L’idée que les jeunes seraient éloignés de la politique et ne feraient preuve que de peu d’intérêt à son égard est assez largement répandue. Pourtant, si l’on peut constater chez eux une crise du crédit accordé à nos instances représentatives et à la classe politique, les jeunes ne se distinguent pas en cela du reste de la population. L’abstention record aux dernières élections régionales, confirmant une tendance générale entamée il y a plusieurs années, est là pour le rappeler.

En réalité, les jeunes ne se désintéressent pas de la politique, ils s’y intéressent autrement. La jeunesse d’aujourd’hui ne vit plus les mêmes expériences que les générations précédentes : la société, les repères idéologiques et les grandes problématiques ont changé. Par conséquent le rapport à la politique n’est plus le même, il s’exprime autour d’attentes nouvelles, dans la recherche de nouvelles formes et par des modes d’action renouvelés, qui continuent de témoigner cependant d’un attachement profond aux valeurs républicaines et démocratiques.

Ce dossier propose de présenter le rapport des jeunes à la poltique, en indiquant la manière dont ils se politisent, en évoquant leurs attentes et en revenant sur les valeurs auxquelles ils sont attachés.

Tout voir

Faut-il considérer que les jeunes se désintéressent de la politique ? De fait, ils s’abstiennent plus aux élections que les autres catégories de la population et s’engagent moins que leurs aînés dans des syndicats ou des partis politiques. Ils témoignent cependant d’un attachement aux valeurs démocratiques, se sentent concernés par les problématiques économiques et sociales et ont un taux d’engagement dans les associations équivalent à celui du reste de la population.
Plutôt que d’affirmer que les jeunes ne sont plus concernés par la chose publique, il importe donc de se pencher sur les conditions de leur politisation en tenant compte du fait que celle-ci se fait nécessairement de façon différente que pour leurs aînés.


Taux de participation en baisse, défiance en hausse

La crise de la représentation politique est une constante de nos sociétés depuis plusieurs années, et sur ce point, les jeunes ne font pas exception. Une récente enquête(1) sur les 15-35 ans indique ainsi que ces derniers sont 84 % à faire peu ou pas confiance du tout aux hommes politiques pour que la société évolue dans le sens qu’ils souhaitent. Autre indicateur critique, le taux d’abstention : suivant une tendance générale à la hausse depuis plusieurs années, il est chez les jeunes plus élevé que la moyenne nationale. Comme l’indique Anne Muxel, si les « 18-24 ans, en France, représentent 13 % du corps électoral, soit un poids potentiel important […] on méconnaît trop souvent le fait qu’une majorité de jeunes ne votent pas »(2). Si l’on prend appui par exemple sur le premier tour de la présidentielle en 2002, 34 % d’entre-eux se sont abstenus contre 28 % pour le reste du corps électoral. À cela s’ajoute le fait que « si environ 4 % des Français ne sont pas inscrits sur les listes  cette proportion est nettement supérieure chez les jeunes »(3).

On peut donc ainsi parler, concernant la jeunesse, d’un « rapport tendu au monde politique », suivant en cela l’expression de Valérie Becquet(4). Perçu comme dominé par les intérêts personnels et peu compréhensible, le monde politique, dont les jeunes ont en général une connaissance importante du fait de la hausse des niveaux de formation, fait l’objet de leur part d’une « critique relativement forte et [d’]une distanciation croissante »(5).

Doit-on pour autant en conclure que la jeunesse est en voie de dépolitisation et ne porte pas d’intérêt à la chose publique ? Si l’on se contentait de s’en tenir à ces seuls indicateurs, le constat serait sans appel. Ce serait néanmoins jeter par trop rapidement le voile sur une partie de la réalité qui conduit à considérer les choses tout autrement. S’il y a un fort sentiment de défiance de la part des jeunes envers les représentants politiques, il ne faut pas en déduire mécaniquement que leur moindre considération pour la politique est synonyme de désintérêt pour le politique. Anne Muxel note ainsi qu’alors que l’on pourrait craindre que « la baisse de confiance envers le personnel politique et les gouvernants devrait entraîner une baisse de légitimité des institutions politiques elles-mêmes », en réalité, « il n’en est rien » : « 59 % des 18-24 ans se montrent satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans le pays » et il sont 77 % à considérer le vote comme extrêmement ou très important(6).

