Faut-il considérer que les jeunes se désintéressent de la politique ? De fait, ils s’abstiennent plus aux élections que les autres catégories de la population et s’engagent moins que leurs aînés dans des syndicats ou des partis politiques. Ils témoignent cependant d’un attachement aux valeurs démocratiques, se sentent concernés par les problématiques économiques et sociales et ont un taux d’engagement dans les associations équivalent à celui du reste de la population.
Plutôt que d’affirmer que les jeunes ne sont plus concernés par la chose publique, il importe donc de se pencher sur les conditions de leur politisation en tenant compte du fait que celle-ci se fait nécessairement de façon différente que pour leurs aînés.


Taux de participation en baisse, défiance en hausse

La crise de la représentation politique est une constante de nos sociétés depuis plusieurs années, et sur ce point, les jeunes ne font pas exception. Une récente enquête(1) sur les 15-35 ans indique ainsi que ces derniers sont 84 % à faire peu ou pas confiance du tout aux hommes politiques pour que la société évolue dans le sens qu’ils souhaitent. Autre indicateur critique, le taux d’abstention : suivant une tendance générale à la hausse depuis plusieurs années, il est chez les jeunes plus élevé que la moyenne nationale. Comme l’indique Anne Muxel, si les « 18-24 ans, en France, représentent 13 % du corps électoral, soit un poids potentiel important […] on méconnaît trop souvent le fait qu’une majorité de jeunes ne votent pas »(2). Si l’on prend appui par exemple sur le premier tour de la présidentielle en 2002, 34 % d’entre-eux se sont abstenus contre 28 % pour le reste du corps électoral. À cela s’ajoute le fait que « si environ 4 % des Français ne sont pas inscrits sur les listes  cette proportion est nettement supérieure chez les jeunes »(3).

On peut donc ainsi parler, concernant la jeunesse, d’un « rapport tendu au monde politique », suivant en cela l’expression de Valérie Becquet(4). Perçu comme dominé par les intérêts personnels et peu compréhensible, le monde politique, dont les jeunes ont en général une connaissance importante du fait de la hausse des niveaux de formation, fait l’objet de leur part d’une « critique relativement forte et [d’]une distanciation croissante »(5).

Doit-on pour autant en conclure que la jeunesse est en voie de dépolitisation et ne porte pas d’intérêt à la chose publique ? Si l’on se contentait de s’en tenir à ces seuls indicateurs, le constat serait sans appel. Ce serait néanmoins jeter par trop rapidement le voile sur une partie de la réalité qui conduit à considérer les choses tout autrement. S’il y a un fort sentiment de défiance de la part des jeunes envers les représentants politiques, il ne faut pas en déduire mécaniquement que leur moindre considération pour la politique est synonyme de désintérêt pour le politique. Anne Muxel note ainsi qu’alors que l’on pourrait craindre que « la baisse de confiance envers le personnel politique et les gouvernants devrait entraîner une baisse de légitimité des institutions politiques elles-mêmes », en réalité, « il n’en est rien » : « 59 % des 18-24 ans se montrent satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans le pays » et il sont 77 % à considérer le vote comme extrêmement ou très important(6).

La situation politique des jeunes pourrait donc se résumer de la façon suivante : fort attachement à la démocratie, à son mode de fonctionnement et ses valeurs, mais réelle défiance à l’égard de ses représentants. D’où ce paradoxe d’une population dont les trois quarts est attaché au vote mais dont une minorité en fait usage. Il importe pour mieux comprendre cela de s’attacher à décrire plus avant l’expérience politique des jeunes.


Les voies de la politisation pour les jeunes

Plutôt que d’une dépolitisation des jeunes, il est plus exact de parler d’évolution de leur comportement en la matière par rapport à celui des générations qui les ont précédées. De fait, l’environnement politique contemporain n’équivaut plus à celui du demi ni du quart de siècle précédent. La chute du mur de Berlin, l’effondrement du bloc soviétique et le brouillage des repères idéologiques qui s’en est suivi ont considérablement changé la donne. La conséquence en est que « les jeunes font leur premier pas en politique et leurs premiers choix sans références forcément mobilisables »(7), entraînant nécessairement l’adoption d’ « attitudes [et de] comportements différents »(8).

Comme l’explique Valérie Becquet, il existe un « moratoire électoral qui se traduit par un exercice du droit de vote plus tardif et déconnecté de la majorité politique »(9). Outre la moindre lisibilité  des repères politiques, déjà évoquée, plusieurs facteurs expliquent l’existence de ce « moratoire électoral » : la situation de précarité et la difficulté à s’identifier aux courants politiques traditionnels.

