Anne Muxel est directrice de recherches au CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur le rapport des jeunes à la politique, dont le dernier, Avoir 20 ans en politique, vient de paraître aux éditions du Seuil.

Vous vous intéressez de longue date au rapport des jeunes à la politique et vos travaux de recherches  s’appuient sur de nombreuses enquêtes. Pourriez-vous présenter plus en détails votre démarche scientifique et préciser la méthode que vous employez ?

Travaillant depuis de nombreuses années sur cette question, j’ai mobilisé des méthodes différentes. J’ai par exemple suivi pendant une douzaine d’années une même cohorte de jeunes, au fil des différents événements qui jalonnent leur parcours d’entrée en politique. J’ai réalisé des entretiens approfondis et j’ai aussi utilisé nombre d’enquêtes électorales grâce auxquelles j’avais à ma disposition des données sur les attitudes des jeunes à l’égard de la politique, leurs comportements politiques et aussi, bien sûr, leur vote. Au bout de vingt-cinq ans, j’ai mobilisé beaucoup d’approches, de méthodes et de matériaux pour arriver à cerner ce qui caractérise le rapport à la politique des jeunes générations.

La jeunesse est ce temps particulier où l’on négocie à la fois avec tout ce dont on peut hériter, les apprentissages qui ont été transmis, dans la famille mais aussi à l’école, et avec l’expérimentation de ses premiers choix, électoraux mais aussi d’engagement et de participation à des mobilisations collectives, à des manifestations. La politisation par la protestation et la manifestation est quelque chose d’assez répandue, en tous cas en France. La moitié des jeunes a été confrontée à une manifestation lycéenne par exemple.

La manifestation joue donc un rôle important dans l’éveil à la politique ?

Oui, malgré tout. L’on a pu dire que ce n’était pas directement politique, que les jeunes y participent pour des raisons plus ludiques. Il n’en reste pas moins que la finalité de ces manifestations est bien d’interpeller le monde politique. C’est donc une première mise en contact avec la nécessité de prendre parti, de faire des choix ou même de décrypter et d’analyser des politiques publiques. En cela, la manifestation est bien un élément structurant de la socialisation politique des jeunes.

L’idée que les jeunes d’aujourd’hui, par rapport aux générations précédentes, ne s’intéressent plus à la politique est un cliché qui a la vie dure. Pourquoi ce cliché est-il aussi tenace ?

Ce cliché est tenace parce qu’on évalue la politisation et la participation politique des jeunes à l’aune de comportements antérieurs supposés caractériser les générations les ayant précédés. Au demeurant, ces comportements sont bien souvent mythifiés, renvoyant à un âge d’or de l’engagement politique dans les années 1960. Or même au cœur de la mobilisation étudiante de Mai 68 tous les étudiants n’étaient pas dans la rue.

Si l’on évalue la politisation des jeunes d’aujourd’hui à l’aune de ce supposé âge d’or de l’engagement cela aboutit nécessairement au constat faussé d’une dépolitisation, d’une apathie, et d’un retrait de la vie civique. Mais si l’on regarde précisément sur la longue durée le niveau d’intérêt, la participation électorale, la participation à des manifestations, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de retrait de la scène publique, loin de là, et qu’il y a même peut-être plus d’activité aujourd’hui, notamment au travers de cette diffusion de la protestation, qu’il n’y en avait auparavant.

Le seul point sur lequel on peut noter un retrait significatif, c’est celui de l’engagement au sein des organisations traditionnelles. Là on observe une franche distanciation qui concerne d’ailleurs aussi l’ensemble de la population. Bien des comportements et des attitudes politiques que l’on croit spécifiques aux jeunes générations se retrouvent dans les autres groupes d’âges. Si l’on prend la question de l’engagement partisan ou syndical, il est en retrait partout. Si l’on prend la question de l’abstention, certes les jeunes sont plus abstentionnistes que leurs aînés, mais le mouvement général de la hausse de l’abstention ces vingt dernières années touche toutes les catégories de la population. Les jeunes ne font qu’accentuer ces tendances.

Quelles sont les voies de la politisation des jeunes ?