La situation politique des jeunes pourrait donc se résumer de la façon suivante : fort attachement à la démocratie, à son mode de fonctionnement et ses valeurs, mais réelle défiance à l’égard de ses représentants. D’où ce paradoxe d’une population dont les trois quarts est attaché au vote mais dont une minorité en fait usage. Il importe pour mieux comprendre cela de s’attacher à décrire plus avant l’expérience politique des jeunes.


Les voies de la politisation pour les jeunes

Plutôt que d’une dépolitisation des jeunes, il est plus exact de parler d’évolution de leur comportement en la matière par rapport à celui des générations qui les ont précédées. De fait, l’environnement politique contemporain n’équivaut plus à celui du demi ni du quart de siècle précédent. La chute du mur de Berlin, l’effondrement du bloc soviétique et le brouillage des repères idéologiques qui s’en est suivi ont considérablement changé la donne. La conséquence en est que « les jeunes font leur premier pas en politique et leurs premiers choix sans références forcément mobilisables »(7), entraînant nécessairement l’adoption d’ « attitudes [et de] comportements différents »(8).

Comme l’explique Valérie Becquet, il existe un « moratoire électoral qui se traduit par un exercice du droit de vote plus tardif et déconnecté de la majorité politique »(9). Outre la moindre lisibilité  des repères politiques, déjà évoquée, plusieurs facteurs expliquent l’existence de ce « moratoire électoral » : la situation de précarité et la difficulté à s’identifier aux courants politiques traditionnels.

Si la famille continue de constituer un levier de politisation important, fournissant les premiers repères et les premières grilles de lecture, la jeunesse n’en est pas moins un temps d’expérimentations et de constitution de soi où l’on construit ses propres repères, en réponse à son environnement social et aux questions et préoccupations qu’ils soulèvent. « Il faut, souligne Anne Muxel, s’efforcer d’interpréter le nouveau répertoire politique avec lequel ils [les jeunes] se situent aujourd’hui. »(10) Au cours de la décennie précédente, dans le registre de la contestation, au moins deux événements ont marqué une mobilisation importante de la jeunesse sur des sujets politiques : les manifestations contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles en 2002 ; les manifestations contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006.
La lutte contre le CPE a été le vecteur d’une mobilisation importante qui a marqué l’irruption de la jeunesse sur la scène publique. Celle-ci n’y a pas seulement défendu ses intérêts, mais y a également témoigné de son inquiétude face à la montée de la précarisation dans la société et de son refus de la voir s’ériger en norme.
Quatre ans plus tôt, la jeunesse a été très largement partie prenante des manifestations contre la présence de Le Pen au second tour des présidentielles. Près d’un quart des 18-25 ans se sont mobilisés à cette occasion (24 % contre 14 % pour le reste de la population) et c’est dans cette tranche d’âge que le recul de l’abstention par rapport au premier tour a été le plus net (-12 points contre -7 points pour le reste de la population)(11). Les jeunes se mobilisent donc, y compris dans les urnes, pourvu qu’ils parviennent à se saisir des enjeux et qu’ils se sentent concernés par ceux-ci. Cet épisode politique a marqué l’attachement de la jeunesse aux valeurs d’égalité, de respect et de tolérance constitutives de notre démocratie.

Ainsi que l’explique Valérie Becquet, « la participation protestataire constitue chez les jeunes une expérience politique à part entière qui contribue à leur socialisation politique »(12). De fait le recours à la protestation est une tendance importante chez les jeunes, en hausse depuis les vingt dernières années et qui précède parfois l’usage du vote. Elle peut prendre la forme de manifestations – souvent suscitées en réaction à des dispositifs de réforme de l’enseignement ou à certains dispositifs d’insertion professionnelle – mais également passer par la signature de pétitions, le boycott de produits ou l’occupation illégale de lieux (universités, logements vides, etc.). Dans tous les cas de figures, si ces actions peuvent esquisser le portrait d’une jeunesse davantage portée vers des réflexes défensifs, elles révèlent des grandes catégories de valeurs auxquelles les jeunes restent attachés.