Si la famille continue de constituer un levier de politisation important, fournissant les premiers repères et les premières grilles de lecture, la jeunesse n’en est pas moins un temps d’expérimentations et de constitution de soi où l’on construit ses propres repères, en réponse à son environnement social et aux questions et préoccupations qu’ils soulèvent. « Il faut, souligne Anne Muxel, s’efforcer d’interpréter le nouveau répertoire politique avec lequel ils [les jeunes] se situent aujourd’hui. »(10) Au cours de la décennie précédente, dans le registre de la contestation, au moins deux événements ont marqué une mobilisation importante de la jeunesse sur des sujets politiques : les manifestations contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles en 2002 ; les manifestations contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006.
La lutte contre le CPE a été le vecteur d’une mobilisation importante qui a marqué l’irruption de la jeunesse sur la scène publique. Celle-ci n’y a pas seulement défendu ses intérêts, mais y a également témoigné de son inquiétude face à la montée de la précarisation dans la société et de son refus de la voir s’ériger en norme.
Quatre ans plus tôt, la jeunesse a été très largement partie prenante des manifestations contre la présence de Le Pen au second tour des présidentielles. Près d’un quart des 18-25 ans se sont mobilisés à cette occasion (24 % contre 14 % pour le reste de la population) et c’est dans cette tranche d’âge que le recul de l’abstention par rapport au premier tour a été le plus net (-12 points contre -7 points pour le reste de la population)(11). Les jeunes se mobilisent donc, y compris dans les urnes, pourvu qu’ils parviennent à se saisir des enjeux et qu’ils se sentent concernés par ceux-ci. Cet épisode politique a marqué l’attachement de la jeunesse aux valeurs d’égalité, de respect et de tolérance constitutives de notre démocratie.

Ainsi que l’explique Valérie Becquet, « la participation protestataire constitue chez les jeunes une expérience politique à part entière qui contribue à leur socialisation politique »(12). De fait le recours à la protestation est une tendance importante chez les jeunes, en hausse depuis les vingt dernières années et qui précède parfois l’usage du vote. Elle peut prendre la forme de manifestations – souvent suscitées en réaction à des dispositifs de réforme de l’enseignement ou à certains dispositifs d’insertion professionnelle – mais également passer par la signature de pétitions, le boycott de produits ou l’occupation illégale de lieux (universités, logements vides, etc.). Dans tous les cas de figures, si ces actions peuvent esquisser le portrait d’une jeunesse davantage portée vers des réflexes défensifs, elles révèlent des grandes catégories de valeurs auxquelles les jeunes restent attachés.


Les valeurs politiques des jeunes

Participation en baisse d’un côté, contestation en hausse de l’autre. Faut-il en conclure que la jeunesse s’en tient à une position défensive sans avoir de regard construit, éclairé et stable sur la politique ? Après celui de la dépolitisation, le cliché d’une jeunesse contestataire mais sans réelles convictions est lui aussi très fréquent. Certes, ainsi que le résume la journaliste Flore Thomasset, les jeunes ne s’engagent plus sur des durées longues, en s’affiliant à un parti ou à un syndicat, avec tout le contenu doctrinal que ces organisations drainent derrière elles, mais préfèrent des engagements ponctuels et ciblés sur des points précis et concrets, « plus souvent proches de l’opération coup de poing que de la théorie politique »(13). Cependant, ces engagements se constituent autour de valeurs constantes, qu’éclaire plus particulièrement l’enquête précédemment citée sur les 15-35 ans.

Cette enquête souligne une grande homogénéité dans les prises de position des jeunes quant à leurs considérations sur la politique et la citoyenneté. S’il en ressort un certain pessimisme, dominant au sein de cette génération, s’exprimant par « la perception d’une société à l’avenir bloquée »(14), la conséquence n’en est pas un repli sur soi ou sur les valeurs traditionnelles. Il s’en dégage à la place une nouvelle formulation du pacte républicain et une approche renouvelée de la citoyenneté. Premier glissement, celui du triptyque « liberté, égalité, fraternité » vers un nouveau triptyque, « égalité, respect, solidarité ». Dans la priorisation des valeurs des 15-35 ans, par rapport à la devise républicaine, seule l’égalité reste mise en avant, tandis que la liberté et la fraternité sont remplacées par le respect et la solidarité. Alors que pour eux la liberté et la fraternité s’apparentent davantage à des concepts abstraits qu’à des valeurs palpables, les 15-35 ans accordent une grande importance à l’égalité et à l’idée selon laquelle « chacun doit avoir les mêmes chances de réussite au départ »(15), mais plus encore au respect, c’est-à-dire au droit de chacun en tant qu’individu à la différence, et à la solidarité, « évoquée autour des notions d’entraide, de secours et d’altruisme »(16).

Autre glissement, celui de la conception du fonctionnement politique. Si s’affirme, au niveau de la jeunesse comme dans le reste de la société, une défiance envers la représentation politique traditionnelle (cf. ci-dessus), la notion de citoyenneté n’en est pas devenue caduque pour autant. Au contraire, il existe chez les jeunes une authentique revendication à une citoyenneté active et à une plus grande reconnaissance de celle-ci par le pouvoir politique. Lorsque l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ce n’est pas tant le rejet du pouvoir politique qui prévaut chez les jeunes que le souhait de le voir organisé d’une autre façon, en y associant plus directement le citoyen : « […] le politique seul ne peut plus, selon la jeunesse, être garant d’une bonne organisation de la société et de son avenir. De ce fait, il semble nécessaire de mettre en œuvre une nouvelle organisation du fonctionnement politique […]. Autrement dit, le citoyen doit désormais être co-producteur d’une société nouvelle […] »(17). Dans cette logique, le politique continue de garder un rôle important, mais dans le cadre d’un « nouveau contrat social », en prenant un rôle de « garant de la coproduction » et de celui qui « doit au final “trancher” »(18).