Ce qui me semble caractériser aujourd’hui la politisation des jeunes est moins le retrait politique et civique qu’une recomposition de leur participation politique. Simplement, il faut être attentif à ces formes de recomposition. Pour s’engager les jeunes ont besoin d’enjeux forts et saillants, que ce soit pour adhérer à un parti, à une association ou tout simplement pour voter. La prégnance des enjeux et la perception de leur importance sont essentielles pour la mobilisation des jeunes, plus que pour leurs aînés.

Le fait que la jeunesse se mobilise plus facilement sur des enjeux précis n’est-il pas le signe d’un brouillage des repères idéologiques ? Quand on est jeune aujourd’hui n’est-il pas plus difficile de s’engager sur des visions de long terme ?

La mobilisation est plus forte quand les enjeux sont clairs, mais aussi quand la finalité et l’idée d’un résultat concret peuvent être envisagées. C’est un ressort de l’engagement aujourd’hui, beaucoup plus essentiel qu’il ne l’était dans le passé où le rapport à l’engagement était plus idéologique, mais aussi plus déconnecté d’une efficacité immédiate. Aujourd’hui, il y a un rapport plus pragmatique à l’engagement qui fait que l’on se mobilise, mais sur une cause bien cernée et en vue d’une efficacité et de résultats immédiats et concrets.

Ce pragmatisme ne veut pas dire pour autant que les jeunes n’ont plus d’idéaux ni de valeurs. Il ne les empêche pas d’être portés par des valeurs, notamment par des valeurs universalistes privilégiant la tolérance, les droits de l’homme, le respect de l’autre, la justice sociale, ou encore l’égalité. On peut dire que ce double registre, réaliste et idéaliste, caractérise la politisation des jeunes. Il définit des attentes fortes vis-à-vis de la politique.

Vous soulignez que la jeunesse est un temps d’expérimentation, où l’on reçoit un héritage que l’on essaie de recomposer.

Il n’y a plus de modèles. Les idéologies ne font plus l’objet des mêmes loyautés que par le passé. Du coup, les logiques d’identification sont moins opératoires que les logiques de l’expérimentation pour se positionner dans le monde politique et y faire des choix. La période actuelle se caractérise par une plus grande individuation et une plus grande autonomie des pratiques politiques supposant un  libre-arbitre et une expérimentation.

Comment se construisent, dans leur parcours, les choix politiques des jeunes ?

Il y a d’abord tout ce qui vient de l’héritage familial. La famille continue d’être le creuset de l’identité politique des individus, même si, par la suite, ceux-ci négocient avec cet héritage, y compris pour le rejeter. Il y a aussi tout ce qui vient de la culture scolaire. Cela compte beaucoup moins que la famille mais l’école véhicule des représentations et des savoirs qui participent à la formation d’une culture politique référentielle et commune. Vient ensuite la rencontre que l’on fait avec les événements qui marquent une époque, puisque chaque génération nouvelle est confrontée à une conjoncture politique, historique et à l’état d’une société par rapport auxquels se situer. Enfin, le rôle des rencontres que l’on fait, ses amis, ses proches, ses relations amoureuses, ses relations de travail, les différents milieux dans lesquels on va évoluer, qui sont autant de milieux de socialisation, vont aussi avoir une incidence sur les trajectoires politiques. Tout cela mis ensemble produit une équation dont on ne peut nier la complexité intrinsèque. De la façon dont celle-ci se résout dépend la construction de l’identité politique des individus.

Depuis vingt-cinq ans que vous menez des enquêtes sur le sujet, avez-vous pu constater une évolution du rapport des jeunes à la politique ?

L’autonomie et l’individuation des choix comme des pratiques politiques ont nettement progressé. La distanciation à l’égard du clivage gauche-droite s’est aussi plus nettement marquée. Quatre jeunes sur dix ne se reconnaissent pas dans cette bipartition, ce qui est plus qu’il y a vingt ans. La politique s’est désidéologisée. Les choix se font moins à partir des clivages partisans traditionnels qu’à partir d’autres clivages et d’autres impératifs. Les jeunes rencontrent la politique dans un moment d’affaiblissement des allégeances non seulement partisanes mais aussi sociales. L’individu est de plus en plus en négociation avec son environnement social et politique immédiat, et il est donc moins porté dans cette négociation par des collectifs et par des organisations constituées. Je crois que c’est un grand changement dont on ne mesure pas encore complètement toute la portée.