Les valeurs politiques des jeunes

Participation en baisse d’un côté, contestation en hausse de l’autre. Faut-il en conclure que la jeunesse s’en tient à une position défensive sans avoir de regard construit, éclairé et stable sur la politique ? Après celui de la dépolitisation, le cliché d’une jeunesse contestataire mais sans réelles convictions est lui aussi très fréquent. Certes, ainsi que le résume la journaliste Flore Thomasset, les jeunes ne s’engagent plus sur des durées longues, en s’affiliant à un parti ou à un syndicat, avec tout le contenu doctrinal que ces organisations drainent derrière elles, mais préfèrent des engagements ponctuels et ciblés sur des points précis et concrets, « plus souvent proches de l’opération coup de poing que de la théorie politique »(13). Cependant, ces engagements se constituent autour de valeurs constantes, qu’éclaire plus particulièrement l’enquête précédemment citée sur les 15-35 ans.

Cette enquête souligne une grande homogénéité dans les prises de position des jeunes quant à leurs considérations sur la politique et la citoyenneté. S’il en ressort un certain pessimisme, dominant au sein de cette génération, s’exprimant par « la perception d’une société à l’avenir bloquée »(14), la conséquence n’en est pas un repli sur soi ou sur les valeurs traditionnelles. Il s’en dégage à la place une nouvelle formulation du pacte républicain et une approche renouvelée de la citoyenneté. Premier glissement, celui du triptyque « liberté, égalité, fraternité » vers un nouveau triptyque, « égalité, respect, solidarité ». Dans la priorisation des valeurs des 15-35 ans, par rapport à la devise républicaine, seule l’égalité reste mise en avant, tandis que la liberté et la fraternité sont remplacées par le respect et la solidarité. Alors que pour eux la liberté et la fraternité s’apparentent davantage à des concepts abstraits qu’à des valeurs palpables, les 15-35 ans accordent une grande importance à l’égalité et à l’idée selon laquelle « chacun doit avoir les mêmes chances de réussite au départ »(15), mais plus encore au respect, c’est-à-dire au droit de chacun en tant qu’individu à la différence, et à la solidarité, « évoquée autour des notions d’entraide, de secours et d’altruisme »(16).

Autre glissement, celui de la conception du fonctionnement politique. Si s’affirme, au niveau de la jeunesse comme dans le reste de la société, une défiance envers la représentation politique traditionnelle (cf. ci-dessus), la notion de citoyenneté n’en est pas devenue caduque pour autant. Au contraire, il existe chez les jeunes une authentique revendication à une citoyenneté active et à une plus grande reconnaissance de celle-ci par le pouvoir politique. Lorsque l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ce n’est pas tant le rejet du pouvoir politique qui prévaut chez les jeunes que le souhait de le voir organisé d’une autre façon, en y associant plus directement le citoyen : « […] le politique seul ne peut plus, selon la jeunesse, être garant d’une bonne organisation de la société et de son avenir. De ce fait, il semble nécessaire de mettre en œuvre une nouvelle organisation du fonctionnement politique […]. Autrement dit, le citoyen doit désormais être co-producteur d’une société nouvelle […] »(17). Dans cette logique, le politique continue de garder un rôle important, mais dans le cadre d’un « nouveau contrat social », en prenant un rôle de « garant de la coproduction » et de celui qui « doit au final “trancher” »(18).

L’association : voie d’accès à la politique

Dans ce renouvellement du rapport au politique, l’association joue un rôle important. 85 % des 15-35 ans font confiance aux associations, qui semblent ainsi devenir « récipiendaires d’un certain pouvoir attribué à l’origine au politique »(19), en ceci qu’elles sont perçues comme d’authentiques acteurs du changement, à même de mener des actions de transformation sociale. Cette confiance se traduit de manière concrète par un taux d’adhésion élevé et par une progression significative du bénévolat et de la prise de responsabilité dans les associations chez les jeunes(20). Dans les faits, cet engagement se fait sous des formes très variées, correspondant à la diversité des intérêts et des préoccupations de la jeunesse : si la majorité des adhésions se fait dans des associations sportives et culturelles, les jeunes s’investissent également dans le domaine de l’accompagnement à la scolarité, de la défense de l’environnement ou encore de la lutte contre les discriminations. Un fort intérêt pour la mouvance altermondialiste est également à noter, puisque « les moins de 35 ans représentaient la moitié du public du Forum social européen qui s’est déroulé en France en 2003 »(21).

