer ce soutien, au-delà du premier cycle, à l’ensemble des étudiants.

Dans le cas du soutien pédagogique, le processus d’extension à tous est en cours. Dans les situations qui vont être maintenant évoquées, on est encore à l’étape précédente, celle de la réclamation d’un aménagement par des personnes qui en ont besoin. Ainsi, la personne sourde ou malentendante, si elle ne bénéficie pas d’une interface en langue des signes ou en langage parlé complété, souhaite que les éléments importants d’un cours soient inscrits au tableau. A l’inverse, l’étudiant qui a une déficience visuelle demandera que les informations inscrites sur ce même tableau, lui soient transmises oralement, de même que les mots techniques ou encore que les noms propres soient épelés. Il appréciera également que les personnes qui prennent la parole se nomment afin qu’il puisse les identifier, du moins jusqu’à ce qu’il ait mémorisé leur voix et qu’il sache les associer à leur propriétaire.

Ces aménagements pédagogiques qui permettent à ces personnes de mieux comprendre le discours de l’enseignant ou ce qui se passe dans la salle de cours, ne sont-ils pas aussi une aide pour l’ensemble des étudiants ? En effet, si l’enseignant épelle les mots les plus compliqués, personne n’a besoin de lever la tête pour regarder le tableau et chacun reste concentré sur la prise en notes du cours. De même, se présenter avant de prendre la parole permet à tous d’identifier, plus rapidement, le locuteur. L’inscription au tableau des éléments primordiaux est, de la même façon, une ressource pour l’ensemble des étudiants qui, ainsi, perçoivent mieux l’enchaînement de ces différents éléments.

Même si les aménagements pédagogiques n’ont pas atteint le même stade de développement que ceux concernant l’architecture, les possibilités d’élargissement de leurs usages sont identiques. Bien qu’ils s’adressent à l’origine à des usagers spécifiques, ils peuvent être utilisés et utiles à tous, quelles que soient les compétences physiques de chacun. A travers tous ces exemples, on comprend mieux les propos d’Albert Jacquart. Les différentes avancées dans l’histoire viennent des personnes handicapées car les problèmes qu’elles rencontrent, une fois résolus, sont source de progrès pour tous. Mais restons vigilants : l’usage d’un aménagement par tous ne doit pas avoir pour conséquence l’exclusion de ceux pour qui il a été conçu. Or nous avons constaté que l’usage détourné de certains aménagements pouvait avoir de telles conséquences.

En affirmant que le handicap est moteur d’innovations et que les handicapés sont à l’origine de progrès utiles pour tous, on participe au changement de regard porté sur les personnes qualifiées de personnes handicapées. En effet, à travers cette affirmation, ce n’est plus en termes de personnes assistées, de personnes qu’on doit aider, de jugement négatif qu’on les évoque. Mais au contraire, en termes positifs, en en faisant des précurseurs qui permettent d’œuvrer pour le bien de tous.

ZOOM : Université et handicap, un bilan encore mitigé

Les universités jugent  » accessibles  » 72% de leurs locaux d’enseignement. 67% affirment qu’une infirmière est toujours disponible et 51% bénéficient du relais d’une association locale. Le sondage réalisé traduit cependant de graves lacunes. Concernant les examens, 37% des universités considèrent que les moyens disponibles pour le tiers-temps sont insatisfaisants. Le nombre de postes créés spécifiquement pour les étudiants handicapés est de 12 pour 1000, le nombre de logements  » adaptés  » de 17 pour 100 étudiants handicapés. Ces retards s’expliquent par un faible encadrement de ces étudiants, la plupart des responsables ayant déjà d’autres fonctions au sein de l’université. (source : sondage  » Handicap et université « , réalisé par la Coordination nationale des étudiants handicapés (CEH) et la Ligue nationale des étudiants et enseignants handicapés (LNEEH).

 

 

Tout voir

La nouvelle loi sur le handicap va-t-elle changer quelque chose pour les étudiants handicapés ? Réponses de Michelle Palauqui, Emmanuel Moreau et Daniel Dufresne, spécialistes des questions de handicap.