Mais cette individualisation ne veut pas dire pour autant que toute dynamique collective a disparu. Les appartenances se structurent et les mobilisations collectives prennent forme à partir d’interactions individuelles de plus en plus complexes. Elles poursuivent d’ailleurs souvent l’objectif de mieux prendre en compte les besoins des individus en tant que tels. Le sentiment collectif n’est pas en contradiction avec l’individualisme contemporain.

Quels ont été les événements les plus marquants ces dernières années pour la formation des choix politiques des jeunes ?

Je pense que l’élection présidentielle de 2002 a représenté un événement assez décisif. L’éviction du candidat de la gauche et la présence au second tour du candidat du Front national a probablement assez fortement marqué cette génération qui entrait en politique, en tous cas dans la vie électorale, à ce moment-là.

Par ailleurs, l’affaiblissement de la norme civique associée au vote peut susciter un lien plus distant à l’élection et entretenir des habitudes d’abstention plus marquées. Un rapport plus intermittent au vote apparaît maintenant bien installé dans les jeunes générations, davantage que dans celles qui les précèdent. C’est un nouveau rapport à l’élection qui s’impose peu à peu.

Sur la scène internationale, des faits et des préoccupations comme le conflit israélo-palestinien, la question du terrorisme, ou encore la globalisation économique, produisent une conjoncture qui n’est pas sans peser en arrière-plan sur la façon dont se construit le rapport à la politique. Les jeunes savent bien que les enjeux politiques dont ils peuvent se saisir ne peuvent pas se borner aux seules frontières nationales, mais qu’ils s’inscrivent dans un monde de plus en plus complexe. La politique en France est de plus en plus interdépendante de cette globalité tant au niveau des décisions gouvernementales que des modalités de l’action publique.

Le rapport des jeunes à la politique en France fait-il exception par rapport à d’autres pays ?

Nombre de ces grandes tendances se retrouvent dans bien d’autres pays européens. Simplement les Français se distinguent par un niveau d’intérêt pour la politique somme toute assez faible comparé à bien de leurs homologues européens. Ils sont moins nombreux que dans les pays du Nord de l’Europe, ou par exemple en Allemagne, à faire partie d’organisations politiques ou syndicales. Ils sont moins nombreux aussi à voter. Par contre, dans les pays du Sud de l’Europe, et la France en fait partie, on observe des jeunes qui ont une propension à la protestation plus marquée. Mais excepté ce potentiel protestataire plus affirmé, les Français ne sont pas particulièrement politisés. Ils le sont plutôt moins que d’autres jeunes.

Pensez-vous que les associations répondent au besoin des jeunes en termes de résultats concrets et peut-on considérer l’association comme lieu de sensibilisation aux enjeux politiques ?

Oui, à coup sûr oui. En tous cas, les associations peuvent tabler sur un capital de confiance et sur une relative disponibilité des jeunes à leur égard. Ce n’est pas pour autant qu’il y a passage à l’acte. Mais le potentiel d’adhésion et de participation est beaucoup plus important pour les associations que pour les partis politiques ou les syndicats. Cela à condition que les associations ne calquent pas leur mode de fonctionnement sur celui des organisations partisanes. Elles ne doivent pas offrir un cadre d’action trop enfermant, trop directif ou trop hiérarchisé.

Les jeunes veulent conserver une marge de manœuvre, un libre-arbitre, de ne pas avoir à épouser nécessairement une ligne politique. Ils ne sont pas prêts comme par le passé à épouser une seule et même ligne politique, un discours unique et dogmatique. Il faut donc que l’engagement associatif offre les conditions d’un engagement plus individualisé, encourageant l’autonomie et l’initiative individuelle. Bref un engagement à la fois plus réflexif et plus flexible.

 

* Lire le dossier « Les jeunes et la politique : un rapport à réinventer »

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