Le rôle des associations est d’autant plus important qu’éveillant leur confiance elles offrent aux jeunes une véritable éducation à la citoyenneté. En permettant la prise de responsabilité, en encourageant un travail collectif, en sensibilisant à des problématiques sociétales elles permettent d’agir tout en s’éveillant au sens de l’intérêt général et en se forgeant une opinion éclairée. Les associations sont donc un formidable vecteur de la politisation des jeunes.

Alors, dépolitisée la jeunesse ? À cette question, la réponse est sans équivoque : absolument pas ! Les jeunes affichent dans leur majorité un très net soutien à la démocratie et à ses valeurs, tout en souhaitant une rénovation du fonctionnement institutionnel de la politique. S’ils ont tendance à moins voter et à moins participer aux instances traditionnelles, ce n’est pas par désintérêt, mais en partie par défiance et surtout pour la raison que, dans un contexte où les repères idéologiques sont moins nets, ils s’efforcent, par des expériences diverses, de construire leurs choix.

 


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* Lire le dossier : « Les jeunes et la politique : un rapport à réinventer »

 

Notes

1. 15-35 ans : les individualistes solidaires, SCP Communication, Fondation de France, février 2007. Étude qualitative (38 personnes interrogées) et quantitatives (508 personnes) réalisées auprès de personnes âgées de 15 à 35 ans en janvier 2007.
2. Anne Muxel, « Les contours de l’expérience des jeunes. À partir d’enquêtes récentes sur les 18-25 ans, Informations sociales, 2006/8, n° 136, p. 77
3. Ibid.
4. Valérie Becquet, « L’engagement des jeunes dans l’espace public » in Bernard Roudet (dir.), Regard sur les jeunes en France, INJEP-PUL, Québec, 2009, p. 104
5. Ibid., p. 105
6. Anne Muxel, art. cit, pp. 75-76
7. Ibid., p. 74
8. Anne Muxel, « Les jeunes et la politique : entre héritage et renouvellement », EMPAN, 2003/2, 50, Erès, p. 63
9. Valérie Becquet, art. cit., p. 107
10. « Les jeunes et la politique : entre héritage et renouvellement », art. cit., p. 63
11. Chiffres cités par Anne Muxel dans « La participation politique des jeunes : soubresauts, fractures et ajustements » in Revue française de science politique, vol. 52, n° 5-6, 2002, p. 521
12. Valérie Becquet, art.cit., p. 110
13. Flore Thomasset, « Les 15-30 ans : une génération sans carte », Slate.fr
14. 15-35 ans : les individualistes solidaires, op. cit., p. 9
15. Ibid., p. 12
16. Ibid., p. 13 ; à la question « Souhaitez-vous que la société française aille plutôt vers plus ? », 48 % des 15-35 ans répondent « de respect », 42 % « de solidarité » et 41 % « d’égalité », tandis qu’ils ne sont que 16 % à répondre « de liberté » et 11 % « de fraternité ».
17. Ibid., p. 25
18. Ibid., p. 28
19. Ibid., p. 22
20. « […]le taux de bénévolat des jeunes a augmenté entre 1990 et 1999, passant de 16 à 22 %[…]. Il en est de même de l’exercice de responsabilité dans les associations qui, entre 1989 et 1997, est passé de 21 à 28 % chez les 15-24 ans […] », Valérie Becquet, art. cit., p. 112
21. Ibid., p. 113

Valérie Becquet, « L’engagement des jeunes dans l’espace public » in Bernard Roudet (dir.), Regard sur les jeunes en France, INJEP-PUL, Québec, 2009, p. 104

Anne Muxel est directrice de recherches au CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur le rapport des jeunes à la politique, dont le dernier, Avoir 20 ans en politique, vient de paraître aux éditions du Seuil.

Vous vous intéressez de longue date au rapport des jeunes à la politique et vos travaux de recherches  s’appuient sur de nombreuses enquêtes. Pourriez-vous présenter plus en détails votre démarche scientifique et préciser la méthode que vous employez ?