Michelle Palauqui

Responsable de la mission handicap à la Direction de l’enseignement supérieur.

La loi de 1975 ne prévoyait rien pour les étudiants, les conditions de passage des examens et les transports étant définis par des circulaires. La loi de 2005, c’est un grand pas, stipule que les établissements doivent accompagner les étudiants handicapés. Une série de questions non réglées subsiste : les étudiants étant considérés comme des adultes lambda, aucun droit ni service spécifique n’est prévu pour eux. Ceci dit, la nouvelle loi pérennise les dispositifs d’accompagnement, qui existaient de fait sans avoir d’assise législative et les recadre sous l’égide du Ministère de l’enseignement supérieur. Mais il est trop tôt pour savoir selon quels montages financiers : ce sera défini dans les décrets.

 

Emmanuel Moreau

Conseiller régional d’Ile-de-France, tétraplégique, ancien responsable associatif.

La loi apporte des progrès : accès au concours, officialisation de l’aménagement des tiers-temps lors du contrôle continu… Mais sa mise en œuvre concrète, notamment financière, est compliquée. Jusqu’à aujourd’hui, ce sont des emplois-jeunes embauchés par des associations qui accompagnent les étudiants handicapés. Si la loi inscrit désormais cet accompagnement dans le giron de l’enseignement supérieur, elle le soumet aussi à un avis administratif. Ce n’était pas le cas des emplois-jeunes. Par ailleurs, il n’y a pas de notion de prospective dans les plans quadriennaux d’établissements. Pour une aide à n+1, un étudiant handicapé doit la demander à n voire n-1.

 

Daniel Dufresne

Responsable de l’accueil des étudiants handicapés à l’Université de la Méditerranée.

La parution de la loi du 11 février 2005, si elle représente une avancée, ne résout en rien les problèmes immédiats auxquels se trouvent confrontées les universités. Dans un premier temps, on peut s’étonner du fait que les décrets d’application n’aient pas été publiés. De plus, on ignore encore si les universités pourront effectivement disposer d’assistants d’éducation ; si la réponse est positive, on ne sait pas dans quel délai ce sera possible. Enfin, on ne sait pas davantage si l’accompagnement pédagogique des étudiants handicapés se fera avec des garanties « universitaires », à savoir une aide régulière de la part d’assistants d’éducation possédant le niveau académique nécessaire.

 

 

Qu’est-ce que le principe de compensation ?

La compensation n’efface pas la déficience. Elle annule ou minimise les incapacités qui en résultent. Le droit à compensation des conséquences des handicaps est l’expression de l’égalité des droits des citoyens. La loi du 11 février entend apporter à chaque personne handicapée la réponse appropriée à ses besoins spécifiques : une place en Centre d’aide pour le travail ou en Maison d’accueil spécialisée, une aide humaine, animalière ou technique, un aménagement du logement ou d’un véhicule ou d’un poste de travail.

Que révèle sur notre société la place que nous réservons au handicap ?

Elle révèle notre capacité à vivre ensemble et à fonder notre démocratie sur la diversité. Aider les personnes handicapées, leur donner les mêmes chances de réussite et d’accomplissement individuel, c’est d’emblée œuvrer pour le bien-être de notre société en la rendant plus humaine. De fait, le degré de civilisation d’une société se mesure à l’aune de la place qu’elle accorde aux plus fragiles de ses membres. A l’inverse, les totalitarismes n’ont eu de cesse d’exclure, voire d’exterminer, les plus vulnérables. Or, je crois que les sociétés les plus performantes sont celles qui sauront aussi être les plus humaines.

Une société respectant la dignité humaine se doit de préserver les plus désavantagés, dit en essence le philosophe John Rawls. Cette réflexion peut-elle s’étendre aux handicaps ?

Oui, absolument. C’est d’ailleurs tout le sens de la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées : faire de nos concitoyens handicapés des acteurs de leur vie, substituer à une passivité trop longtemps subie une réelle dynamique de participation au cœur même de la Cité.