L’association : voie d’accès à la politique

Dans ce renouvellement du rapport au politique, l’association joue un rôle important. 85 % des 15-35 ans font confiance aux associations, qui semblent ainsi devenir « récipiendaires d’un certain pouvoir attribué à l’origine au politique »(19), en ceci qu’elles sont perçues comme d’authentiques acteurs du changement, à même de mener des actions de transformation sociale. Cette confiance se traduit de manière concrète par un taux d’adhésion élevé et par une progression significative du bénévolat et de la prise de responsabilité dans les associations chez les jeunes(20). Dans les faits, cet engagement se fait sous des formes très variées, correspondant à la diversité des intérêts et des préoccupations de la jeunesse : si la majorité des adhésions se fait dans des associations sportives et culturelles, les jeunes s’investissent également dans le domaine de l’accompagnement à la scolarité, de la défense de l’environnement ou encore de la lutte contre les discriminations. Un fort intérêt pour la mouvance altermondialiste est également à noter, puisque « les moins de 35 ans représentaient la moitié du public du Forum social européen qui s’est déroulé en France en 2003 »(21).

Le rôle des associations est d’autant plus important qu’éveillant leur confiance elles offrent aux jeunes une véritable éducation à la citoyenneté. En permettant la prise de responsabilité, en encourageant un travail collectif, en sensibilisant à des problématiques sociétales elles permettent d’agir tout en s’éveillant au sens de l’intérêt général et en se forgeant une opinion éclairée. Les associations sont donc un formidable vecteur de la politisation des jeunes.

Alors, dépolitisée la jeunesse ? À cette question, la réponse est sans équivoque : absolument pas ! Les jeunes affichent dans leur majorité un très net soutien à la démocratie et à ses valeurs, tout en souhaitant une rénovation du fonctionnement institutionnel de la politique. S’ils ont tendance à moins voter et à moins participer aux instances traditionnelles, ce n’est pas par désintérêt, mais en partie par défiance et surtout pour la raison que, dans un contexte où les repères idéologiques sont moins nets, ils s’efforcent, par des expériences diverses, de construire leurs choix.

 


Crédit photo (par ordre d’apparition) :
franck.leblanc / flickr.com
calystee / flickr.com
Alizée Vauquelin / fickr.com
Eole 99 / Wikimedia

 

* Lire le dossier : « Les jeunes et la politique : un rapport à réinventer »

 

Notes

1. 15-35 ans : les individualistes solidaires, SCP Communication, Fondation de France, février 2007. Étude qualitative (38 personnes interrogées) et quantitatives (508 personnes) réalisées auprès de personnes âgées de 15 à 35 ans en janvier 2007.
2. Anne Muxel, « Les contours de l’expérience des jeunes. À partir d’enquêtes récentes sur les 18-25 ans, Informations sociales, 2006/8, n° 136, p. 77
3. Ibid.
4. Valérie Becquet, « L’engagement des jeunes dans l’espace public » in Bernard Roudet (dir.), Regard sur les jeunes en France, INJEP-PUL, Québec, 2009, p. 104
5. Ibid., p. 105
6. Anne Muxel, art. cit, pp. 75-76
7. Ibid., p. 74
8. Anne Muxel, « Les jeunes et la politique : entre héritage et renouvellement », EMPAN, 2003/2, 50, Erès, p. 63
9. Valérie Becquet, art. cit., p. 107
10. « Les jeunes et la politique : entre héritage et renouvellement », art. cit., p. 63
11. Chiffres cités par Anne Muxel dans « La participation politique des jeunes : soubresauts, fractures et ajustements » in Revue française de science politique, vol. 52, n° 5-6, 2002, p. 521
12. Valérie Becquet, art.cit., p. 110
13. Flore Thomasset, « Les 15-30 ans : une génération sans carte », Slate.fr
14. 15-35 ans : les individualistes solidaires, op. cit., p. 9
15. Ibid., p. 12
16. Ibid., p. 13 ; à la question « Souhaitez-vous que la société française aille plutôt vers plus ? », 48 % des 15-35 ans répondent « de respect », 42 % « de solidarité » et 41 % « d’égalité », tandis qu’ils ne sont que 16 % à répondre « de liberté » et 11 % « de fraternité ».
17. Ibid., p. 25
18. Ibid., p. 28
19. Ibid., p. 22
20. « […]le taux de bénévolat des jeunes a augmenté entre 1990 et 1999, passant de 16 à 22 %[…]. Il en est de même de l’exercice de responsabilité dans les associations qui, entre 1989 et 1997, est passé de 21 à 28 % chez les 15-24 ans […] », Valérie Becquet, art. cit., p. 112
21. Ibid., p. 113

Valérie Becquet, « L’engagement des jeunes dans l’espace public » in Bernard Roudet (dir.), Regard sur les jeunes en France, INJEP-PUL, Québec, 2009, p. 104

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