Travaillant depuis de nombreuses années sur cette question, j’ai mobilisé des méthodes différentes. J’ai par exemple suivi pendant une douzaine d’années une même cohorte de jeunes, au fil des différents événements qui jalonnent leur parcours d’entrée en politique. J’ai réalisé des entretiens approfondis et j’ai aussi utilisé nombre d’enquêtes électorales grâce auxquelles j’avais à ma disposition des données sur les attitudes des jeunes à l’égard de la politique, leurs comportements politiques et aussi, bien sûr, leur vote. Au bout de vingt-cinq ans, j’ai mobilisé beaucoup d’approches, de méthodes et de matériaux pour arriver à cerner ce qui caractérise le rapport à la politique des jeunes générations.

La jeunesse est ce temps particulier où l’on négocie à la fois avec tout ce dont on peut hériter, les apprentissages qui ont été transmis, dans la famille mais aussi à l’école, et avec l’expérimentation de ses premiers choix, électoraux mais aussi d’engagement et de participation à des mobilisations collectives, à des manifestations. La politisation par la protestation et la manifestation est quelque chose d’assez répandue, en tous cas en France. La moitié des jeunes a été confrontée à une manifestation lycéenne par exemple.

La manifestation joue donc un rôle important dans l’éveil à la politique ?

Oui, malgré tout. L’on a pu dire que ce n’était pas directement politique, que les jeunes y participent pour des raisons plus ludiques. Il n’en reste pas moins que la finalité de ces manifestations est bien d’interpeller le monde politique. C’est donc une première mise en contact avec la nécessité de prendre parti, de faire des choix ou même de décrypter et d’analyser des politiques publiques. En cela, la manifestation est bien un élément structurant de la socialisation politique des jeunes.

L’idée que les jeunes d’aujourd’hui, par rapport aux générations précédentes, ne s’intéressent plus à la politique est un cliché qui a la vie dure. Pourquoi ce cliché est-il aussi tenace ?

Ce cliché est tenace parce qu’on évalue la politisation et la participation politique des jeunes à l’aune de comportements antérieurs supposés caractériser les générations les ayant précédés. Au demeurant, ces comportements sont bien souvent mythifiés, renvoyant à un âge d’or de l’engagement politique dans les années 1960. Or même au cœur de la mobilisation étudiante de Mai 68 tous les étudiants n’étaient pas dans la rue.

Si l’on évalue la politisation des jeunes d’aujourd’hui à l’aune de ce supposé âge d’or de l’engagement cela aboutit nécessairement au constat faussé d’une dépolitisation, d’une apathie, et d’un retrait de la vie civique. Mais si l’on regarde précisément sur la longue durée le niveau d’intérêt, la participation électorale, la participation à des manifestations, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de retrait de la scène publique, loin de là, et qu’il y a même peut-être plus d’activité aujourd’hui, notamment au travers de cette diffusion de la protestation, qu’il n’y en avait auparavant.

Le seul point sur lequel on peut noter un retrait significatif, c’est celui de l’engagement au sein des organisations traditionnelles. Là on observe une franche distanciation qui concerne d’ailleurs aussi l’ensemble de la population. Bien des comportements et des attitudes politiques que l’on croit spécifiques aux jeunes générations se retrouvent dans les autres groupes d’âges. Si l’on prend la question de l’engagement partisan ou syndical, il est en retrait partout. Si l’on prend la question de l’abstention, certes les jeunes sont plus abstentionnistes que leurs aînés, mais le mouvement général de la hausse de l’abstention ces vingt dernières années touche toutes les catégories de la population. Les jeunes ne font qu’accentuer ces tendances.

Quelles sont les voies de la politisation des jeunes ?

Ce qui me semble caractériser aujourd’hui la politisation des jeunes est moins le retrait politique et civique qu’une recomposition de leur participation politique. Simplement, il faut être attentif à ces formes de recomposition. Pour s’engager les jeunes ont besoin d’enjeux forts et saillants, que ce soit pour adhérer à un parti, à une association ou tout simplement pour voter. La prégnance des enjeux et la perception de leur importance sont essentielles pour la mobilisation des jeunes, plus que pour leurs aînés.

Le fait que la jeunesse se mobilise plus facilement sur des enjeux précis n’est-il pas le signe d’un brouillage des repères idéologiques ? Quand on est jeune aujourd’hui n’est-il pas plus difficile de s’engager sur des visions de long terme ?