En savoir plus :
http://www.handicap.gouv.fr
N° Indigo : 0 820 03 33 33 (0,15 euros/mn)

 

Après trente ans de silence législatif, une nouvelle loi sur le handicap vient compléter les vides laissés par la précédente. Jusqu’à présent comblés en pratique par les associations, ces vides sont aussi ceux que notre société calque sur les différences. Dans les universités, à chaque interstice de la vie où pointe un handicap, les étudiants agissent pour un environnement plus tolérant. Les institutions se doivent d’être à la hauteur.

2003, année européenne du handicap. Une belle idée, un formidable espoir pour des centaines de milliers de personnes handicapées à travers toute l’Europe. Enfin, on allait parler du handicap, enfin on allait en montrer la réalité, enfin on n’aurait plus peur… C’était sans compter la faible mobilisation des médias en général et de la classe politique française en particulier. Décidément, les vieux tabous ont la peau plus dure que les déclarations d’intention. Si bien qu’au final, les beaux discours peinent à se concrétiser et le handicap semble encore loin d’apparaître comme un thème des plus porteurs.

Nouveau souffle ? De désillusion en désillusion, tous les espoirs se sont progressivement cristallisés sur ce qui avait été annoncé comme l’un des chantiers prioritaires du Président de la République : la « Loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Ce texte, promulgué le 11 février 2005, se veut à présent l’ultime rempart contre tout ce qui entrave l’intégration des personnes handicapées au sein de notre société en ce début de XXIème siècle.

Mais avant de parler du contenu de cette loi, arrêtons-nous quelques instants sur sa raison d’être… et ses éventuelles insuffisances. À cet égard, l’un des tout premiers échecs de cette loi semble être son existence même. Tout simplement parce que l’un des plus importants obstacles qui se dresse sur la route d’une personne en situation de handicap, ce n’est justement pas son handicap, mais la perception que cette personne et celles qui l’entourent peuvent en avoir.

Or le simple fait qu’une telle loi existe en France témoigne à lui seul d’une société qui stigmatise les personnes en situation de handicap d’une manière tellement naturelle que personne ne semble s’en émouvoir. Nombre d’associations et d’observateurs ont applaudi des deux mains lors de la promulgation de la loi, sans s’interroger à aucun moment sur le bien – fondé d’un tel texte. Notons ici que le législateur aurait pu, dans sa grande sagesse, inclure toutes les dispositions énoncées dans cette loi dans un projet beaucoup plus ambitieux, visant toutes les formes de discriminations…

Dans le texte. Cette première réserve étant faite, qu’en est-il au juste du contenu même de la loi ? La majorité des articles de cette loi apporte de réelles améliorations par rapport à la loi d’orientation de 1975 qu’il était grand temps de remettre au goût du jour. Mais dire cela permet de mettre en avant le fait que, même trente ans après, la loi n’a pas vraiment changé d’esprit. La logique qui y prédomine est toujours celle de la compensation pour les personnes handicapées doublée de celle de la contrainte pour les autres. Compensation, parce que le taux de chômage parmi les personnes en situation de handicap est faramineux et que, par conséquent, leur revenu moyen est très faible. Contrainte, parce que la société française dans son ensemble ne s’est jamais réellement sentie concernée par le problème du handicap.

Le texte s’appuie donc sur une réalité, mais donne-t-il les moyens d’attaquer le mal à la source ? Permet-il, par exemple, à toute personne en situation de handicap qui le souhaiterait de poursuivre des études dans de bonnes conditions, afin qu’elle puisse s’intégrer dans le monde du travail ? On peut raisonnablement en douter, quand on sait que le nombre d’auxiliaires à la vie universitaire ne dépassera probablement pas la centaine pour l’ensemble du territoire français et que ces emplois ne seront mis en place qu’à partir de janvier 2006, la rentrée universitaire ayant lieu en octobre de l’année qui précède…

 

Soyons sociaux
Réagir c'est agir