La mobilisation est plus forte quand les enjeux sont clairs, mais aussi quand la finalité et l’idée d’un résultat concret peuvent être envisagées. C’est un ressort de l’engagement aujourd’hui, beaucoup plus essentiel qu’il ne l’était dans le passé où le rapport à l’engagement était plus idéologique, mais aussi plus déconnecté d’une efficacité immédiate. Aujourd’hui, il y a un rapport plus pragmatique à l’engagement qui fait que l’on se mobilise, mais sur une cause bien cernée et en vue d’une efficacité et de résultats immédiats et concrets.

Ce pragmatisme ne veut pas dire pour autant que les jeunes n’ont plus d’idéaux ni de valeurs. Il ne les empêche pas d’être portés par des valeurs, notamment par des valeurs universalistes privilégiant la tolérance, les droits de l’homme, le respect de l’autre, la justice sociale, ou encore l’égalité. On peut dire que ce double registre, réaliste et idéaliste, caractérise la politisation des jeunes. Il définit des attentes fortes vis-à-vis de la politique.

Vous soulignez que la jeunesse est un temps d’expérimentation, où l’on reçoit un héritage que l’on essaie de recomposer.

Il n’y a plus de modèles. Les idéologies ne font plus l’objet des mêmes loyautés que par le passé. Du coup, les logiques d’identification sont moins opératoires que les logiques de l’expérimentation pour se positionner dans le monde politique et y faire des choix. La période actuelle se caractérise par une plus grande individuation et une plus grande autonomie des pratiques politiques supposant un  libre-arbitre et une expérimentation.

Comment se construisent, dans leur parcours, les choix politiques des jeunes ?

Il y a d’abord tout ce qui vient de l’héritage familial. La famille continue d’être le creuset de l’identité politique des individus, même si, par la suite, ceux-ci négocient avec cet héritage, y compris pour le rejeter. Il y a aussi tout ce qui vient de la culture scolaire. Cela compte beaucoup moins que la famille mais l’école véhicule des représentations et des savoirs qui participent à la formation d’une culture politique référentielle et commune. Vient ensuite la rencontre que l’on fait avec les événements qui marquent une époque, puisque chaque génération nouvelle est confrontée à une conjoncture politique, historique et à l’état d’une société par rapport auxquels se situer. Enfin, le rôle des rencontres que l’on fait, ses amis, ses proches, ses relations amoureuses, ses relations de travail, les différents milieux dans lesquels on va évoluer, qui sont autant de milieux de socialisation, vont aussi avoir une incidence sur les trajectoires politiques. Tout cela mis ensemble produit une équation dont on ne peut nier la complexité intrinsèque. De la façon dont celle-ci se résout dépend la construction de l’identité politique des individus.

Depuis vingt-cinq ans que vous menez des enquêtes sur le sujet, avez-vous pu constater une évolution du rapport des jeunes à la politique ?

L’autonomie et l’individuation des choix comme des pratiques politiques ont nettement progressé. La distanciation à l’égard du clivage gauche-droite s’est aussi plus nettement marquée. Quatre jeunes sur dix ne se reconnaissent pas dans cette bipartition, ce qui est plus qu’il y a vingt ans. La politique s’est désidéologisée. Les choix se font moins à partir des clivages partisans traditionnels qu’à partir d’autres clivages et d’autres impératifs. Les jeunes rencontrent la politique dans un moment d’affaiblissement des allégeances non seulement partisanes mais aussi sociales. L’individu est de plus en plus en négociation avec son environnement social et politique immédiat, et il est donc moins porté dans cette négociation par des collectifs et par des organisations constituées. Je crois que c’est un grand changement dont on ne mesure pas encore complètement toute la portée.

Mais cette individualisation ne veut pas dire pour autant que toute dynamique collective a disparu. Les appartenances se structurent et les mobilisations collectives prennent forme à partir d’interactions individuelles de plus en plus complexes. Elles poursuivent d’ailleurs souvent l’objectif de mieux prendre en compte les besoins des individus en tant que tels. Le sentiment collectif n’est pas en contradiction avec l’individualisme contemporain.

Quels ont été les événements les plus marquants ces dernières années pour la formation des choix politiques des jeunes ?

Je pense que l’élection présidentielle de 2002 a représenté un événement assez décisif. L’éviction du candidat de la gauche et la présence au second tour du candidat du Front national a probablement assez fortement marqué cette génération qui entrait en politique, en tous cas dans la vie électorale, à ce moment-là.

Par ailleurs, l’affaiblissement de la norme civique associée au vote peut susciter un lien plus distant à l’élection et entretenir des habitudes d’abstention plus marquées. Un rapport plus intermittent au vote apparaît maintenant bien installé dans les jeunes générations, davantage que dans celles qui les précèdent. C’est un nouveau rapport à l’élection qui s’impose peu à peu.

Sur la scène internationale, des faits et des préoccupations comme le conflit israélo-palestinien, la question du terrorisme, ou encore la globalisation économique, produisent une conjoncture qui n’est pas sans peser en arrière-plan sur la façon dont se construit le rapport à la politique. Les jeunes savent bien que les enjeux politiques dont ils peuvent se saisir ne peuvent pas se borner aux seules frontières nationales, mais qu’ils s’inscrivent dans un monde de plus en plus complexe. La politique en France est de plus en plus interdépendante de cette globalité tant au niveau des décisions gouvernementales que des modalités de l’action publique.

Le rapport des jeunes à la politique en France fait-il exception par rapport à d’autres pays ?

Nombre de ces grandes tendances se retrouvent dans bien d’autres pays européens. Simplement les Français se distinguent par un niveau d’intérêt pour la politique somme toute assez faible comparé à bien de leurs homologues européens. Ils sont moins nombreux que dans les pays du Nord de l’Europe, ou par exemple en Allemagne, à faire partie d’organisations politiques ou syndicales. Ils sont moins nombreux aussi à voter. Par contre, dans les pays du Sud de l’Europe, et la France en fait partie, on observe des jeunes qui ont une propension à la protestation plus marquée. Mais excepté ce potentiel protestataire plus affirmé, les Français ne sont pas particulièrement politisés. Ils le sont plutôt moins que d’autres jeunes.

Pensez-vous que les associations répondent au besoin des jeunes en termes de résultats concrets et peut-on considérer l’association comme lieu de sensibilisation aux enjeux politiques ?

Oui, à coup sûr oui. En tous cas, les associations peuvent tabler sur un capital de confiance et sur une relative disponibilité des jeunes à leur égard. Ce n’est pas pour autant qu’il y a passage à l’acte. Mais le potentiel d’adhésion et de participation est beaucoup plus important pour les associations que pour les partis politiques ou les syndicats. Cela à condition que les associations ne calquent pas leur mode de fonctionnement sur celui des organisations partisanes. Elles ne doivent pas offrir un cadre d’action trop enfermant, trop directif ou trop hiérarchisé.

Les jeunes veulent conserver une marge de manœuvre, un libre-arbitre, de ne pas avoir à épouser nécessairement une ligne politique. Ils ne sont pas prêts comme par le passé à épouser une seule et même ligne politique, un discours unique et dogmatique. Il faut donc que l’engagement associatif offre les conditions d’un engagement plus individualisé, encourageant l’autonomie et l’initiative individuelle. Bref un engagement à la fois plus réflexif et plus flexible.

 

* Lire le dossier « Les jeunes et la politique : un rapport à réinventer »

Vincent Bonhomme est doctorant en biologie de l’évolution à Montpellier, président de l’association Plume ! – réseau de vulgarisation scientifique – et vice-président d’Animafac.

Considérez-vous que l’engagement associatif soit un phénomène important, témoin d’une nouvelle approche de la politique par les jeunes ?

C’est un fait, le monde associatif dans son ensemble est un des piliers de notre société. En terme de nombre de jeunes, peu d’entre nous sommes engagés dans les associations. Cependant, nous nous rendons peu à peu compte que l’association est aussi un cadre pour mener des actions de groupe, une façon de se politiser. Je pense qu’il n’y a pas de meilleure école, notamment citoyenne. Les associations étudiantes sont souvent considérées comme des animatrices de campus, or les dirigeants politiques doivent comprendre que c’est une chance pour nous et pour eux que de disposer d’un vivier associatif dynamique sur leur campus, et bien souvent au-delà de leurs murs.

Comment définiriez-vous la politique ?

En optant pour son étymologie stricte et son sens originel : l’animation et l’organisation de la cité, par des groupes d’individus qui partagent des valeurs. Les partis politiques, les syndicats et les associations ont en commun cette idée de rassemblement, mais autour de valeurs, d’actions, d’objectifs et de gestion qui diffèrent selon le cadre en question.

En quoi l’engagement associatif est-il politique ?

L’engagement associatif est par définition un engagement, et tout engagement, que l’on en ait conscience ou pas, a une dimension politique. Il y a dans l’association l’idée d’une construction commune, ce qui est politique par nature. C’est quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite, mais je pense que tous les dirigeants d’association, quelles que soient leur taille, leur thématique ou leurs actions, sont politiquement engagés. Qu’il s’agisse d’organiser des soirées de gala et/ou d’œuvrer pour un monde plus juste, les actions sont diamétralement opposées mais elles ont un sens et comportent une même dimension sous-jacente d’interactions entre humains.

Pourquoi les associations attirent-elles plus les jeunes aujourd’hui que les formations traditionnelles, comme les partis politiques ou les syndicats ?

L’associatif est une sorte de vulgarisation de l’engagement : on peut y être bénévole sans trop de responsabilités. Adhérer à un parti ou à un syndicat a en revanche une dimension partisane explicite. L’associatif est globalement perçu comme un lieu d’échange et de divertissement, qui fait peut être moins peur aux étudiants qu’un parti ou un syndicat, qui ont par nature une dimension de défense active d’idées, de valeurs partagées au sein de la structure.

Dans quelle mesure peut-on dire que l’association constitue une forme d’éducation à la citoyenneté ?

Dans les associations on prend conscience que l’on peut être acteurs de nos sociétés, que l’on peut organiser des choses et que dans l’absolu tout est possible. Si nous pouvons tous devenir acteurs de nos sociétés, ce n’est cependant pas un sentiment universellement partagé : l’école ne nous le dit jamais clairement et nous fournit encore moins souvent les outils. Que ce soit en organisant un tournoi de pétanque ou en montant une action de solidarité internationale, on s’empare de la société dans laquelle on vit, on exerce notre citoyenneté, bien plus fréquemment, sinon activement, qu’avec une carte d’électeur.

L’éducation à la citoyenneté dans le cadre associatif se fait « sur le tas ». Une association ne se conçoit – normalement – que par un fonctionnement démocratique. C’est une œuvre co-construite, impliquant écoute, partage, bref, une recherche de consensus fort et créatif entre associés passés, présents et à venir. Dans la pratique, l’associatif amène à connaître, sinon comprendre, l’environnement législatif et administratif dont il faut tenir compte pour mener à bien son projet. Tout cela est en soi une forme d’éducation à la citoyenneté, aussi bien pour le dirigeant, que pour le bénévole ou même pour celui qui bénéficie de l’activité de l’association.

Dans la diversité des formes d’engagement des jeunes, peut-on identifier des orientations et des valeurs fédératrices ou du moins dominantes ?

J’ai le sentiment que le dénominateur commun des actions associatives va dans le sens de valeurs progressistes de partage, de lutte contre les discriminations et les inégalités. Mais peut-être que cette impression est biaisée par ma propre perception du monde associatif. Une corpo subventionnée par des entreprises pour organiser des soirées ou par l’université pour organiser des vacances au soleil est-elle une association selon la définition précédente ? Je n’émets pas de critiques, juste des regrets : à titre personnel, je trouve dommage d’être capables de rassembler autant de personnes et de ne pas dépasser le cadre strictement individualiste.

En ce qui me concerne, mes principaux acquis scientifiques m’ont été donnés par l’université, mais je ne pourrais guère m’en servir en dehors du monde professionnel. En revanche, je pense que la pratique associative m’a donné une vision bien plus large du monde qui m’entoure, et finalement m’a même très directement aidé dans mon cursus.

C’est un constat et non un procès, mais peu d’étudiants encore se saisissent des possibilités ouvertes par l’engagement associatif. L’impulsion doit venir des responsables politiques à tous les niveaux, mais l’opinion ne change guère spontanément et s’il faut adopter une rhétorique utilitariste, c’est à nous de prouver qu’agir pour autre chose que pour l’avenir que l’on nous promet n’est pas du « temps perdu ». Le slogan de la Conférence des président d’université (CPU) est « l’université est une chance, saisissons-la ». Je rajouterai volontiers que le fait associatif en sera également une, si on a l’ambition de lui permettre d’exercer son plein potentiel.

 

* Lire le dossier « Les jeunes et la politique : un rapport à réinventer »

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